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La barge de Gaspé
Thème : Économie

La barge de Gaspé

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome, Gaspé, 4 juillet 2002


Le bateau est le principal instrument de travail du pêcheur. Aux XVIIIe et XIXe siècles, et jusqu’au milieu du XXe siècle, chacun possède la sienne, sinon il doit la louer des grandes compagnies de pêche. Elle est le symbole d’une indépendance, voire même d’un statut social. Posséder sa barge signifie avoir son autonomie, être maître de sa destinée. On les compte par dizaines dans les différents havres de la côte. En Gaspésie, cette voiture d’eau a même sa marque. Elle est une barge de Gaspé ou une barge de Belle-Anse, en tout cas, elle est différente de la barge de Miscou.
 
Un bateau aux traits caractéristiques
 
L’inspecteur des pêches, le Dr Pierre Fortin, apporte dans son rapport de 1859 une courte, mais claire description de la barge de Gaspé et la distingue de celle de Grande-Rivière: 

« Les bateaux de nos pêcheurs sont faits en baleiniers, c’est-à-dire qu’ils sont pointus à l’avant comme à l’arrière. Sur la côte de Gaspé, ils ont de 18 à 22 pieds de longueur de quille sur 5 à 7 pieds de largeur. Ils sont fort tonturés (i.e. courbés en remontant à l’avant et à l’arrière). La quille est ordinairement de merisier, et le bordage, qui est à clin, de pin ou de cèdre. La voilure se compose de deux voiles à baleston ou à corne. Les pêcheurs de Grande Rivière ou de la côte voisine, qui ont l’habitude d’aller souvent sur les bancs de Miscou, se servent de bateaux de 20 à 25 pieds de quille et pontés en avant….»
 
Il existe aussi une barge propre à la Baie des Chaleurs, plus longue et plus large, de 9m 75 à 13m,71 de long. Et puis il y a celle de Miscou, qui est pontée, alors que celle de Gaspé ne l’est pas, du moins au XIXe siècle. Quatre ou cinq bancs divisent la barge en compartiments où s’installent les coéquipiers pour s’occuper chacun de sa besogne. Un troisième compartiment sert à mettre un lest et les deux derniers à déposer le poisson.
 
Son origine
 
Le type de bateau de pêche que représente la barge de Gaspé apparaît au Québec vers les années 1770. Est-elle le fruit d’une évolution locale ou vient-elle d’un modèle de baleinière américaine? Il faut garder en mémoire que des chasseurs-pêcheurs basques ont travaillé en Gaspésie sous le régime français et qu’ils auraient pu laisser un prototype d’embarcation en région, au même titre qu’ils y ont implanté un mode de production de la morue bien spécifique. Pour le moment, tout porte à croire, par ses formes, que la barge de Gaspé s’apparente à la chaloupe utilisée par les chasseurs de baleine de la Nouvelle-Angleterre. L’architecte en construction navale Howard Chapelle y voit un lien avec le « Chebacco Boat ». 
 
Quant à la dénomination barge, telle qu’appliquée à cette embarcation de pêche, elle désigne au Pays Basque des barques de pêche construites principalement pour naviguer sur les rivières. Au Canada, le mot apparaît peu de temps après la Conquête. Sa plus ancienne transcription notée à date remonte au mois de mars 1774 quand Louis Beaudouin, « maître de berge » de Québec, procède à l’engagement d’un partenaire pour la saison de pêche. Le mot « berge » paraît à l’époque davantage d’usage que le mot « barge », comme semble le confirmer le fait qu’Ignace McIntyre voit ses services retenus en 1784 comme « avant de berge » et non de « barge ». 
 
Arrivée de la barge de Gaspé en Gaspésie
 
Bien que son existence sur le fleuve Saint-Laurent soit connue assez tôt après la Conquête, il est difficile de dire quand cette embarcation est entrée dans l’usage quotidien en Gaspésie. La barge peut être arrivée en région avec les premières familles américaines demeurées fidèles au roi d’Angleterre. Certaines d’entre elles, comme les Coffin à Gaspé, pratiquaient la chasse de la baleine et de nombreux autres Loyalistes se sont installés dans la Baie des Chaleurs. Il n’y a donc pas de difficulté à envisager un lien architectural entre la baleinière américaine et la barge.
 
