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Le naufrage du Swordish
Thème : Société et institutions

Le naufrage du Swordish

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 8 septembre 2002


La côte de la Gaspésie a été de tout temps un territoire propice au naufrage des navires. L’inspecteur des pêches Pierre Fortin note en 1859, avec tristesse et un peu de fatalisme aussi, qu’à « tous les ans une vingtaine de pêcheurs se perdent dans les bateaux qui sombrent en mer ou qui chavirent dans les brisants en voulant gagner le rivage. » L'histoire permet de relever des dizaines de ces exemples, voire même davantage. Parmi les plus importants survenus dans le secteur de la côte nord gaspésienne, on note en 1845 la perte du Montreal of London aux Capucins et du W. Boyard aux Méchins dont les équipages périssent de froid sur les battures du fleuve. Les catastrophes maritimes sont d'ailleurs choses si courantes que le docteur Pierre Fortin presse instamment le gouvernement d'ériger des phares pour la protection de la navigation.
 
Le départ de Québec
 
Toutes les histoires de naufrage sont pathétiques. Celle du Swordfish le 30 novembre 1867 n’est ni plus ni moins triste que les autres. Le naufrage a cependant ceci de particulier que le journal de bord du navire a été conservé par un des survivants et qu’il est possible de saisir la dimension humaine du désastre. 
 
Parti de Québec très tard en saison, fin novembre, le capitaine Duquet navigue en direction d’Halifax où il doit faire une dernière livraison avant l’hiver. Il est toujours dangereux de prendre la mer à ce moment de l’année. Le capitaine Duquet le sait et ses six membres d’équipage aussi. Il a avec lui, comme second, Cyprien Morin et comme premier matelot Antoine Laprise. L’épouse de ce dernier, Olivette Guimond, originaire de Cap-Saint-Ignace, accompagne l’équipage à titre de cuisinière. Les trois marins qui complètent l’équipe s’appellent Patrick Reilly, Lawrence Boyle et André Castagne.
 
Le début d’une mésaventure
 
Le 29 novembre, le capitaine Duquet engage le Swordfish dans le détroit qui permet de passer au sud de l’île d’Anticosti. Une tempête furieuse se lève et emporte deux de ses trois voiles. Les glaces couvrent rapidement la timonerie et paralysent la roue du navire. Les pompes gelées, à l’exception d’une seule, ne peuvent plus vider la cale des eaux glacées qui y pénètrent. La nuit du 30 novembre, à quatre heures du matin, aveuglé par la neige et les crêtes écumantes de la mer, le navire s’accroche avec violence sur des récifs à la hauteur du Gros-Masle (auj. Gros Morne). C’est le naufrage. La mer continue à battre rageusement les brisants et la quille se renverse. Les passagers sont prisonniers de l’épave, mais André Castagne fait une tentative risquée. Il jette le mât du bateau par terre afin de s’en servir comme passerelle pour atteindre la plage. Celui-ci arrive presque à une jetée de roche, ensuite, il faudra sauter à l’eau. 
 
Les hommes s’y risquent, mais la glace rend le passage dangereux. Le capitaine Duquet perd pied et, les mains gelées, ne peut agripper la corde que ses hommes ont tendue jusqu’à terre. Il se noie. Les autres suivent à l’exception de madame Laprise. Elle n’ose et ne peut se décider à suivre son mari. La chronique, au goût de l’époque, présente la séparation des deux époux dans le plus pur déchirement Shakespearien. « Le cœur brisé par la douleur, (l’époux) lui dit en sanglotant, raconte l’auteur du récit initial : « Ma chère femme, je ne sais quoi faire, il n’y a aucun moyen pour toi de débarquer. - Mon cher mari, répondit l’épouse résignée, sauve-toi s’il est possible, il vaut mieux que je périsse seule. - La séparation se fit au milieu de gémissements à fendre le cœur de l’homme le plus barbare ».
 
