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La Gaspésie

La Gaspésie est une vaste péninsule de 21 000 kilomètres carrés qui s'avance dans le golfe du Saint-Laurent, à l'extrémité sud-est du Québec. Unique par sa configuration géographique, la Gaspésie l'est aussi par ses lieux et ses paysages tout en contrastes. Les attributs particuliers de sa géographie et les traces matérielles de son histoire ont toujours su charmer le visiteur. Il n'est donc pas surprenant que la Gaspésie soit devenue la première région touristique du Québec. Depuis longtemps déjà, elle est le point de mire de nombreux chroniqueurs et villégiateurs, le laboratoire d'une foule de chercheurs des sciences naturelles et physiques, la source d'inspiration de combien d'artistes, de folkloristes, de cinéastes et d'auteurs divers.

Le territoire

La Gaspésie, si on la définit comme région historique ou d'appartenance, c'est le territoire compris entre Capucins au nord-ouest et Matapédia au sud-ouest. Tôt, la mise sur pied du district de Gaspé en 1788, puis celle du comté du même nom en 1792, coiffent cette entité géographique, dont les limites sont confirmées par la création du diocèse de Gaspé en 1922. Quelques années plus tard, cette définition séculaire se voit perturbée par l'ouverture de la route de ceinture qui passe par la vallée de la Matapédia. Le visiteur assimile alors la Gaspésie au territoire bordant la route qu'il parcourt et dont la boucle se ferme à Sainte-Flavie, près de 150 kilomètres à l'est de Cap-Chat. Le résident d'Amqui, de Matane ou de Mont-Joli en vient ainsi à être défini et, parfois même, à se définir comme Gaspésien. Cette vision se renforce au début de la décennie de 1960 avec le regroupement du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine sous le vocable de région pilote de l'Est du Québec et, un peu plus tard, de région administrative 01. Cette fusion, qui fait de Rimouski une lointaine capitale régionale, ne sera jamais acceptée. Au contraire, elle fait naître chez les Gaspésiens un sentiment régionaliste et un mouvement d'affirmation porteurs d'effets positifs aux plan politique, culturel et économique. En effet, en 1985, est constituée officiellement la région administrative de la Gaspésie (région 11), distincte de celle du Bas-Saint-Laurent et épousant les frontières de 1788.

Le peuplement permanent, commencé dans la première partie du XVIIIe siècle, s'effectue d'abord autour des pôles de la baie de Gaspé et de Percé. Quand la guerre atteint la péninsule, entre 1758 et 1760, toutes les bourgades de pêche sont détruites. La majorité des habitants quittent la région. Les pêcheurs forains ne viennent plus. Le territoire est momentanément désorganisé.

Après le passage des soldats anglais, la Gaspésie est quelque peu laissée à elle-même. Toutefois, une nouvelle population venant d'Amérique et d'Europe s'établit sur le territoire. Cette population est acadienne, américaine d'allégeance loyaliste, canadienne-française, anglaise, écossaise, irlandaise et anglo-normande. La Baie-des-Chaleurs devient alors le principal pôle de peuplement. Pendant près d'un siècle, la population demeure concentrée entre Rivière-au-Renard et Ristigouche, sauf pour quelques îlots à l'est de Cap-Chat.

L'occupation du territoire se confine en général à quelques kilomètres entre la mer et la montagne. Sur le littoral nord, soit de Capucins à Rivière-au-Renard, le domaine habité se fractionne en courts segments sur une étroite plaine côtière, car le relief vigoureux a forcé les riverains à se concentrer dans d'étroites alvéoles creusées dans les plis du relief, dans des rentrants de rivière et sur de petits lambeaux de terrasses littorales. Subissant moins la contrainte du relief, les habitants de la Côte-de-Gaspé, soit de Rivière-au-Renard à Newport, et surtout ceux de la Baie-des-Chaleurs, c'est-à-dire d'Anse-aux-Gascons à Matapédia, ont le loisir d'étaler plus librement leurs demeures sur le replat de larges terrasses et sur les petites plaines marquant la rencontre entre la mer et la montagne. Ainsi, entre Paspébiac et Nouvelle, la côte est habitée de façon continue et prend la forme d'un long village-rue, selon l'expression du géographe Clermont Dugas. À différents endroits, là où un large plateau côtier unit la mer à la plate-forme appalachienne, des trouées dans la forêt permettent l'existence de petits villages.

