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Thomas Pye
Thème : Culture

Thomas Pye, photographe et graveur (1840-1877)

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 30 novembre 2002


Thomas Pye est né au Nouveau-Brunswick en 1840. Photographe et graveur sans doute autodidacte, il acquiert une notoriété posthume grâce à l'ouvrage qu'il publie en 1866 sous le titre de Canadian Scenery: District of Gaspé. Il décède entre juin et avril 1877, possiblement dans l’incendie de sa demeure.
 
L’homme
 
Le recensement de 1871 de New-Carlisle contient la seule information indiquant les antécédents de Thomas Pye. L’artiste est, à ce moment, âgé de trente et un ans. Il est né en 1840 au Nouveau-Brunswick, mais il a fait un ou plusieurs séjours au Canada ou ailleurs dans le monde avant cette date. Ces voyages lui ont donné l’occasion de s’initier à l’art, encore tout récent, de la photographie et de s’y intéresser au point de vouloir publier un ouvrage sur la Gaspésie.
 
Quand il fait le tour de la péninsule en 1864, et qu’il capte les scènes gaspésiennes sur pellicule, il est alors âgé de vingt-quatre ans. Encore très jeune, donc, il est célibataire. Peut-être a-t-il de la famille en région. Certains questionnent une possible affiliation avec Robert Pye qui vit en 1860 à Douglastown, mais rien n’est encore établi. Le 13 mars 1867, quelques mois après le lancement de son livre, Pye épouse Angélique Kelly, veuve de feu Thomas Rees Kelly, marchand de New-Carlisle. Âgée de trente-trois ans, elle est plus âgée que son époux, elle a déjà six enfants, mais Pye lui-même n’en aura pas. Heureux en amour, il l’est cependant moins en affaires. Il lance un petit commerce général qui fait faillite quatre ans plus tard. Impliqué dans sa communauté, il est dans la suite secrétaire-trésorier de New-Carlisle.
 
L’œuvre 
 
Le livre que Thomas Pye publie, Canadian Scenery: District of Gaspé, a nécessité deux années de travail pendant lesquelles il a parcouru le territoire. Dans son livre, l'artiste présente une série de gravures, dix-sept en tout, montrant des paysages de la Gaspésie, du nord du Nouveau-Brunswick et des Iles-de-la-Madeleine. Quand il finit d’en faire les photographies, à la fin de l’année 1866, il prend le chemin de Montréal où il reproduit fidèlement ses clichés sur des plaques lithographiques. Il confie l'impression de ses illustrations à la maison Roberts & Reinhold de Montréal et leur édition à la maison John Lovell and Sons. Le lancement a lieu au début de l’année 1867. Malheureusement, un seul des négatifs de Pye a survécu ou, à tout le moins, a été retrouvé. C’est la scène représentant les installations de la compagnie Hyman à Grande-Grave. 
 
Contexte historiographique
 
Lorsque Thomas Pye met Canadian Scenery : District of Gaspé sur le marché, il est le premier à publier un recueil d’illustrations sur la région. Plusieurs auteurs l’ont cependant précédé dans l’édition d’œuvres littéraires. Nicolas Denys et Chrétien Le Clercq l’avaient fait au XVIIe siècle. Presqu’en même temps que lui, on publiait le Journal de Deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent de Mgr Plessis (1865) et, l’année suivante, celui de Jean-Baptiste Ferland Journal d’un voyage sur les côtes de la Gaspésie. Pas à dire, la péninsule était à l’honneur, mais peut-être pas pour les mêmes raisons. Ces deux derniers ouvrages voulaient répondre à des intentions idéologiques alors que Pye ne remplissait qu’un contrat personnel.
 
Objectif personnel
 
Dans la présentation de son livre, l’artiste-photographe s’ouvre sur les motifs, bien humbles finalement, qui l’ont poussé à publier ses gravures : « Admirateur enthousiaste de la nature dans ses atours les plus sauvages et les plus romantiques, j’ai longtemps entretenu l’espoir qu’il me serait un jour possible de… contribuer à faire connaître plus généralement l’une des régions qui … figure… parmi les plus riches de cette noble province ». 
 
