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La menace américaine
Thème : Société et institutions

La menace américaine

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 25 août 2002


Soumis aux vents et aux marées, aux prises avec un milieu naturel souvent ingrat, les pêcheurs de la Gaspésie se seraient passés volontiers du voisinage des pêcheurs étrangers qui viennent ajouter à leurs problèmes. Et en particulier de celui des Américains qui imposent leur présence au cours du XIXe siècle. Leurs visites tournent souvent à l’affrontement ou au sac des installations des pêcheurs locaux.
 
Les antécédents
 
La présence américaine en Gaspésie remonte aussi loin qu’aux années 1770 et 1780. Leurs morutiers jouissent alors d’un libre accès aux côtes gaspésiennes en raison d’une absence totale de législation ou d’entente entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre. Pendant la Guerre d’indépendance, en 1778, des corsaires détruisent les établissements des marchands jersiais et canadiens de la Baie des Chaleurs, pillant les stocks de poisson et rançonnant les personnes. Leur assiduité crée chez-eux un sentiment de propriété qui les pousse à réclamer en 1780 l’exclusivité des graves de la Pointe-Saint-Pierre, à l’entrée de la baie de Gaspé. En 1782, ils s’en prennent aux installations de pêche de Percé, Gaspé, Barachois et de la Malbaie. Ils agressent Felix O’Hara, le représentant du gouvernement qui tente de les éloigner avec la milice locale. 
 
En 1818, un traité de pêche signé au nom du Canada laisse aux Américains le libre accès au golfe Saint-Laurent, mais il fixe la zone côtière à 5,6 kilomètres du littoral. C’est principalement là, à l’époque, le territoire de pêche que les petites barques gaspésiennes exploitent. Cette mesure doit donc en principe tenir les pêcheurs américains loin des côtes et de la ressource. Ils ne peuvent aborder la rive qu’en cas d’absolue nécessité. Pourtant, en 1820, des morutiers américains viennent acheter à gros prix le poisson des pêcheurs de Percé en dépit des clauses du traité qui leur interdit de toucher terre. Ils ne reculent que devant la détermination de John Le Boutillier, agent de la compagnie Robin. 
 
Une concurrence embarrassante
 
En 1848, les Américains envoient dans la seule région du Labrador plus de 150 goélettes de 100 tonneaux chacune. À raison de deux expéditions de pêche par année, ils soutirent des bancs de ce secteur au-delà de 4 500 000 quintaux de morue. Et ils ne s’en tiennent pas qu’à cette espèce. « Les Américains ont aussi détruit le Maquereau sur les côtes de Gaspé où on a été dix ans sans en pêcher; il n’y a que deux ou trois ans qu’on a recommencé à en prendre », rapporte un représentant de la presse écrite de cette époque. 
 
Les pêcheurs de la côte nord de la Gaspésie voient les navires des États-Unis s’approcher davantage des côtes et empiéter d’année en année sur leurs places de pêche. Il leur faut même risquer leur vie au début des années 1850 à plus de cinq ou six milles au large des côtes pour trouver du poisson. Leurs barques non pontées sont impropres pour une pêche aussi éloignée et, s’ils veulent se rendre sur les bancs, il leur faut consacrer une semaine de travail, trois jours au voyage et seulement deux à la pêche. 
 
Une bousculade néfaste
 
De plus en plus hardis, les Américains pressent les Gaspésiens jusque dans leurs havres de pêche. Un soir de 1860, plusieurs de leurs goélettes mouillent dans l’anse du Grand-Étang. Ils sont si près de la côte, raconte le docteur Pierre Fortin dans un rapport, qu’ils déchirent et emportent une partie des rets à hareng que le propriétaire de l’établissement, Michel Lespérance, avait tendus pour faire provision de boëte (appâts) pour le lendemain. Lespérance leur fait les remontrances qui s’imposent en leur rappelant les clauses du traité de 1818 et celles de la toute nouvelle entente signée entre le Canada et les États-Unis en 1858, mais il ne récolte que les sarcasmes. Les équipages étrangers ne déplacent leurs bateaux que lorsque l’entrepreneur canadien les menace de revenir avec ses 150 hommes et leurs fusils.

« Les équipages américains, raconte le commandant de La Canadienne, se montrent cette année-là (1860) particulièrement frondeurs, voire même d’une insolence sans borne. On se plaignait des dégâts commis sur mer, bris de filets, stocks de morue massacrés, souillage des lieux de pêche par le versement de déchets. Mais pis encore, ils se rendent à terre par bandes de quinze, vingt et trente hommes, passent dans les champs ensemencés, entrent dans les maisons de habitants sans leur accord et les insultent de la manière la plus grossière ». 
 
Fortin relève ces exactions au Mont-Louis et surtout à Grande-Vallée, mais, le 15 juillet 1860, vingt-quatre goélettes des États-Unis mouillent dans l’anse de La Madeleine, ce qui fait entre 300 et 400 pêcheurs étrangers en même temps, pour une soixantaine de Canadiens. Ils font des dégâts à la maison d’un pêcheur parti en mer de telle manière qu’elle nécessitera de grands travaux pour redevenir habitable avant l’hiver. Au village voisin, Grande-Vallée, le 24 juillet au matin, raconte Pierre Déry, un pêcheur de l’endroit, la goélette la Cameron, de South Port, avait passé sur ses filets à harengs en sortant de la baie, en déchirant un et emportant l’autre. Auguste Richard voit, pour sa part, certains d’entre eux lui enlever sa morue sur les vigneaux sans pouvoir réagir en raison du nombre. Ils ont ensuite pris son huile de foie de morue avant de partir et s’en sont servi pour graisser leurs bottes. Un geste à l’évidence gratuit. Le même jour, la goélette Isa C. L. Puffer, de Gloucester, passe sur les filets de Noël Cloutier et François Joncas voit un bateau partir avec le sien accroché au guibre (pièce de l’étrave).
 
Tous les navigateurs américains ne se conduisent pas de cette manière, mais les rapports du docteur Fortin font souvent état d’accrochages du genre autant sur la côte du Labrador qu’aux Îles-de-la-Madeleine, des endroits moins habités et où il est, par le fait même, plus difficile d’offrir une résistance à une quelconque forme d’agression. Peut-être que cette agressivité découle de l’appui que l’Angleterre accorde alors aux États du sud dans leur lutte pour la sécession d’avec les États du Nord des États-Unis. La protection des navires de la flotte britannique avait permis de garder un certain ordre dans les eaux du golfe Saint-Laurent, mais leur retrait en 1852, puis leur remplacement par un seul et unique navire, La Canadienne du docteur Fortin, rendait la tâche beaucoup plus difficile. La régularité de ses voyages autour du golfe Saint-Laurent et dans la péninsule gaspésienne dans les années suivantes ramènera l’ordre, mais il faudra du temps.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Fortin, Pierre. Rapport annuel de Pierre Fortin, magistrat commandant l’expédition pour la protection des pêcheries dans le golfe Saint-Laurent pendant la saison de 1861. Journal de l’Assemblée législative du Canada, année 1862.
Mimeault, Mario. « La côte de Gaspé de 1850 à 1867 – Le problème des Américains », Relais des Arts, décembre 1990, p. 26-28.
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