L'étirement du peuplement a entraîné une dispersion des infrastructures de service, si bien que l'urbanisation s'est manifestée très timidement. Si l'on exclut les 16 500 citoyens de la ville de Gaspé, regroupement artificiel d'une douzaine de petites localités éparses, la plus importante agglomération est Sainte-Anne-des-Monts, qui compte près de 6 000 personnes. La grande majorité des centres de population n'ont pas 2 000 habitants et la moitié en comptent moins de 1 000. D'ailleurs, au tournant du XXIe siècle, la Gaspésie renferme moins de 100 000 personnes.

L'économie et les communications

Pendant des centaines, voire des milliers, d'années, le golfe du Saint-Laurent et la baie des Chaleurs ont nourri ceux qui voulaient bien y puiser leurs ressources. Activité de subsistance pour les Amérindiens, la pêche devient pour les Français une vaste entreprise commerciale. En effet, aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Gaspésie n'est guère qu'une immense grève où les exploitants font sécher la morue. En plus de confiner le peuplement au littoral, la pêche, de par son caractère saisonnier, permet difficilement une occupation permanente du territoire. À l'automne et à l'hiver, seuls des groupes d'Amérindiens parcourent en tous sens la presqu'île, accompagnés parfois de missionnaires qui essaient d'implanter ou de garder vivants les préceptes évangéliques.

Des entrepreneurs tentent bien d'établir des postes permanents, ce qui permettrait de pêcher jusqu'à la fin du mois de novembre et de pratiquer une agriculture de subsistance, mais, au XVIIe siècle, leurs projets échouent. Versailles et Québec préfèrent favoriser les forains qui, chaque printemps, s'amènent sur les rives de la Gaspésie, leur accordant même le droit de s'installer sur des grèves déjà concédées. Au siècle suivant, la menace anglaise renverse la situation. Désireux de voir la région peuplée par des colons susceptibles de se transformer en soldats si nécessaire, les administrateurs coloniaux s'intéressent davantage aux petits établissements de pêche de la péninsule. Ceux-ci se développent et connaissent même la prospérité.

En 1760, la Gaspésie devient un territoire convoité par de nouvelles entreprises maritimes. Venus d'Angleterre, de Jersey, de Guernesey, du Québec et des autres colonies britanniques, des entrepreneurs s'installent avec leurs pêcheurs ou transigent avec les populations déjà sur place. À l'exception de l'ouest de la Baie-des-Chaleurs, où la colonisation agricole fait quelques progrès, les Gaspésiens se consacrent principalement à la pêche pendant la belle saison. L'hiver, ils vivent retirés dans leurs chaumières.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et au XIXe, le Gaspésien vend surtout son poisson aux entreprises de pêche anglo-normandes, qui, rapidement, ont éclipsé leurs concurrentes. Le pêcheur ne dispose que d'une faible marge de manœuvre dans le processus économique de la pêche tel qu'organisé par les commerçants jersiais et guernesiais, dont le plus célèbre, Charles Robin, est devenu un personnage mythique. Ces entrepreneurs font crédit aux pêcheurs qui, en retour, leur livrent la morue pour solder leur compte. Toutefois, la valeur des avances étant généralement plus élevée que celle accordée au poisson, les dettes s'ensuivent. Le pêcheur se voit peu à peu pris dans un mécanisme qui perpétue sa condition de dépendance vis-à-vis des sociétés marchandes.

À partir de la fin du XIXe siècle, l'organisation de la pêche morutière est bousculée. Des bouleversements liés aux modes de vie, au commerce international et à la technologie contribuent à la diminution du nombre de pêcheurs. La plupart des travailleurs de la mer qui restent voient dans la complémentarité des occupations une solution leur permettant de subsister. Ils cultivent la terre une partie de l'année et ils se font aussi manœuvres dans les moulins, bûcherons dans les chantiers ou encore s'occupent aux divers travaux publics.

