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L’ouverture sur le monde
Thème : Économie

L’ouverture sur le monde

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 3 août 2002


La Gaspésie vit en bordure de la mer, mais elle est éloignée des grands centres comme Montréal, Québec et Trois-Rivières. Certains de ceux qui se sont tournés vers le passé l’ont vu comme une région isolée, coupée du monde. Si on considère qu’aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles le principal moyen de transport repose sur les voies maritimes ou fluviales, il est difficile de soutenir cette affirmation. En fait, tous les exemples tirés du passé tendent à démontrer que la péninsule est au centre des communications et ouverte sur le monde.
 
Sous le Régime français
 
Il est surprenant de voir combien la liaison France-Nouvelle-France se fait régulièrement. À ce point que, dans les années 1620, les gens de Samuel de Champlain voulant passer en France prennent une navette depuis Québec jusqu’à Gaspé pour s’embarquer ensuite sur un navire à destination d’un port de la métropole. À l’inverse, pendant tout le régime français, le premier point de ralliement des bateaux en arrivant sur le continent américain est Percé ou Gaspé. Le meilleur exemple en est Mgr de Laval qui arrête confirmer des jeunes enfants à Percé en 1659 avant de poursuivre sa route vers Québec. Dans les années 1680, il vient à chaque année une dizaine de morutiers en pêche à Percé et autant dans la baie de Gaspé. La plupart amènent avec eux des passagers ou des marchandises que des barques envoyées du cœur de la colonie viennent cueillir. Le marchand de Québec, Pierre De Lalande Gayon, transborde de la sorte son courrier et des marchandises sur les quais de Percé pour les récupérer plus tard dans la saison.
 
La Gaspésie n’est pas que témoin des événements nationaux. Elle en est souvent le théâtre. Outre le fait que l’histoire du Canada commence à Gaspé en 1534, il s’est passé bien des choses sur son territoire. Par exemple, il est possible de signaler la visite du général Wolfe à Gaspé en 1758, presque jour pour jour avant la bataille des Plaines d’Abraham, alors qu’il vient ni plus ni moins préparer son expédition. Le point final de la présence officielle de la France en Amérique se veut à Montréal quand celle-ci capitule devant les forces du général Murray, le 8 septembre 1760. Pourtant, le gouverneur Vaudreuil est obligé, à l’automne suivant, d’envoyer l’ordre à des Français installés dans la Baie des Chaleurs de se rendre après avoir mené la dernière bataille navale menant à la Conquête.
 
Le marché mondial de la morue
 
Les compagnies de pêche jersiaises ont œuvré dans toutes les parties de la Gaspésie entre 1765 et 1950. À chaque année, elles expédient, pour ne citer que le cas de la compagnie Charles Robin, de 12 à 15 000 quintaux de morue sur les marchés européens et sud-américains. Ses bateaux se rendent à Liverpool, à Londres et à Falmouth en Angleterre. Ils joignent les ports de Porto au Portugal, de San Sébastian, Cadiz, Alicante et Bilbao en Espagne, d’Ancona, de Civitavecchia, de Bari et de Naples en Italie. La correspondance de son concurrent John Le Boutillier s’adresse à des gens de Palerme en Sicile, de Civitavecchia en Italie, de Malaga et de Bilbao en Espagne, de Jersey, dans la Manche et de Rio de Janeiro au Brésil. Autre exemple plus terre à terre, quand ce dernier veut reconstruire sa maison, Fort Ramsey, qui a brûlé à Gaspé en 1864, il fait venir la pierre de son île natale, Jersey.
 
Les débouchés divers
 
Et cette ouverture sur le monde n’est pas exclusive aux marchands anglo-normands. Dans les années 1870, sept ou huit navires norvégiens viennent à chaque été prendre livraison de cargaisons de bois à Matane, à Cap-Chat, à Sainte-Anne-des-Monts et à La Madeleine. Leurs principaux fournisseurs sont Édouard Vachon et Théodore-Jean Lamontagne. À l’opposé, ce même marchand Lamontagne envoie le beurre de sa ferme, son bois de chauffage et son sucre d’érable au Marché Bonsecours à Montréal. À l’extrémité de la péninsule, le port franc de Gaspé abrite de 1860 à 1866 onze consulats étrangers qui supervisent les transactions commerciales effectuées pour le compte de leurs ressortissants. Les marchands John Meagher de Cross Point et Carleton, David Kerr de New-Richmond, Napoléon Poirier de Bonaventure, James Clark de Paspébiac, Horatio Dolbel et John Eden de Gaspé écoulent alors les produits achetés de fournisseurs locaux sur les marchés de Halifax en Nouvelle-Écosse et de St John’s à Terre-Neuve. 
 
