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Jean Talon et la pêche
Thème : Économie

Jean Talon et les débuts de l’industrie canadienne de la pêche

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 26 juillet 2002.


La Nouvelle-France est d’abord un monde de traiteurs et d’agriculteurs, donc peu enclins aux travaux de la mer. Samuel de Champlain planifie dès ses débuts un développement du potentiel halieutique de la colonie, mais il ne peut pousser les actionnaires de sa compagnie à aller plus loin que le stade de projet. Le père jésuite Paul Le Jeune souligne le retard des activités de pêche au Canada dans ses relations de 1636 en y apportant une explication : 

« Nous avons de la Molüe à nostre porte, pour ainsi dire; on la vient pescher de France dans nostre grand fleuve à Gaspé, à l’Isle percé, à (l’île) Bonaventure, à Miskou; et cependant, la molue qu’on mange à Kébec vient ordinairement de France, pource qu’il n’y a point encore assez d’hommes icy pour descendre à cette pesche. » 
 
Cela prend trente ans, une autre génération, pour que l’on enregistre les premiers pas de l’industrie halieutique canadienne, avec Jean Talon.
 
Les objectifs de la métropole
 
En arrivant en Nouvelle-France en 1665, l’intendant Jean Talon se donne comme objectif de développer l’autosuffisance de la colonie. Il encourage la recherche de mines, la culture du chanvre et le commerce en général, particulièrement celui qui a trait à l’alimentaire. À ses yeux, rapporte son secrétaire, l’apport des pêches est essentiel au commerce canadien, voire même au peuplement de la colonie. Pour ce faire, écrit ce dernier, il est nécessaire d’organiser une pêche sédentaire dans la région de Gaspé et de l’île Percé. Cet établissement, suggérait le secrétaire, aiderait le commerce canadien et contribuerait à le peupler la colonie, « le gain attirant le monde partout où il se trouve. »
 
Le représentant du roi a vite réalisé les limites de ce champ d’action en Nouvelle-France. Ses informateurs lui apprennent en effet que, l’année précédant son arrivée, les Jésuites avaient commandé pour leur propre consommation de cinq à six cents quintaux de morue d’un capitaine métropolitain en pêche à Gaspé. Il constate par là que la colonie ne possède pas les hommes capables d’aller chercher et de préparer ce type de produit.
 
Les débuts d’une industrie
 
Homme de décision, l’intendant Talon entreprend aussitôt de corriger la situation. Il engage quelques marins français pour une expérience de pêche et les équipes en conséquence. Un maître-charpentier du nom de Pierre Miville leur construit une chaloupe et les accompagne sur les côtes de la Gaspésie. À leur retour à l’automne, l’intendant peut déjà conclure que non seulement la pêche de la morue pouvait se faire abondamment et avec bénéfices, mais qu’elle est porteuse d’avenir pour le Canada.
 
« ... J’espère même, écrit-il au ministre Colbert, qu’on pourra en établir de sédentaires qui seront d’une double utilité, puisque l’hiver les équipages pourront faire la chasse d’orignaux.
Un des grands avantages que je regarde en ce pays est qu’il pourra fournir quelques jours un grand nombre de matelots s’il se peuple beaucoup, les habitans (sic) ayant une grande et prochaine disposition à la navigation. »
 
De manière immédiate, en tout cas, l'intendant croit avoir déjà trouvé une recrue pour ses projets en Pierre Miville, lequel, pense-t-il, pourrait se lancer lui aussi dans la pêche de la morue.
 
L’année 1667 est pour Talon l’occasion d’élargir ses expériences aux autres espèces halieutiques. Les pères jésuites rapportent dans leurs relations que l’on met cette année-là « en usage les pesches de toute nature de poisson, qui se font tres abondantes dans les rivieres, comme de saumons, barbües, bars, esturgeons, et mesme sans sortir du fleuve, de harengs et de morüe qu’on y fait verte et seche et dont le débit est en France de tres-grand profit. » L’intendant, faisant part de ses intentions à son patron Colbert, l’informe en octobre s’être entendu avec un marchand pour envoyer toutes ses prises commerciales aux Antilles à bord d’un navire de la compagnie et ainsi faire « des épreuves et ouvrir le chemin et le commerce que les habitants du Canada n’ont pas encore trouvé. » C’est là le début de l’industrie des pêches canadiennes. Cependant, Jean Talon, qui voit dans ces dernières le soutien et l’âme d’un projet de commerce triangulaire avec les Antilles, veut aller plus loin. 
 