L'industrie forestière devient alors le secteur le plus dynamique de l'économie régionale, mais elle ne se développe pas de la façon la plus souhaitable. En effet, les concessionnaires forestiers les plus importants sont des compagnies américaines et canadiennes qui ne voient souvent dans la péninsule qu'une immense réserve forestière à exploiter au gré des circonstances. De plus, la quasi-absence de transformation sur place fait que le boisé gaspésien continue à alimenter les usines du Nouveau-Brunswick, des États-Unis ou d'ailleurs.

L'agriculture, elle, a surtout un rôle de complément, malgré quelques progrès. Rares sont les localités où on peut en vivre de façon exclusive. Peu spécialisée, ses marchés se limitent souvent à la région même. Pendant la décennie de 1950, anciens pêcheurs, cultivateurs et bûcherons trouvent des emplois stables dans la nouvelle ville minière de Murdochville. D'autres, et ils sont nombreux, partent chercher du travail partout où l'on a besoin de main-d'œuvre. En effet, auparavant région d'immigration, la Gaspésie voit s'amorcer à la fin du XIXe siècle un mouvement d'émigration qui ne tarira pas. Toute la stratégie des élites régionales tourne autour des moyens pour contrer le sous-emploi chronique dont sont victimes les péninsulaires.

C'est que, à l'instar d'autres régions périphériques, la Gaspésie est aux prises au XXe siècle avec de nombreux et graves problèmes de développement. En raison de son éloignement des grandes agglomérations du centre du pays et de son faible développement industriel et urbain, en raison aussi du peu d'intérêt de la part des gouvernements, la région ne peut profiter à plein de la prospérité que connaît le Québec à partir de 1945.

Obsédés par l'idéologie du rattrapage, les universitaires, qui donnent au gouvernement libéral de Jean Lesage ses assises intellectuelles, incitent celui-ci à mettre sur pied au début des années 60 le Bureau d'aménagement de l'est du Québec (BAEQ), qui a la noble mission d'atténuer, sinon de faire disparaître, les disparités socio-économiques entre l'est du Québec et le reste de la province par une mise en valeur rationnelle de l'espace. Le BAEQ dépose en 1966 un rapport en dix volumes, dont la mise en œuvre commence deux ans plus tard. Après une période d'euphorie initiale, les Gaspésiens déchantent rapidement quand ils se rendent compte que des projets très populaires, comme la réorganisation du réseau routier, ne sont pas retenus et que, au contraire, les initiatives les plus importantes ont trait à la fermeture d'une dizaine de villages de l'arrière-pays et au replacement de la population.

En fait, le BAEQ engage l'industrie de la pêche dans une sorte de cul-de-sac. En 1984, la grande coopérative Pêcheurs-Unis fait faillite. À la décennie suivante, le marasme s'accentue avec l'effondrement des stocks de poisson. Parallèlement, l'industrie forestière et l'industrie minière connaissent de graves problèmes, symbolisés par la fermeture récente de la mine de cuivre de la compagnie Noranda à Murdochville et de l'usine de papier Gaspesia à Chandler. La région souffre du plus haut taux de chômage au Québec. En conséquence, les Gaspésiens, notamment les jeunes, continuent de quitter leur région natale en grand nombre.

À partir de la fin du XIXe siècle, la Gaspésie, qui vibrait auparavant au rythme du monde atlantique, s'ouvre davantage sur le Québec. Des lignes de bateaux assurent le transport maritime et un chemin de fer voit le jour. En 1929, l'ouverture d'une route carrossable amène, l'été, de nombreux touristes dans la péninsule. L'avion fait aussi son apparition dans les cieux gaspésiens. Mais les services de transport coûtent cher et les élites régionales doivent faire beaucoup de pressions pour qu'ils soient améliorés au fil des ans ou simplement maintenus.

