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Les Basques, des maîtres-pêcheurs
Thème : Économie

Les Basques, des maîtres-pêcheurs

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 4 juin 2002

 

Le manque d’espace conduit les jeunes gens du Pays Basque à se tourner vers la mer. Une grande partie d’entre-eux se retrouvent, dès le XVe siècle, engagés comme équipiers sur des navires de commerce, des morutiers et des baleiniers. D’abord à l’œuvre dans le golfe de Biscaye, ils gagnent rapidement l’Atlantique. En 1534, ils patrouillent la côte nord du golfe Saint-Laurent et, bientôt intégrés au mouvement de colonisation de la Nouvelle-France, ils s’allient aux entreprises du Nouveau Monde en qualité de maîtres-pêcheurs.
 
Une présence assurée au Labrador
 
Lorsque Jacques Cartier arrive dans le détroit de Belle-Isle en 1534, il signale, sans le dire trop fort, une présence basco-espagnole dans les eaux qu’il sillonne. Les noms de lieu, comme Cap de Bonavista, et plus loin de Cap Pratto, parlent d’eux-mêmes. Des documents d’époque livrent aussi le nom des havres fréquentés par les gens de l’Euskarie : Puerto de los Hornos, Butus, Ballenne, Puerto Breton. Toute la côte ouest du Pays Basque envoie des navires pêcher de ce côté-ci de l’Atlantique, dont Bayonne, Ciboure et Saint-Jean-de-Luz. San Sebastian, Bilbao et Santander, en Espagne, fournissent aussi leurs contingents de pêcheurs. En 1571, la Guipuzcoa envoie à elle seule douze navires à la chasse de la baleine en Amérique et onze autres à la pêche de la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Red Bay (Butus), dans le détroit de Belle-Isle, voit débarquer 600 pêcheurs à chaque année alors que d'autres morutiers basques pénètrent à l'intérieur du golfe Saint-Laurent. En 1587, Charle Leigh trouve ainsi 150 pêcheurs de Ciboure en train de travailler aux Iles-de-la-Madeleine. Mais ce mouvement de population, outre le fait qu'il est saisonnier et ramène les pêcheurs à leur port d'attache, n'affecte que la main-d'œuvre masculine et ne favorise pas encore le développement de colonies permanentes. C’est plutôt au plan professionnel que les Basques s’intègrent au Nouveau Monde. 
 
Intégration aux pêcheries canadiennes
 
Partis à la quête des richesses halieutiques nord-américaines, les pêcheurs basques ne tardent pas à suivre le mouvement de colonisation des terres nouvelles. Ils sont présents à Plaisance en 1660 puis à Louisbourg, sur l'Ile-Royale (île du Cap-Breton, N.E.), au moment où, en 1713, la France cède l’île de Terre-Neuve à sa rivale l’Angleterre. D'autres s'installent sur les îles du golfe Saint-Laurent et les côtes de la Gaspésie (P.Q.). En 1659, Pierre Peyrelongue, un marchand de Bayonne dont les navires joignent le détroit de Belle-Isle, envoie des pêcheurs à la Grande-Entrée, aux Iles-de-la-Madeleine. Sur la frange continentale, la Gaspésie offre des sites de transformation du poisson en nombre suffisant pour tous. À Percé, Nicolas Denys, seigneur des lieux de 1653 à 1688, note la présence de nombreux équipages basques. « Entre tous ceux qui d'ordinaire font cette sorte de pêche, écrit-il dans un ouvrage qui fait autorité, les Basques sont les plus habiles. » À la génération suivante, les anses de Pabos et de Grande-Rivière attirent plusieurs de leurs navires. En 1729, quand les Canadiens Lefebvre de Bellefeuille prennent possession de leur seigneurie, ils doivent déplacer des équipages qui ont pour habitude de s’y installer, mais ils s’entendent par la suite pour leur louer des espaces de séchage. Dans les décennies suivantes, de nombreux immigrants basques s'implantent à ces deux endroits et un courant commercial direct se tisse entre le port de Bayonne et cette partie de la côte de Gaspé. 
 
Activités basques en milieu halieutique colonial
 
La présence basque revêt une importance significative pour la Nouvelle-France. D’abord, la nature même du produit qu’est la morue séchée-salée leur est redevable. Ce sont eux qui ont mis au point ce procédé de conservation. Il répond le mieux aux conditions de transport de l’époque et il correspond aussi aux goûts de leur clientèle méditerranéenne. Par ailleurs, tel que le souligne Nicolas Denys, les Basques ont amené avec eux un costume de travail qui est le meilleur entre tous et que les Canadiens empruntent. Ainsi, les Basques montrent non seulement la voie aux Canadiens pour la préparation de ce type de poisson, mais indiquent en même temps un marché potentiel pour leur production. 
 
