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Le Moulin-des-Plourde
Thème : Économie

Le Moulin-des-Plourde

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 17 juin 2002


Le Moulin-des-Plourde est un économusée dont le concept a été développé à Rivière-au-Renard par un organisme culturel sans but lucratif, le Groupe-Beau-Village. L’édifice, qui est encore debout, a été rénové récemment. Il se veut le centre d’interprétation du sciage de bois et du façonnage de bardeaux dans la région. Son histoire, qui réfère nécessairement à l’industrie forestière régionale, gravite autour d’une famille implantée localement, celle de Gonzague Plourde et de ses parents et grands-parents.
 
Une lignée d’industriels
 
Le bâtiment qui existe aujourd’hui près de la rivière au Renard a probablement été construit en 1907, au plus tard en 1908, parce qu’il est en opération dès le printemps suivant. Son propriétaire initial, Georges Plourde, est le grand-père de Gonzague Plourde, celui qui détient aujourd’hui les droits sur le site. Quand monsieur Plourde érige son moulin, ce n’est plus un jeune homme. Il a soixante et un an et il est charpentier de métier, reconnu à l’extrémité de la péninsule pour sa vaste expérience. Il se peut d’ailleurs qu’il ait appris cet art de son beau-père Iréné Richard, de la Madeleine, maître-charpentier de son état. Il aurait, en tout cas, certainement résidé dans cette paroisse un certain temps dans les années 1870 puisque c’est à cet endroit qu’il épouse Georgiana Richard le 21 décembre 1874. 
 
Le couple a plusieurs fils dont trois prennent la relève à son décès en 1920. Ce sont Joseph, Rémi et Ernest qui ont autour de la vingtaine. Ils dirigent les opérations du moulin pendant une trentaine d’années, mais il semble que seul Rémi est prêt à assurer la continuité à plus long terme. Il passe sans doute une entente de partage ou d’acquisition de parts avec ses deux frères. Quoiqu’il en soit, ce sont ses fils Gonzague et Raymond qui lui succèdent en s’associant en 1957 pour former la compagnie de bois Gonzague Plourde et Frère. De concert, ils concentrent leurs efforts spécifiquement sur le sciage et se départissent assez vite du moulin à blé, puis de la bardoiserie. D’une part, les agriculteurs se font de moins en moins nombreux au village et dans les environs. D’autre part, de nouveaux matériaux de construction, dont le bardeau d’asphalte, font leur apparition sur le marché et remplacent avantageusement le bardeau de cèdre.
 
Un emplacement idéal
 
L’emplacement du moulin, à l’embouchure du cours d’eau, ne doit rien au hasard. Son propriétaire initial sait que les parterres de coupe qui allaient alimenter son usine de sciage sont situés dans l’arrière-pays et dans le portage qui relie le village de Rivière-au-Renard à la baie de Gaspé. Le seul moyen pour y amener les billots à peu de frais est de les faire flotter sur la rivière pendant les crues du printemps. Le procédé n’a rien de novateur puisque tout le monde procède de la sorte dans la province. D’autre part, comme monsieur Plourde veut actionner sa machinerie à la vapeur, il allait dans la logique des choses d’ériger son usine de sciage près de sa source d’alimentation. Enfin, l’embouchure de la rivière se prête aisément au transbordement des madriers et autres pièces de bois quand les caboteurs prennent livraison des cargaisons commandées.
 
Un départ canon
 
Georges Plourde sent, en 1909, le temps idéal pour lancer son projet, d’autant que l’industrie forestière locale voit se dessiner un bel avenir devant elle. Le gouvernement parle alors de réaliser, et réalise en fait dès 1912, des réserves forestières destinées spécifiquement à la coupe du bois dans les cantons voisins de Sydenham (Saint-Maurice) et de Baie-de-Gaspé-Nord (Saint-Majorique). Une occasion unique se présente aussi à lui. L’église et le presbytère de Grande-Vallée viennent de brûler à l’automne 1908 et, le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le moulin local ferme ses portes au printemps suivant. On lui offre alors de construire les nouveaux édifices de culte, chantier qu’il commence dès le 10 mai suivant. Autre chantier important, et source de travail pour son moulin, la paroisse de Saint-Maurice de l’Échouerie lui confie la construction du presbytère et de l’église de la nouvelle paroisse. Les travaux durent du 15 mai au 24 décembre 1915.
 
Un bâtiment bien ordonné
 
Quatre constructions constituent l’ensemble du site appelé Moulin-des-Plourde : une scierie, un moulin à bardeaux, un bureau et un garage. Les fondations de la bâtisse sont faites de bois et ses murs sont lambrissés de planches clouées verticalement. L’édifice compte deux étages. Le premier abrite la machinerie à vapeur, un moteur diésel, un système de transmission du pouvoir et un planeur. L’appareillage destiné à la transformation de la matière ligneuse, une déligneuse, une botteuse, le banc de scie, la table de triage et la fendeuse, a été monté au second étage. Pour des questions de sécurité, la chaufferie, avec sa chaudière et sa cheminée, a été construite à côté du moulin, légèrement en retrait du corps central. Le bran de scie produit par les opérations est récupéré pour alimenter le foyer de la chaudière, mais comme il arrive que le combustible vient à diminuer, Gonzague Plourde ajoute un jour un moteur de secours alimenté au diésel.
 
