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Les entrepreneurs en pêche canadiens
Thème : Économie

Les entrepreneurs en pêche canadiens sous le Régime français

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 15 juillet 2002


Les Canadiens intéressés à la pêche sédentaire de la morue sous le régime français étaient à la fois peu nombreux et de conditions économiques différentes. Hormis les pêcheurs, il y a, au haut de la pyramide socio-économique, les marchands, les seigneurs et les entrepreneurs. Les notables et hauts fonctionnaires de la colonie sont largement représentés dans cette caste, mais ceux qui obtiennent les meilleurs succès en Gaspésie sont en général les marchands.
 
Les grands noms
 
Les toutes premières concessions seigneuriales consenties en Nouvelle-France ont été faites à des gens proches de la haute administration. Jean Bourdon, un homme aux mille occupations, notamment arpenteur, cartographe, marchand, explorateur et même, un temps Procureur général au Conseil souverain, se fait concéder la seigneurie de l’Anse-au-Griffon en 1636. Il crée alors une compagnie de capture et de mise en marché de la morue séchée, la première de la colonie. Pendant que ses hommes ont un pied-à-terre exclusif sur sa propriété, il installe quelques équipes supplémentaires à Percé et envoie le poisson ainsi produit aux Antilles. La seconde entreprise d’importance dans le domaine de la morue séchée-salée chez les Canadiens est gérée par le marchand et Grand Maître des Eaux et de la Forêt de la Nouvelle-France Pierre Denys de la Ronde. Celui-ci acquiert une seigneurie à Percé en 1672 et s’associe quatre ans plus tard avec deux des plus grands financiers de la colonie, Charles Aubert de la Chesnaye et Charles Bazire. Son entreprise dure presque vingt ans malgré les embûches. Denis Riverin, marchand et membre du Conseil souverain, longtemps impliqué dans le commerce de la fourrure, investit à son tour dans la pêche au cours des années 1680 et 90. Seigneur du Mont-Louis, il tente une audacieuse colonisation de la côte nord-gaspésienne basée en exclusivité sur la pêche. 
 
Les exemples dignes de mention abondent. François Hazeur, autre membre du Conseil souverain, acquiert d’un seul coup en 1697 les seigneuries de La Madeleine, du Grand-Étang et de Grande-Vallée, à l’extrémité est de la péninsule. Cette concentration de titres n’est pas pour autant une preuve que ce dernier ait tenté quoi que ce soit pour la mise en valeur de ces propriétés, mais il les a rapidement louées au sieur Denis Riverin qui y envoie ses hommes faire leur degrat (lieu de pêche). S’ajoutent à ces noms ceux de Mathieu Damours de Chaffours et de Louis D’Ailleboust, encore du Conseil souverain pour le premier, et gouverneur pour le second, qui reçoivent respectivement les seigneuries de Matane (1652) et de Cap-des-Rosiers (1656). Leurs efforts ne sont pas sans profits, mais demeurent à une échelle restreinte. 
 
Les marchands-seigneurs
 
Les marchands qui investissent dans les entreprises de pêche en Gaspésie sont tout aussi nombreux et réalisent probablement de meilleurs profits. D’abord en raison du type de risques qu’ils prennent ou de gestion qu’ils empruntent. Plusieurs de ces entrepreneurs jouent sûr. Des gens comme Pierre Revol, Michel Maillet et Jean-François Lefebvre acquièrent plusieurs années d’expérience avant de se lancer à leur compte. Acheter une seigneurie et devenir un entrepreneur en pêche est en quelque sorte pour eux, après avoir gravi les échelons du métier, un couronnement. Ils savent donc ce qu’est une entreprise de pêche et ils en connaissent les risques et les modes d’opérations. (Voir illustration 4.)
 
Par contre, d’autres, comme Jean Gatin et Joseph Cadet, considèrent les pêches comme un champ d’investissement, une opportunité d’affaires ou l’occasion de diversifier leurs avoirs. L’expérience fait totalement défaut à ce type d’investisseurs. C’est pourquoi ces nouveaux venus dans le milieu s’associent à des hommes d’expérience pour gérer leurs établissements au quotidien. Jean Gatin s’est appuyé sur Antoine Izoire et Joseph Cadet sur Michel Maillet, avant que ce dernier ne lui achète ses parts. Dans le cas de Gatin, la pêche était une activité parmi d’autres. Pour Cadet, il s’agissait d’un élargissement de sa base commerciale. Déjà impliqué dans le commerce triangulaire, la morue lui apportait l’occasion de compléter ses cargaisons à profit. Ceux qui, comme Pierre Haimard, seigneur du Mont-Louis et de Paspébiac à partir de 1707 environ, omettent de s’attacher de tels partenaires expérimentés vouent leurs efforts sinon à l’échec au moins à faire du sur-place. 
 
Les marchands
 
À côté de ces seigneurs et de ces marchands, se classe une catégorie différente d’hommes d’affaires. Ces gens ne possèdent ou n’acquièrent pas de seigneurie. Ils trouvent plutôt leur bénéfice en apportant un support à ceux qui se livrent à la pêche. D’autres mènent des campagnes de pêche soit ponctuelles, soit à petite échelle, et puis écoulent leur production auprès des seigneurs-marchands. Des gens comme Pierre Hève, cabaretier à Québec, et Pierre Perrot de Rézy, marchand et propriétaire de barque, fournissent un crédit à de petits entrepreneurs et pêcheurs résidants pour qu’ils se procurent tout le matériel et les provisions de bouche nécessaires aux préparatifs d’une campagne de pêche. Ils jouent en quelque sorte le rôle des banques qui n’existent pas encore. 
 
Charles Perthuis, Denis Le Gris et Joseph Riverin agissent dans le même cadre à titre de marchands forains, c’est-à-dire comme fournisseurs de passage pour les gens de la côte. Cela leur est d’autant plus aisé qu’ils ont déjà un pied dans le milieu. Joseph Riverin, le frère de Denis Riverin, mène un commerce avec la colonie de Plaisance avant que celle-ci ne soit cédée à l’Angleterre en 1713, en plus de posséder ou de louer des propriétés en Acadie. Charles Perthuis finance une ou deux campagnes de chasse aux phoques au début des années 1730. Pour Denis Le Gris, approvisionner les pêcheurs résidants de la côte gaspésienne est d’autant plus facile qu’il possède un magasin à Grande-Rivière. Pour tous ces gens d’affaires, il est facile de se faire payer en fin de saison en morue bonne, loyale et marchande, c’est-à-dire de première qualité, d’entrer dans leurs frais et, mieux encore, d’enregistrer des profits supplémentaires à la revente. 
 
Finalement, au total, ces marchands mettent en place par leur contribution certains des mécanismes financiers qui seront repris après la Conquête, notamment l’achat à crédit en début de saison, le financement des opérations de pêche encore par le crédit et le remboursement en morue en bout de compte.

 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « Les pêches canadiennes sous le régime français – Une page d’histoire déchirée », Gaspésie, vol. XXIX, nos 3-4, septembre-décembre 1991, p. 83-90.
Mimeault, Mario. « La pêche sédentaire à la morue sous le régime français », Gaspésie, vol. XXIII, no 3, septembre 1985, p. 17-25.
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