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Édouard Lacroix
Thème : Économie

Édouard Lacroix, un Beauceron gaspésien

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 8 août 2002


Édouard Lacroix voit le jour en 1889 à Sainte-Marie de Beauce, au Québec. À seize ans environ, il travaille en forêt comme bûcheron, draveur, mesureur, télégraphiste. Il fait mille et un métiers grâce auxquels il se familiarise avec toutes les facettes de l’industrie forestière. En 1911, il crée sa compagnie, La Maison Édouard-Lacroix, et fait le commerce du bois en Beauce et au Maine. À la veille des années 20, Édouard achète quelques moulins à bois dans sa région natale et des parterres de coupe dans Bellechasse. Il crée la Madawaska Company en 1921 et signe des contrats d’approvisionnements avec les États-Unis. En 1926, pour stabiliser ses réserves de bois, il achète 232 000 acres de terre dans la Matapédia et fonde, deux ans plus tard, la Madawaska Foundation Corporation basée à Causapscal et en confie la direction à son frère Charles. C’est à ce moment qu’il décide de prendre pied dans la Baie des Chaleurs.
 
Un contexte de concentration industrielle
 
Au début du XXe siècle, de grands propriétaires accaparent les limites de bois dans la Baie des Chaleurs. Par exemple, la famille Robitaille en possède à elle seule 1 642 kilomètres le long de la Bonaventure. Leurs activités de coupe crée beaucoup d’emplois dans la région, mais la transformation des billots se fait dans les moulins à scie de Bathurst, Dalhousie et Campbellton, au Nouveau-Brunswick. Par ailleurs, s’observe dans les années 1920 une concentration des actifs des compagnies de coupe forestière. La Canadian International Paper est probablement la plus puissante organisation dans ce champ d’activités. Outre ses concessions à Gaspé, elle achète la Sainte-Anne-Lumber Company (Sainte-Anne-des-Monts), la Chaleur Bay Mills et la Fraser Company, ces deux dernières compagnies possédant en 1926 leurs parterres de coupe dans le secteur Ristigouche. La New Richmond Lumber Company assure de la même manière son monopole sur les deux rivières Cascapédia et la Bathurst Power and Paper Company a depuis 1914 la main haute sur une grande partie du bois de la Bonaventure. La Dalhousie Lumber Company possède les parterres de la Matapédia. 
 
Ses débuts en Gaspésie
Bref, il apparaît qu’il n’y a pas beaucoup de place pour un nouveau joueur en Gaspésie et qu’Édouard Lacroix fait face à un mouvement de concentration industrielle généralisé, mais il a aussi compris le jeu des fusions. Il achète à son tour de petites compagnies de bois. John et David Champoux de la Chaleur Bay Mills, qui possèdent des limites sur la rivière Milnikek, ainsi que la Ristigouche Log Driving Boom Company et la Montreal Trading Co qui lui cèdent leurs baux forestiers dans le canton de New-Richmond. Fort de ces réserves forestières, l’entrepreneur beauceron fait construire en 1927-28 des installations de sciage à Causapscal et, dès l’année suivante, alors que la Crise économique sévit, 500 travailleurs sont à pied d’œuvre. Il concentre alors dans ses mains 927 milles carrés de terres boisées qu’il confie à sa subsidiaire la Matapedia Lumber Company fondée en 1930.
 
À l’époque, il a d’importantes commandes de bois de construction qu’il a peine à remplir. Comme il lui faut prendre de l’expansion, Édouard Lacroix regarde du côté de la Baie des Chaleurs où se trouve encore un secteur non touché par les grandes compagnies, celui de Carleton-Nouvelle. D’autre part, une opportunité se présente à lui. La Canadian International Paper lui offre un échange de service, emprunter ses routes forestières contre le droit d’usage de ses moulins à Ristigouche et Nouvelle. Lacroix saute sur l’occasion, mais il lui faut un autre moulin pour se donner la capacité de sciage dont il a besoin. C’est alors qu’il décide d’en construire un quelque part entre Pointe-à-la-Garde et Carleton. Le site idéal doit être bien centré par rapport aux rivières Nouvelle, Escuminac et Grande-Cascapédia, par où viendront les billots; il doit se situer près d’un village et du chemin de fer pour la main d’œuvre et l’expédition du bois; enfin, il lui faut être servi par des approches en eau profonde et présenter un terrain assez vaste pour ses installations. Son fils raconte, dans une monographie familiale non publiée, comment un bon matin de l’été 1927 Édouard fixe son choix, simplement en lançant un copeau de bois à l’eau en se promenant sur le banc de Carleton. Le morceau de bois revenant à la rive, il constate comment la marée montante aiderait les billots à entrer dans le barachois et les pousserait jusqu’à son moulin. 
 