Un équipement et des tâches spécialisées
 
Le moulin comprend en 1909 une bardoiserie et un moulin à moudre le blé. La présence de ces deux entités indique une demande de la clientèle bien spécifique. On a besoin d’énormes quantités de bardeaux de cèdre pour couvrir le toit des maisons et en revêtir les murs extérieurs. C’est Ernest qui est le scieur au moulin et qui assure la fabrication des bardeaux, commencée par son père en 1912. La présence du moulin à blé fait comprendre, pour sa part, que l’agriculture joue à cette époque un rôle significatif dans l’économie de Rivière-au-Renard. Sachant que Jean-Baptiste Jalbert, marchand de la Petite-Rivière-au-Renard, possède lui aussi son moulin à farine, il apparaît de façon évidente qu’il y a un marché important à satisfaire. 
 
En général, la famille Plourde assure ses propres approvisionnements en bois. Elle constitue ainsi ses réserves en planches et madriers pour les besoins du marché. Au moment de l’acquisition du moulin par la dernière génération en 1957, la production annuelle atteint les 500 000 pieds mesure de planche (p.m.p.). Le moulin, en fonction de mai à octobre de chaque année, donne du travail à six personnes en atelier. Il arrive même que les opérations s’étirent jusqu’en décembre, tout dépendant des conditions climatiques. Une dizaine de bûcherons assurent les approvisionnements en billots durant l’hiver. Dans les années 1980, les Plourde coupent leur bois dans la région de Cortéréal, près de Saint-Majorique. Le tracé des routes forestières, leur entretien et le transport du bois reviennent à la compagnie. Raymond Plourde en a fait sa responsabilité. 
 
Les tâches des travailleurs en usine sont bien définies et clairement identifiées. Il y a le monteur de billots, le canteur, le scieur, le déligneur, le botter et le cleaner de bois. Ce dernier prépare les planches pour la dernière étape de la transformation du bois en les empilant dans un hangar situé à la gauche du moulin en préparation du planage. Toutes les autres attributions ont leur importance dans la préparation du bois, mais celle du scieur, pour en souligner qu’une, permet en particulier d’éviter les pertes inutiles. C’est lui qui décide de la manière de couper le billot et de la dimension de la planche.
 
Une clientèle fidèle
 
Les opérations de l’usine de sciage étant assurées dès le départ par l’obtention de gros contrats, Georges Plourde, le premier propriétaire, pouvait compter sur une clientèle récurante, au premier titre tous les propriétaires de bateaux. À chaque printemps, quand vient le temps de réparer sa barque, le pêcheur a besoin de bois pour remplacer les planches pourries ou refaire un bordage. C’est aussi Georges Plourde qui scie le bois pour ceux qui veulent une barque neuve. Il y a en plus des clients qui désirent se construire une maison ou une grange. Plusieurs d’entre-eux lui apportent leurs billots au printemps et les lui confient pour en faire des planches et des madriers. Comme, autant que faire se peut, rien ne doit se perdre au moulin, les résidus du sciage, appelés communément les croûtes, sont aussi récupérés pour être sciés en longueur de trente-cinq centimètres environ afin d’en faire du bois de chauffage que la compagnie vend aux gens des environs.
 
Le moulin des Plourde ferme ses portes en 1986. Demeurée en opération pendant près de quatre-vingt ans, cette usine de sciage est l’exemple d’une entreprise familiale qui traverse plusieurs moments difficiles au siècle dernier : la première guerre mondiale, la Crise de 1929 et le second conflit mondial. La multiplication de la concurrence, l’absence de relève et la désuétude de son équipement auront finalement eu raison de l’entreprise. L’arrivée dans ces années de nouveaux industriels locaux et d’une coopérative de vente, ainsi que l’apparition de magasins de matériaux de construction auront considérablement rétréci sa part de marché. Au demeurant, le petit complexe industriel constitue de nos jours un des rares témoins d’une industrie qui comptait au départ quelque 109 moulins échelonnés tout autour de la péninsule gaspésienne. 


Bibliographie :

Bujold, J.-Alexis. Notes historiques sur Grande-Vallée. Manuscrit. 1934, p. 41, 49.
Joncas, Maurice et allii. Saint-Maurice de l’Échouerie – 70 ans d’histoire. Gaspé, Imprimerie du Havre, 1985, p. 37.
Pelland, Alfred. Vastes champs offerts à la colonisation et à l’industrie – La Gaspésie – Esquisse historique. Québec, Ministère de la Colonisation, 1914, p. 106.
Plourde, Julie, Louise Plourde. « Les Moulin des Plourde », Le Relais des Arts, vol. 1, no 1, mai 1988, p. 12-14.
Vachon et Roi Architectes. Plan de mise en valeur du moulin des Plourde – Rapport final au groupe Beau Village de Rivière-au-Renard. Gaspé, 2000, p. 16s.
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