Toutefois, le lieutenant-gouverneur de la Gaspésie, Nicholas Cox, en faisant le recensement de la région en 1777, fait état de « boat of fishing » et de « craft » pour désigner les embarcations des pêcheurs. Noms génériques, désignaient-ils des barges? Peut-être, parce que, comme le fonctionnaire l’explique lui-même, la pêche se fait sur ces embarcations par équipe de deux hommes, exactement comme sur une barge. Le nom n’est peut-être pas encore répandu, mais, chose certaine, le bateau et sa désignation apparaissent dans les ports de mer de la région au début des années 1820. Des Commissaires du gouvernement en tournée en Gaspésie donnent en 1821 la même définition de son utilisation que Nicholas Cox tout en introduisant le mot « berge » dans leur description :
 
« La plus considérable des Pêches est celle de la morue… on la fait principalement avec des Berges ouvertes de dix-huit pieds de quille, chacune est conduite par deux pêcheurs qui vont pêcher à la distance de trois ou quatre miles (sic) de terre. Il n’y a pas moins de six cent quatre-vingt Berges employées de cette manière le long de la côte. » 
 
Le grand nombre de barges recensées indique un usage de ce bateau antérieur à 1821 de plusieurs années, le temps au moins de constituer un si important parc de pêche. En 1836, elles sont devenues d’un usage commun. John Le Boutillier peut ainsi louer pour cinq ans un établissement de pêche à l’Anse-au-Griffon comprenant « chafault et vigneaux pour six berges. »
 
Partage des tâches et rendement
 
Les modalités de travail sur une barge sont rapidement fixées par l’usage. Le partage des tâches est déjà indiqué en 1821 par les Commissaires envoyés en Gaspésie. Les personnes qui utilisent ces bateaux travaillent ordinairement en société. L’un d’eux se charge de l’ouvrage à bord, s’occupant d’apporter le nécessaire pour pêcher, les appâts, les agrès, les lignes. C’est le maître de barge, celui qui se place à l’arrière de la barque et qui se trouve un engagé pour agir comme « avant de barge ». L’autre associé prend sous sa responsabilité le travail qui se fait à terre. Il reçoit le poisson, le tranche et le prépare pour le saler. Il fournit le sel, les claies et les échafauds pour faire sécher le poisson. Dans le cadre d’une entreprise familiale, le maître de barge emploie un de ses fils avec lui sur mer et sa femme travaille avec ses enfants à la préparation de la morue à terre. Dans un tel contexte, une barge fait, dans le cours d’une saison, entre 150 et 300 quintaux de morue séchée que le pêcheur écoule auprès des compagnies de pêche anglo-normandes. 
 
La barge de Gaspé garde la faveur des pêcheurs jusque dans les années 1940, tant que la pêche artisanale ne rencontre pas la concurrence des flottes motorisées. Elle ne coûte pas cher et elle est facile d’entretien, mais le marché grandit. Ce type de bateau ne peut malheureusement pas répondre aux quantités de poisson demandées ainsi qu’à la qualité du produit recherché. On veut maintenant un poisson frais et congelé. Le gouvernement de Maurice Duplessis, dont le ministre de la Chasse et de la Pêche est le Dr Charles-Eugène Pouliot de Gaspé, fait dessiner des plans pour un nouveau type de navire qui emprunte certaines lignes de la barge de Grande-Rivière. Ainsi naît, en 1955, la Gaspésienne dessinée par Howard Chapelle.


Bibliographie : 

Archives nationales du Canada. Haldimand papers. B – 202, « Inhabitants of Percé 1777 », p. 10, 16.
Archives nationales du Québec. Greffe Lévesque, 21 mars 1774 et 25 mars 1784.
Assemblée législative du Bas-Canada. « Rapport du Comité d’enquête sur les prétentions de diverses personnes à des terres dans le district inférieur de Gaspé… ». Journaux de l’Assemblée législative du Bas-Canada, vol. XXX, année 1821, Appendice X, 28 février 1821, p. 2s.
Desgagnés, Michel. « La barge de Gaspé », L’Estuaire, vol. XXII, no 1, janvier 1999, p. 3-14.
Fortin Pierre. « Rapport annuel du département de la Marine et des Pêcheries pour l’année expirée le 30 juin 1859 », dans Journaux de l’Assemblée législative du Canada 1860, Appendice no 33, p. 132s.
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