Les conditions extrêmement ardues auxquelles les voyageurs gaspésiens ont été confrontés pendant des siècles, aussi bien pour se déplacer à l'intérieur de la région que pour en sortir, ont fait d'eux des voyageurs patients et endurcis. Les Gaspésiens voyagent beaucoup. Les gens d'affaires et du monde de l'administration font régulièrement la navette entre la péninsule et les villes de Rimouski, Québec et Montréal. Bon nombre de jeunes Gaspésiens étudient dans les institutions de ces villes et de nombreux malades de la péninsule sont hospitalisés dans les mêmes centres. De plus et surtout, les émigrés gaspésiens sont légion à Québec et à Montréal. À ce dernier endroit, il y en aurait 100 000, soit autant que la population de la Gaspésie. Pendant le long hiver, on leur rend visite. En retour, ils surgiront dans la péninsule pour quelques jours de vacances lorsque reviendra juillet.

La société et les institutions

Sous le régime français, les établissements de pêche gaspésiens ont l'allure de fronts pionniers et la vie sociale se limite à son strict minimum. Après la Conquête, des structures religieuses, judiciaires, administratives et politiques encadrent graduellement la population. Il faut cependant attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que celle-ci devienne mieux organisée au niveau des institutions et des services. Ainsi, on construit des églises, des chapelles et des écoles qui côtoient partout les bâtisses de pêche, les scieries et les magasins. De plus en plus, on remarque la présence de commerçants, d'artisans, de professionnels divers et de fonctionnaires. Toutefois, ce n'est que très lentement que croît une classe d'entrepreneurs issus de la région et capables d'esquisser une vision d'avenir cohérente.

Dans ce contexte, l'Église est appelée à jouer un rôle important en tant que leader socio-économique. Les prêtres mènent les grands combats, qu'ils imprègnent de leurs idéaux. La création du diocèse de Gaspé en 1922 et, l'année suivante, l'accession au trône épiscopal d'un évêque réformiste, Mgr François-Xavier Ross, institue une tradition cléricale d'intervention du côté des démunis. Mettant sur pied des institutions dans les secteurs de l'éducation et de la santé, le clergé gaspésien joue aussi un rôle de premier plan dans les mouvements coopératif et syndical.

La situation change avec la Révolution tranquille. Le vieillissement de l'équipe sacerdotale et l'amenuisement du recrutement militent alors pour un retrait du clergé des affaires sociales. Vers 1965, ce sont annuellement cinq ou six nouvelles recrues qui s'ajoutent au clergé diocésain. Par contraste, entre 1973 et 1997, on ne compte que huit nouveaux ordonnés. La pratique religieuse diminue aussi. Pour l'ensemble de la Gaspésie, on parle d'une fréquentation dominicale de 30 % de la population catholique, ce qui dépasse toutefois la moyenne observée au Québec. La paroisse a perdu de sa cohésion et de sa capacité de mobilisation.

Les protestants gaspésiens sont à peu près tous de langue anglaise et appartiennent, pour la plupart, à l'Église anglicane ou à l'Église unie du Canada. Au cours des dernières décennies, ces Églises ont connu des transformations assez semblables à celles de l'Église catholique : déclin graduel du nombre de fidèles, particulièrement des jeunes, diminution de la pratique dominicale et du nombre de bénévoles. Plusieurs communautés protestantes doivent se regrouper sous la responsabilité pastorale de un ou deux ministres. Par ailleurs, un nombre croissant d'individus expriment le désir de participer activement à la vie liturgique et quelques-uns d'entre eux sont ordonnés diacres ou prêtres. L'ordination des femmes suscite de fortes oppositions en maintes communautés et parmi les membres du clergé. Malgré cela, le nombre de femmes ordonnées augmente et plusieurs congrégations gaspésiennes sont confiées à des ministres féminins.

En dépit de cette évolution, le leadership du clergé demeure considérable et les prêtres poursuivent leur objectif de « relèvement et de libération » du peuple gaspésien. Leur autorité s'est estompée, mais leur action demeure. Ainsi, les évêques continuent-ils d'intervenir publiquement dans les grands dossiers et, en 1976, deux prêtres briguent les suffrages aux élections provinciales dans la circonscription de Gaspé.