Castagne arrive à son tour à terre, mais il a lui aussi les pieds et les mains gelés. Rendu-là, c’est la désorganisation totale entre les hommes pris dans la tempête, le vent et le froid. Castagne tente de monter la falaise qui borde la mer. Il se rend à mi-chemin pour ensuite débouler jusqu’en bas, incapable de se reprendre. Il était, sans le savoir, à quelques centaines de pas de trois habitations où il aurait trouvé chaleur et réconfort. Le second du navire, Cyprien Morin, suit pour sa part les glaces du rivage en direction ouest. Quelques heures plus tard, des gens de L’Anse-Pleureuse le trouvent par hasard dans la neige, épuisé, presque mort. 
 
Des secours providentiels
 
Une expédition de secours s’organise sur le champ. Quinze rudes hommes, habitués aux misères de l’hiver, mais surtout renforcés par l’esprit d’équipe et motivés par la nécessité du moment, refont le trajet à l’envers de Morin. En cours de route, ils retrouvent Reilly et Boyle, épuisés, assis sur une pierre et totalement désespérés. Les secouristes arrivent finalement au lieu du naufrage. L’épave demeure accrochée aux rochers et ils trouvent Laprise, prostré à quelque 150 mètres de là, vivant, mais incapable de s’éloigner davantage de sa femme, toujours prisonnière de sa peur sur le Swordfish. Ils la rejoignent, coincée dans les débris du pont supérieur, gelée, à peine couverte des lambeaux de ses vêtements. Le petit caniche qu’elle possédait s’était blotti sur sa poitrine et hurlait à tout vent. Ramenée à terre auprès de son époux, pour qui ils avaient allumé un feu, celui-ci a la douleur de la voir expirer au bout de quelques malheureuses minutes. 
 
Pendant ce temps, les gens venus les secourir vidaient l’épave du Swordfish de ses agrès et provisions. À un certain moment, à la faveur d’un accalmie sans doute, l’un d’eux entend un gémissement. C’est Castagne qui réussit à attirer l’attention. Tous se ramassent dans une tente de fortune, faite des voiles du navire, et s’abritent autant que faire se peut des affres de la tempête pour passer la nuit du 2 décembre. Le lendemain, un des secouristes gagne le Mont-Louis pour y chercher l’aide du missionnaire de l’endroit, l’abbé David Roussel. 
 
Le 3 décembre, tous les membres de l’équipage, à l’exception de Castagne, trop mal en point et qu’on confie aux soins d’une famille de pêcheurs, gagnent la mission du Mont-Louis. Madame Laprise est inhumée chrétiennement alors que les autres membres de l’équipage recouvrent la santé. Pendant ce temps, huit hommes du Mont-Louis vont chercher Castagne dont la santé se détériore. Ses pieds et ses mains gelés le font souffrir terriblement. Il se meurt presque d’ailleurs. Un médecin, un certain docteur Parke de Québec, appelé par le missionnaire du Mont-Louis à la faveur du passage d’un navire des Îles-de-la-Madeleine, arrive à pieds de Sainte-Anne-des-Monts. Le naufrage a eu lieu il y a maintenant quelques semaines et il ne peut sauver les doigts et les pieds de Castagne. Plus chanceux, Laprise se voit amputer seulement que d’un pied. 
 
Les autres membres de l’équipage reprennent vie et sont bientôt en état de regagner leur foyer avec le docteur Parke. Toutefois, celui-ci doit, avant de partir, rejoindre l’épave du Woodstock, un trois mâts qui a fait naufrage à Manche-d’Épée le même jour que le Swordfish, pour donner les premiers soins à ses rescapés, s’il en reste. Ainsi commence une autre histoire pathétique.


Bibliographie :

Castagne, André. Histoire d’un vieux marin du brigantin Swordfish, naufragé dans le golfe Saint-Laurent en 1867. Montréal, Eusèbe Sénécal, 1882. 32 p.
Collectif. Mont-Louis se raconte... S.l., s.é., 1984, p. 223-230.
Coulombe, Fidèle. « Naufrage du Swordfish », La Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. V, n3, juillet-septembre 1967, p. 135-143.
Gérard-Talbot, Éloi. Répertoire des mariages de Montmagny, l'Islet et Bellechasse. ChâteauRicher. (Les Frères Maristes), (s.d.), p. 173.
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