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Une toponymie maritime
Thème : Territoire et ressources

Une toponymie maritime

Mario Mimeault, M.A Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 24 juin 2002


Le vocabulaire marin colore le langage gaspésien. La présence de la mer en est la raison. La langue est là pour désigner des lieux de travail ou de résidence, spécifier des habitudes de vie ou cerner des pratiques professionnelles qui leur sont liées. Même au Québec, la population n’a pu faire autrement que de subir l’influence du monde marin. N’aborde-t-on pas quelqu’un sur la rue et n’embarque-t-on pas dans une automobile! Comme en Gaspésie tout se fait de manière différente des milieux urbains ou ruraux, derrière les mots se cachent des réalités propres à la région.
 
Les bancs de sable
 
Le mot banc désigne le siège d’une chaloupe, un lieu de pêche au grand large, mais aussi un milieu de vie humaine à terre. En faisant le tour de la Gaspésie, les visiteurs remarquent invariablement, dès qu’ils dépassent Matane, et en s’en allant en direction de Gaspé, ces flèches de sable qui obstruent la sortie des rivières. Les Gaspésiens appellent justement ces amas de sable des bancs. Qu’est-ce à dire? Une accumulation de neige ne s’appelle-t-elle pas banc de neige! Ici, il y a accumulation de sédiments et de cailloux suite à la rencontre des contre-courants de la marée et du flux des rivières. La convergence du mouvement des eaux occasionne ces dépôts. Ils peuvent être peu considérables, comme à la rivière à Claude ou à Marsoui, ou très importants comme dans le cas de Sandy Beach, dans la baie de Gaspé, et ceux de Carleton et de Paspébiac dans la Baie des Chaleurs.
 
Les bancs ont été les premiers lieux abordés par les Européens. Il est même probable que Cartier ait planté sa croix sur une petite pointe de sable dans la baie de Gaspé. Les premiers établissements de pêche permanents ou semi permanents ont été érigés sur de tels lieux. Les postes de Denis Riverin au Mont-Louis, de Jean Gatin au Grand-Étang, de Pierre Revol à Penouille, des Lefebvre de Bellefeuille à Pabos, de Jean Barré à Paspébiac, se trouvaient sur un banc. Aujourd’hui encore, les bancs sont des milieux de vie active. Les gouvernements en ont fait des haltes routières (Grand-Étang, Chandler), des axes routiers ou ferroviaires (Grande-Rivière, Pabos, Port-Daniel) ou des parcs récréatifs comme à Carleton.
 
Les barachois
 
Derrière chaque banc de sable, se cache un milieu humide où les adeptes de la nature observent volontiers une faune et une flore aquatiques ou semi aquatiques. Ces lagunes portent le nom de barachois. Un village porte justement ce nom, au fond de l’anse de la Malbaie, près de Percé. Le toponyme désignait au départ la barre de sable. Il vient de deux mots basques barra et xoa, signifiant petite barre, et par extension, dans l’esprit de la langue, petit port, puisque des barques ont comme habitude de s’abriter derrière le banc de sable. L’usage populaire a étendu, avec le temps, le mot barachois à l’ensemble du banc et de la lagune. Par exemple, c’est en parlant des milieux lacustres que Thomas Pye, auteur du XIXe siècle, utilise dans sa description de la Gaspésie et les milieux humain et faunique y cohabitent souvent. Il s’en trouve un, le banc de Carleton, à l’ouest de la rivière Cascapédia, qui abrite une aire de villégiature sur le banc, et qui offre dans sa lagune une aire de protection à la plus grande colonie de sternes communes de l’est du Québec.
 
Les graves et les grèves
 
Pour un pêcheur des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les mots grave et grève cachent des réalités différentes. Quand les navires arrivent aux côtes de la Gaspésie dans ces années-là, ils viennent prendre temporairement possession d’un lieu pour transformer leur poisson. Les premiers équipages arrivés choisissent les graves de préférence aux grèves. La grave est une plage de galets érodés par l’action des marées. Il existe un dérivé du mot plus connu, gravelle, qui désigne de petits cailloux. Ici, les roches sont plus grosses. Ces plages sont nettoyées puis aplanies dès les premiers moments du débarquement afin de faciliter le va-et-vient du personnel attaché à la manutention du poisson. Les pêcheurs étendent ce dernier par terre, directement sur les roches, et sauvent de la sorte de précieuses heures de travail qu’ils auraient dû consacrer à construire des vigneaux s’ils eussent été contraints de s’installer sur une plage. 
 