Quant aux politiciens, ils naviguent parmi les problèmes d'une Gaspésie en mutation et, très souvent, ils se contentent de suivre le vent, tentant de concilier les espoirs des uns avec les résistances des autres. Eux aussi sont conscients du fait que la péninsule comble difficilement ses retards, mais ils n'ont pas un poids très lourd dans des capitales où les questions gaspésiennes ne constituent pas une priorité. De toute façon, jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, les élus sont souvent liés à des intérêts économiques particuliers et/ou sont de l'extérieur de la région. Dans le premier cas, ils ont comme objectif de défendre ces intérêts ; dans le second, ils sont peu présents dans le milieu en dehors des périodes électorales et leur loyauté envers les Gaspésiens n'est pas toujours évidente.

La culture

La Gaspésie a longtemps été une région multiculturelle, avec ses citoyens d'origine micmaque, basque, française, acadienne, jersiaise, guernesiaise, canadienne-française, belge, anglaise, américaine, écossaise, irlandaise et norvégienne. Sauf exception, les groupes ethnoculturels gaspésiens avaient le français et/ou l'anglais comme langues communes, et ils professaient la religion catholique ou protestante. Comme ailleurs en Amérique du Nord, ces groupes formaient souvent des enclaves reconnaissables par leur patrimoine bâti et ils réduisaient au minimum les contacts avec leurs voisins. Toutefois, certaines localités constituaient de véritables ensembles ethnoculturels où se manifestait un accommodement dans la vie quotidienne. À plusieurs endroits, on peut même parler de métissage.

Au XIXe siècle, la culture de la majorité des Gaspésiens était avant tout locale, quoique les influences « étrangères » se soient faites sentir par le biais de marins en escale et d'estivants, par les séjours de travail à l'extérieur de la péninsule, par les contacts avec les Gaspésiens de Québec, Montréal et des États-Unis, ainsi que par les journaux.

Au XXe siècle, la révolution des transports et les progrès de la technologie accélèrent l'évolution des mentalités. Les touristes qui déferlent sur la péninsule apportent des idées nouvelles, américaines ou autres, qui sont adoptées par les jeunes. En parallèle, la radio à partir de 1933 et la télévision à partir de 1959 amènent dans les foyers gaspésiens les façons de voir et d'agir des Québécois du centre de la province, en particulier des villes. Les Gaspésiens commencent alors à vibrer aux mêmes téléromans que les Montréalais, ils entendent les mêmes conférenciers et les mêmes vedettes qui dispensent sérieusement ou en riant leurs conceptions de la vie, du bonheur, des valeurs, de l'éthique, de la morale. En outre, la publicité les incite constamment à consommer, en quantité et en qualité. Petit à petit, la câblodistribution fait aussi son tour de la Gaspésie. À compter des années 60, diverses firmes offrent toute une gamme de canaux télévisés. Elles desservent d'abord les territoires plutôt restreints de la côte gaspésienne, puis elles en viennent à couvrir presque toute la région.

Au fil du développement des communications, la Gaspésie s'intègre à la culture et aux loisirs que partagent les Nords-Américains. Les formes anciennes et plus familiales d'expression culturelle ou récréatives (artisanat, manifestations folkloriques, fêtes liées au calendrier religieux, parties de cartes, etc.) sont progressivement mises de côté par les nouvelles générations. Ainsi, à partir de la décennie de 1920, le théâtre paroissial se développe. Dans les années ultérieures, les salles paroissiales et les « théâtres » gaspésiens accueillent plusieurs artistes de variétés venus de la grande ville, y compris La Bolduc, cette chanteuse populaire, de son vrai nom Mary Travers, née à Newport de père irlandais et de mère canadienne-française.

À partir de la Première Guerre mondiale, le cinéma devient lui aussi un important moyen d'accès à la culture universelle. Des « théâtres » sont ainsi ouverts dans les principales localités et drainent les gens de villages éloignés qui s'entassent dans les automobiles disponibles pour passer la soirée « aux vues ». Même chose pour la littérature populaire : les livres et les revues, en provenance du Québec ou de l'étranger, se mettent à circuler en plus grand nombre. Quant aux soirées de danse, elles sont de moins en moins folkloriques et de plus en plus l'apanage de jeunes branchés sur des sonorités inédites.