Caractères de Canadian Scenery: District of Gaspé 
 
L'iconographie de Thomas Pye se situe dans la continuité d'un courant initié au XVIIIe siècle. Ce mouvement tire son origine de Grande-Bretagne et répond au désir des classes aisées de collectionner des représentations du Nouveau Monde. Des artistes, topographes et paysagistes, tels Hervey Smythe en 1760, George Heriot en 1807 et William Henry Bartlett dans les années 1840, ont publié des gravures du Canada fort connues et qui l’ont manifestement influencé.
 
Thomas Pye fait de Canadian Scenery: District of Gaspé à la fois un travail d'artiste et une œuvre d'observateur. Tout en sachant rendre la beauté et la douceur des paysages gaspésiens, il accompagne ses illustrations de textes qui rendent bien les modes de vie des habitants de la région et les particularités du milieu. Mais les commentaires de l’artiste dépassent le regard du simple admirateur. Comme le disent si bien André Lepage et Jean Laliberté, Thomas Pye nous offre « une description empreinte d'un mélange de pragmatisme anglo-saxon et de lyrisme post-romantique bien tempérés ».
 
Lors du périple exécuté pour la réalisation de Canadian Scenery: District of Gaspé, Pye s'intéresse à l'activité première de la Gaspésie, la pêche, et il en montre les principaux établissements. Cependant, les préoccupations artistiques et les intérêts financiers se marient chez Pye. Il vise, en reproduisant ces paysages, la clientèle éventuelle des grands commerçants et des magistrats locaux qui, trouvant dans son oeuvre une représentation graphique de leurs propriétés, pourraient lui apporter un support financier. En réalité, le travail de Thomas Pye ne lui apporte pas de bénéfices justifiant la poursuite de ses activités artistiques. Sans doute est-ce là pourquoi il se fixe à New-Carlisle après la publication de son travail et qu’il se fait marchand puis fonctionnaire municipal. 
 
Tout à l’opposée de Jean-Baptiste Ferland, qui n’a visité la Gaspésie que le temps d’une semaine, Thomas Pye, qui s’est implanté en Gaspésie, donne la vision et le point de vue d’un anglophone. Son ouvrage montre l’autre côté du miroir dans lequel le premier a jeté un coup d’œil. Contrairement à Ferland, il laisse de la région une image positive, emballante. Lui aussi, comme Ferland, ne fait pas toujours dans la nuance, surtout quand il vante les mérites des marchands jersiais. Il faut dire que ces derniers étaient aussi ses clients et, probablement, les seuls à lui acheter des exemplaires du livre. Pye laisse tout de même, avec Canadian Scenery: District of Gaspé, une œuvre qui possède aujourd'hui une valeur inestimable. En effet, ses gravures sont les témoins d'une époque et figurent des paysages depuis transformés alors que ses textes rendent compte d’une situation économique différente de celle que connaît aujourd’hui la région.


Bibliographie :

Jules Bélanger, Marc Desjardins et Yves Frenette. Histoire de la Gaspésie. Montréal, Ed. Boréal Express, 1981, p. 797s.
Jomphe, Marien. « Des gravures de Thomas Pye (1866) aux huiles de Stella Joncas-Veillet (1984) », Gaspésie, vol. XXII, nos  2-3, avril-septembre 1984, p. 70-75. 
Mimeault, Mario et Pascal Gagnon. Gaspésie – Deux époques, deux visages. Gaspé, Musée de la Gaspésie, 44 p., ill. (Cahiers Gaspésie culturelle, 8).
Pye, Thomas. Canadian Scenery: District of Gaspé. Montréal, John Lovell, 1866. 55 p., ill. Réédité par Jean Laliberté et André Lepage, Images de la Gaspésie au XIXe siècle. Québec, Presses Comeditex, 1980, p. 88s.
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