La plage, recouverte de sable, n’est choisie qu’en second lieu. Il n’est pas question d’y étaler la morue, aussi faut-il ériger des tables ajourées pour l’y déposer. Ainsi en parle Nicolas Denys : « … on la fait sécher (la morue) sur des vignaux, qui sont des espèces de claies sur lesquelles on est obligé de la faire sécher lors qu’il ne se trouve au lieu ou se fait la pêche que du sable et de l’herbe… . » Aux XVIII et XIXes siècles, les graves sont de si intenses lieux de travail en Gaspésie que leur appellation devient synonyme de chantiers, d’entreprises de transformation du poisson. Le terme est aussi devenu un toponyme. Un établissement de pêche s’est développé dans les années 1700 à la grande grave de Gaspé. De poste, il est devenu à la longue un village, Grande-Grave, qui a failli perdre un jour son nom d’origine parce que des gens de la ville, missionnaires, fonctionnaires et autres, pensant que les Gaspésiens parlaient dans une langue populaire, lui ont imposé le nom Grande-Grève, aujourd’hui heureusement revenu à sa forme initiale. 
 
L’échouerie
 
Le mot échouerie plaît beaucoup aux puristes. C’est un canadianisme très évocateur qui ne se trouve qu’en Gaspésie, aux Îles-de-la-Madeleine et sur la Côte-Nord, en d’autres mots, que dans le milieu des pêches. Deux endroits en Gaspésie ont hérité du toponyme. Une anse à Sainte-Anne-des-Monts a simplement pour nom L’Échouerie et une paroisse, plus à l’est, s’appelle Saint-Maurice de L’Échouerie. Nicolas Bélin permet d’en retracer un des usages les plus anciens en désignant de ce nom un lieu, sur une de ses cartes, où les loups marins venaient se reposer. Ces plages étant faites de sable, les Gaspésiens, en revenant de leur pêche, ont développé l’habitude de tirer leurs barques en leur partie la plus élevée de manière à les placer hors de la portée des flots pour la nuit. À Saint-Maurice, les gens expliquent le nom de manière un peu différente : « … à cause des fortes marées descendantes, à certaines périodes de l’année, les barques ancrées dans la petite anse, bordée de récifs de ce village, s’échouaient et dormaient sur les flancs jusqu’au retour de la marée montante. » Pour leur part, des villageois parleront à Sainte-Anne-des-Monts d’un vaisseau abandonné qui se serait jadis échoué en avançant profondément dans l’anse. 
 
Le goémon
 
Le goémon est une herbe marine, en d’autres mots une plante rampante qui croît en eau salée. Il est de la même famille que les algues et le varech. De texture gélatineuse et filamenteuse, le goémon présente une couleur vert foncé. Abondant, il est charrié par la mer et se retrouve en quantité souvent phénoménale sur les plages au lendemain de tempêtes. Il est commun, en Gaspésie, d’utiliser le goémon et les restes de poisson comme engrais pour les jardins et les champs agricoles. Cet usage vient sans doute de Bretagne et de Normandie, deux régions françaises dont plusieurs habitants de la région descendent. Le mot vient d’ailleurs d’un terme breton, gwemon, signifiant varech. Il est à Sainte-Anne-des-Monts une anse où cette herbe se ramasse en quantité telle que les habitants des lieux n’ont pas hésité à l’appeler l’Anse-au-Goémon.
 
 
Bibliographie :

Denys, Nicolas. « Description géographique et historique des costes de l'Amerique septentrionale avec l'Histoire naturelle du Pais », Clarence Joseph d'Entremont, Nicolas Denys et son œuvre. Yarmouth (N.E.), Imprimerie Lescarbot, l982, p. 93-84.
Joncas, Maurice et alii. St-Maurice de l’Échouerie – 70 ans d’histoire. Gaspé, Cercle des Fermières de Saint-Maurice, 1985, p. 191.
Lecomte, Jules. Dictionnaire pittoresque de Marine. Douarnenez (France), Éditions de l’Estran, 1982, p. 11s.
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