Les particuliers
 
Les petits producteurs locaux et les particuliers sont autant en contact avec les marchés intérieurs du continent que les grandes firmes le sont avec ceux du vieux continent. Si chacun peut y expédier ses cargaisons, il peut aussi en ramener des produits manufacturés. Jean-Baptiste Ferland raconte en 1836 que les filles de Paspébiac sont mieux habillées que les demoiselles de la ville. La famille Davis, de Gaspé, prend à chaque automne le chemin de Québec avec sa goélette pour aller acheter les marchandises dont elle a besoin pour passer son hiver. Parce qu’il n’obtient pas les prix qu’il désire à Sainte-Anne-des-Monts pour son bois carré et les dormants qu’il a coupés pendant l’hiver 1897, Jean Lévesque prend son bateau au printemps suivant pour aller le vendre à Québec. 
 
À la fin du XIXe siècle, William Abraham Simon, simple pêcheur, vit avec toute sa famille dans le petit village de Indian Cove, aujourd’hui L’Anse-au-Sauvage, dans le Parc Forillon. L’étude de son album-photos est très révélatrice de l’ouverture des petites gens sur le monde. Les cartes mortuaires de ses sœurs et des ses propres enfants sont imprimées aux Studio Clarke à Guernesey, îles de la Manche. Et c’est le cas autant pour celles des années 1880 que pour les cartes imprimées dans les années 1920. La poste a davantage pu jouer ici un rôle que le déplacement des personnes dans ce contact avec l’extérieur. La photographie de noces de sa fille Alice et de Nicolas Lenfestey, son gendre, est prise par Nicolas Dumaresq de Guernsey. Cet instantané nécessite fatalement un voyage hors de la région. Même chose pour la photographie de son autre fille Emma, prise à Cowansville, en Beauce, province de Québec. Ses proches parents se font aussi photographier à l’occasion de visites en ville. Le portrait de Agnes Esnouf, à Trois-Rivières, de Cammie Esnouf, sa sœur, saisie sur pellicule aux studios Carrier et Cie, sur le Boulevard Saint-Laurent à Montréal, et de bien d’autres clichés tirés de la collection familiale renforcent l’idée que cette famille voyage, s’écrit, échange des « portraits », en d’autres mots, que de simples pêcheurs non fortunés demeurent en contacts réguliers avec le reste du pays et même leur contrée d’origine.
 
À une époque où le principal moyen de communication avec le monde est la navigation, la Gaspésie des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles jouit d’avantages que les autres régions de la province de Québec n’ont pas. Elle est entourée de trois côtés par la mer, l’océan et le fleuve de sorte que des quais jalonnent ses côtes à tous les vingt, trente ou, cinquante kilomètres, prêts à accueillir les marchandises des autres pays. Mais en même temps, les idées circulent. Des bateaux venant d’Europe, des États-Unis et d’Amérique du sud y accostent à tous les jours, apportant des lettres et des journaux avant même que ceux-ci n’arrivent en ville. La poste parvient aux habitants de la côte une ou deux fois par été, pas plus souvent, mais pas moins non plus que pour tout autre citoyen qui vit ailleurs dans la province.
 
 
Bibliographie :

Lenfestey. Album de photographies. Collection de Mme Cécile Simon Lenfestey. Fonds Mario Mimeault.
Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Fortin, « Nombre de marchands dans le district de Gaspé, sur la côte nord du Bas du fleuve et du golfe Saint-Laurent et des Îles-de-la-Madeleine en 1862 ». Rapports annuels du département de la Marine et des Pêcheries, 1852-1864. Québec, 1864, p. 110s.
Mimeault, Mario. L’agriculture en Gaspésie. Gaspé, Musée de la Gaspésie, février 1998. Manuscrit, 112 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. Théodore-Jean Lamontagne 1833-1909. Sainte-Anne-des-Monts, Les Éditions de la S.H.A.M., 2000. 220 p., carte, index, ill.
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