Aux premiers temps de leur arrivée sur les côtes de la Gaspésie, plusieurs des marins et pêcheurs basques travaillent à leur compte. Martin Dinargue, originaire de Bayonne, s’installe à Gaspé dans les années 1730. Marié à une Canadienne, il oeuvre au sein de sa belle-famille, les Arbour, et s’intègre au circuit commercial colonial. Ainsi, dans les années 1750, il loue une goélette de l’entrepreneur local Pierre Revol et pêche à son compte sur le Banc des Orphelins. Le paiement de sa location en morue séchée à la Grande-Grave de Gaspé présage déjà de relations d’affaires qui seront en vigueur aux XVIIIe et XIXe siècles chez les compagnies jersiaises. Joseph Caillabet, Pierre Chevery et Raymond Detchepart sont aussi de ceux-là. Ils pêchent là où bon leur semble sur la côte gaspésienne et livrent leur morue à Joseph Cadet au Mont-Louis. Plus tard, intégrés aux pêcheries coloniales, ils assurent le support nécessaire à la bonne marche des entreprises et introduisent des procédés que les coloniaux n'ont qu'à assimiler. 
 
Des maîtres d'école
 
La compétence des Basques dans les activités halieutiques a de tout temps fait l'unanimité. Les connaissances qu'ils affichent leur valent l'estime d'entrepreneurs qui leur reconnaissent une supériorité en ce domaine. D'autres personnes en pensent autant de bien. François-Marie Perrot, un peu plus tard gouverneur de l'Acadie, entretient de nombreux contacts professionnels avec eux. Envisageant, au début des années 1680, d'établir des pêcheurs sur le littoral atlantique, il propose de faire « venir de France 1 000 jeunes gens, dont il auroit deux cents capables d'instruire les autres à la pesche que l'on prendroit à Bayonne. »
 
À cette époque, les autorités de la Nouvelle-France veulent jeter les bases d'une industrie de la pêche dans la vallée du Saint-Laurent, mais les Canadiens n'ont pas encore développé les qualifications nécessaires pour qu'elles puissent compter sur leurs seules capacités. Denis Riverin, un marchand et haut fonctionnaire que le roi encourage à investir dans ce secteur de l'économie, demande au souverain français de lui fournir des instructeurs basques pour montrer à ses compatriotes comment chasser la baleine. Il veut développer une basse de chasse des cétacés à Gaspé, mais le roi, qui réserve ce secteur de la péninsule aux pêcheurs des côtes françaises, refuse de lui donner sa permission. Riverin revient à la fin des années 1680 avec un autre projet, de pêche de la morue cette fois-ci, pour le Mont-Louis, sur le versant nord de la péninsule. Il réitère sa demande d’instructeurs basques et un contingent lui est aussitôt envoyé.
 
Ces travailleurs de la mer que sont les pêcheurs basques ont de la sorte aidé à la mise en place des premiers jalons de notre industrie maritime. On les retrouve sur les côtes de la Gaspésie pendant tout le siècle suivant. Leur compétence sert particulièrement bien l'entreprise de pêche que le munitionnaire du roi Joseph Cadet a développé au Mont-Louis dans les années 1750 et ils contribuent à en faire la plus riche expérience canadienne en ce domaine pour le temps de la Nouvelle-France. Cadet, qui s’approvisionne d’abord auprès d’équipes comme celle de Joseph Caillabet, engage en plus des hommes comme eux pour encadrer et soutenir ses opérations. 
 
Ainsi, de simples exploitants du milieu qui s’en retournent chez-eux après la saison de pêche, les pêcheurs basques deviennent au cours des années des habitués de la côte gaspésienne et partagent leur savoir-faire avec les coloniaux soit en les accompagnant dans les opérations de pêche, soit en les encadrant.


Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Barkam, Selma. « The Identification of Labrador Ports in Spanish 16th Century Documents ». The Canadian Cartographer, vol. 14, no 1, June 1977, p. 1-9.
Denys, Nicolas. Description géographique et historique des Coste de l'Amérique septentrionale, Clarence-J. d'Entremont, Nicolas Denys, sa vie et son oeuvre, Yarmouth, L'imprimerie Lescarbot Ltée, 1982. 623 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « The Basques » dans Encyclopedia of Canada’s Peoples, Dir. Paul Robert Magocsi, Toronto/Buffalo/London, University of Toronto Press, 1999, p. 249-253.
Mimeault, Mario. Destins de pêcheurs, Les Basques en Nouvelle-France, Une étude de la présence basque en Nouvelle-France et de son implication dans les pêches en Amérique sous le régime Français. Thèse de Maîtrise, Québec, Université Laval, juin 1987. 233 p., cartes, ill.
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