La construction à Carleton
 
Pendant l’année 1928, la même où ses hommes achèvent ses installations à Causapscal, il achète les espaces situés sur le barachois de Carleton avec les droits d’utilisation du cours d’eau et d’écluse pour la flottaison du bois. Suit en octobre la phase de construction de son usine de sciage. La compagnie Keegan, une firme étrangère installée à Carleton depuis 1890, ayant accepté de se défaire de ses installations, il les démonte et obtient ainsi dix-neuf wagons de chemin de fer remplis de matériel utile à son nouveau projet, comprenant bois de charpente, chaudières à vapeur, machineries de sciage, planeurs, briques à feu, courroies, etc. 
 
Le complexe de la Madawaska comprend un moulin à scie, un moulin à copeaux, une chambre pour les bouilloires, des ateliers de réparation, une forge, un convoyeur, un brûleur, un bureau et une maison de pension pouvant accueillir 130 hommes. En plus, une multitude de constructions annexes entourent le moulin. Un système d’arrosage avec tuyauteries étendues sur presque cinq kilomètres, avec bornes-fontaines, rend les installations sécuritaires. Un réseau privé de voies ferrées rejoint la ligne du Chemin de fer de la Baie des Chaleurs avec des embranchements pour le planeur, le moulin à scie et le moulin à copeaux. Le moulin à scie est une construction assez imposante. Deux étages de haut, de soixante et quatre mètres de long par dix-huit mètres et demi de large. Un monte-billots part du barachois et surplombe la construction jusqu’au centre du moulin. La capacité de production de ce dernier est phénoménale. Les installations de Lacroix peuvent couper 150 000 pieds de bois en dix heures, la production d’un moulin artisanal en une saison. L’ensemble de l’usine est évalué à 34 330 $. Pendant le temps de la construction, les employés de la Madawaska Corporation coupent vingt trois millions de pieds de bois destinés à Carleton de sorte que les opérations peuvent commencer sans retard.
 
Charles Lacroix, frère d’Édouard, gère les opérations locales connues sous la raison sociale de Bois Lacroix Limitée pendant plus de douze ans puis il laisse sa place en 1943 à André Lacroix, fils d’Édouard. Celui-ci s’établit à Carleton dont il devient le maire à la fin des années 1940. Sa compagnie est d’un apport économique important pour la région. La scierie emploie à cette époque 200 hommes par année pendant six mois et demi. Le revenu des fermiers en salaires, selon une étude du ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce menée en 1937, augmente de vingt pour cent. À ce moment, la Madawaska coupe vingt-cinq millions de p.m.p. à partir de ses limites, une augmentation de cinq millions de p.m.p. par rapport à l’année précédente. Soixante-cinq pour cent de son bois part pour l’Angleterre, trente pour cent est destiné au marché canadien et le reste va aux États-Unis. 
 
L’entreprise de la famille Lacroix à Carleton garde ses portes ouvertes pendant plus de quarante ans. Les installations, modernisées au début des années 1960, expédient vingt-et-un millions de pieds de bois en 1964 et continuent sur cet élan pendant une quinzaine d’années, après quoi ses réserves s’amenuisent. La compagnie ferme définitivement ses portes en 1981 alors qu’il reste soixante-cinq ouvriers à son emploi. Les Lacroix auront travaillé à Carleton tant et aussi longtemps que la forêt aura pu les alimenter. 
 
 
Bibliographie :

Beaupré, Marie et Guy Massicotte. « Édouard Lacroix : L’aventure gaspésienne », Gaspésie, vol. XXVII, no 4, décembre 1989, p. 10-23.
Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Grandmaison, Jean. Les pionniers de l’entrepreneurship beauceron. Québec, Les Éditions de la fondation de l’entrepreneurship, 2000. 165 p., ill.
Landry, Michel et Laval Lavoie. Histoire de Carleton - Tracadièche - 1756-1996. Saint-Laurent, Septentrion, 1997. 334 p., cartes, ill.
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