Recherche de partenaires canadiens
 
En effet, après avoir vérifié la capacité des Canadiens à s’adapter aux exigences du métier de pêcheur, l’intendant veut s’assurer maintenant d’un support au plan de la direction des opérations. Le succès enregistré dans sa campagne de 1667, écrit-il dans la même lettre envoyée au ministre des Colonies, « m’a facilité le projet que je faisois d’en establir quelqu’unes (des pêcheries sédentaires) et desjà nous sommes convenus quatre des principaux habitans et moy d’y travailler au printemps prochain. »
 
Les quatre habitants qu’il dit avoir approchés sont connus. Ils ont pour nom Pierre Denys de La Ronde, Charles Aubert de Lachesnaye, François Bissot et Louis Couillard de L’Espinay. Tous avaient, soit directement, soit indirectement, expérimenté un peu la pêche avant cette entente. Pour l’un, Pierre Denys de La Ronde, il dispose de deux seigneuries gaspésiennes acquises en 1662. Pour le second, Charles Aubert de Lachesnaye, il possède des intérêts dans la Compagnie de Rouen, laquelle envoie depuis les années 1664 des navires pêcher dans le secteur de Gaspé - Percé. Le troisième, Francois Bissot, est le seigneur de Mingan où il a investi dans la chasse au phoque depuis un certain temps. Le dernier, Louis Couillard de L’Espinay, compte plusieurs campagnes de pêche de la morue dans la région de la Malbaie et probablement aussi de Gaspé.
 
Misant sur l’idée qu’un bon exemple pourrait « ouvrir le chemin au commerce que les habitans du Canada n’ont encore point trouvé », l’intendant Talon demande à Charles Aubert de Lachesnaye d’investir dans la construction d’un navire, à la suite de quoi, prévoit-il, la colonie pourra envoyer des cargaisons de saumons, d’anguilles salées, de morues sèches et vertes et de différents autres produits halieutiques aux Antilles.
 
Des mesures incitatives
 
Des mesures incitatives accompagnent ces dispositions. Elles montrent la bonne volonté du gouvernement et encouragent en même temps les Canadiens qui voudraient se lancer dans des pêcheries de cette nature. D’abord, Talon obtient du Conseil du roi qu’il accorde aux personnes de la colonie qui s’impliqueraient des avantages équivalant à ceux consentis aux entrepreneurs du Havre pour l’entrée de leur morue en France. Allant ensuite au-delà des incitations légales, l’intendant concède, le 27 avril 1672, la seigneurie de l’île Percée à Pierre Denys de La Ronde pour que ce dernier y établisse une pêche sédentaire. De concert avec son intendant, le gouverneur Frontenac tente en plus d’intéresser les soldats et les officiers de l’armée au développement de la Nouvelle-France. Il leur a fait des offres de concession, rapporte-t-il à Colbert : « Vous remarquerez que j’ai donné celle (la concession) de la Baie de Gaspé au sieur de Brugière qui a l’honneur d’être connu de vous et qui promet bien d’y travailler fortement dès ce printemps à une pêche sédentaire pour laquelle il a déjà associé des personnes très intelligentes... .»
 
L’attribution faite à Brugière ne donne pas le résultat escompté. Le concessionnaire ne restera pas en Nouvelle-France. Par contre, celle accordée à Pierre Denys de la Ronde connaît un meilleur aboutissement. Malgré des obstacles de tous ordres, ce dernier gère une entreprise de pêche sédentaire qui dure dix-huit ans et son expérience ouvre enfin la porte des pêches à quelques Canadiens.


Bibliographie :

Archives nationales du Québec. Greffe Rageot, le 28 novembre 1666, quittance de matelots par monsieur Talon.
Bennett, Ethel M. G. « Louis Couillard de L’Espinay » Dictionnaire biographique du Canada, vol. I, p. 244 s. 
Jésuites. Le Journal des Jésuites publié d'après le manuscrit original conservé aux archives du Séminaire de Québec, par MM. les Abbés Laverdière et Casgrain. Montréal, J.-M. Valois Libr.-Édit., 1892, p. 326.
Jésuites. Relation des Jésuites contenant ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France. Québec, Augustin Côté, 1858, année 1667, p. 3.
Roy, P.- G. Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec - 1930-1931. Québec, Imprimerie du roi / de la Reine/Ministre des Affaires Culturelles, « Lettres de Talon à Colbert », p. 37, 60, 81-83,87, 283; ibid ,1926-27, « Lettres de Frontenac », p. 42.
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