Il n'y a pas que les spectacles de variétés, les soirées de danse et le cinéma qui attirent les foules ; il y a aussi les diverses activités sportives ou de loisirs locaux et régionaux : parties de hockey et de baseball, combats de boxe et de lutte, courses et tirs de chevaux, etc. Les villages plus importants mettent sur pied des comités de loisirs, des organisations et des équipes sportives, des fanfares. L'encadrement des jeunes s'effectue aussi par le biais du scoutisme à partir de 1937. Ces initiatives de loisirs structurés sont fortement encouragées par un clergé soucieux de l'encadrement du temps libre des jeunes. Des arénas dans les principales localités, des salles paroissiales, des patinoires extérieures et des terrains de jeu sont érigés à différents endroits. Une ville comme Chandler peut même compter sur des clubs de golf et de curling. Au début des années 60, quelques salles de quilles viennent aussi s'ajouter aux équipements de loisirs.

Enfin, au loisir organisé s'ajoutent les voyages et les activités de loisirs libres, tels la baignade, les randonnées en automobile ou les pique-niques l'été, le patin et la luge l'hiver. Les grands espaces remplacent la carence des infrastructures ; c'est pourquoi la chasse et la pêche demeurent toujours populaires. Les Gaspésiens fréquentent aussi les restaurants et les hôtels, où l'on peut boire de l'alcool et jouer au billard.

L'accès à la culture universelle n'a pas seulement des retombées sur la culture dite populaire, mais influence également la culture d'élite. Émergent ainsi des artistes et des auteurs locaux qui sont alimentés par les courants artistiques et littéraires des grandes villes. La sculptrice Suzanne Guité, la poétesse Françoise Bujold et le peintre Owen Chicoine en sont des exemples. C'est aussi le cas de Blanche Lamontagne-Beauregard, première poétesse du Québec. D'autres artistes et auteurs célèbres, tels les photographes William Notman et Jules-Ernest Livernois, les peintres Marc-Aurèle Fortin, Paul-Émile Borduas et Jean-Paul Riopelle, ou les écrivains Gabrielle Roy, Yves Thériault et Jacques Ferron, viennent trouver en Gaspésie une source d'inspiration.

Au début des années 70, on met en place une structure pour canaliser les énergies susceptibles de développer l'activité culturelle gaspésienne : les comités de développement culturel (codecs), qui se définissent comme des regroupements d'organismes et/ou d'individus oeuvrant à l'avancement culturel des municipalités. En 1981, une quinzaine de « codecs » ont vu le jour dans autant de localités gaspésiennes et ont réussi à animer tout autour de la péninsule une série de foyers culturels. Dans leur sillage, on a vu surgir de nombreux regroupements d'artistes (professionnels, artisans ou amateurs) et tout un réseau d'organismes de diffusion, ainsi que de nouveaux équipements culturels. Plusieurs organismes s'occupent d'attirer en Gaspésie des artistes et des spectacles de haute qualité. Parmi ces artistes, les Gaspésiens sont de plus en plus nombreux, tels les Nicole Leblanc, Laurence Jalbert, Nelson Minville, Daniel Deshaimes, Manuel Breault, Kevin Parent, Gilles Bélanger, Sylvain Rivière, Rachel Leclerc, Ginette Landry.

Enfin, mentionnons le travail de la Société historique de la Gaspésie (SHG), fondée en 1962. Dès l'année suivante, la SHG fait paraître la Revue d'histoire de la Gaspésie. Prenant le nom de Gaspésie en 1979, cette dernière se transforme en magazine culturel régional. C'est aussi la SHG qui est à l'origine du Musée régional de la Gaspésie (MRG), ouvert en 1977. Ayant comme champs d'action spécifiques l'histoire et les traditions populaires de la région, le MRG constitue également un petit centre culturel qui présente annuellement une vingtaine d'expositions d'artistes, d'artisans et de collectionneurs, aussi bien locaux que régionaux, nationaux ou étrangers. Rapidement, son rôle suscite dans la région l'émergence d'une conscience patrimoniale et stimule l'éclosion de nombreux projets du même ordre.

Yves Frenette
Départements d'études pluridisciplinaires et d'histoire Collège universitaire Glendon 2002

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