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Le caribou de la Gaspésie
Thème : Territoire et ressources

Le caribou de la Gaspésie

Mario Mimeault, M.A Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 25 juillet 2002

 

La Gaspésie abrite un petit troupeau de caribous. C’est le seul milieu naturel en dehors de la province de Terre-Neuve et du grand nord canadien où l’homme peut aujourd’hui trouver des représentants de cette espèce animale. Fort nombreux dans les régions arctiques, il n’en reste plus, à l’opposé, que quelques centaines d’individus en Gaspésie.
 
L’animal
 
Le Caribou des Bois est un animal de forte taille, d’une couleur plus foncée que son cousin de l’Arctique et ses bois sont plus petits. Adulte, il mesure entre 1,73 m et 2,47 m de la tête à la queue et fait entre 1,04 m et 1,40 m à la hauteur des épaules. Ses pattes sont élancées, mais, plus massif que le chevreuil, le caribou est aussi plus lourd, pesant entre 121 et 170 kilos. L’été, son pelage est foncé et en hiver il prend une teinte brune avec une mante de poil blanc sur les épaules. Il porte sur la tête un panache fait de tiges longues et fines. Mâle comme femelle disposent de cet apparat, bien que plus développé chez le premier, pouvant atteindre les 120 cm.
 
En raison de son isolement par rapport aux caribous du grand nord, le troupeau de la Gaspésie a développé à la longue une identité génétique propre que les biologistes viennent à peine de cerner. L’animal, qui conserve ses habitudes malgré cette mise à l’écart, se déplace par petites bandes de dix à cinquante individus, mais dans le Parc de la Gaspésie il est plutôt sédentaire, se dispersant beaucoup moins. Ses larges sabots en forme de croissant lui permettent de marcher sur la neige. Le comparant à l’orignal, Nicolas Denys le décrit ainsi : « … ils n’ont pas les bois si puissant (sic), le poil en est plus fourny & plus long, & presque tous blancs, ils sont excellents à manger, la chair en est plus blanche que celle d’orignac, il y en a peu, les Sauvages les trouvent trop bons pour les y laisser croître… ». Voilà, en même temps, ce qui dénote l’existence d’un problème pour l’animal : l’intervention humaine face à l’espèce. 
 
Le milieu naturel
 
Le Caribou des Bois (Rangifer tarandus hastilis), ainsi que certains l’appellent en raison de son milieu naturel, en opposition au Caribou des Champs (Rangifer tarandus arcticus), paît dans les montagnes du Parc de la Gaspésie. Aujourd’hui, le troupeau se cantonne aux sommets des monts Chic-Chocs et McGerrigle. C’est pour lui le dernier refuge qui reste, mais le milieu n’est pas sans avantages pour lui. S’il recherche ces parages, c’est qu’il y trouve peu de moustiques et qu’il bénéficie d’un air plus frais que dans les forêts de sapins. Sans compter aussi le fait que le dénuement environnemental lui permet de mieux échapper aux prédateurs. La mousse de roche qui pousse en altitude lui suffit pour se nourrir l’été et, pendant la dure saison, il broute les lichens qui s’accrochent aux arbres de la forêt, à plus basse altitude. Et c’est là que la gestion des boisés entre en ligne de compte, parce qu’elle menace son alimentation. Les lichens ne poussent, en effet, que sur les vieux arbres de quatre-vingt-dix ans et plus et c’est ce type d’arbre qui intéresse les forestiers.
 
La menace humaine
 
Le nom caribou est un mot d’origine algonquienne et fait partie de la langue micmaque. C’est un terme descriptif qui signifie « celui qui gratte le sol avec sa patte pour trouver sa nourriture ». Joseph Hamel, un arpenteur qui a exploré la Gaspésie en 1833, a transcrit ce terme dans un lexique français-micmac qu’il a colligé en cours d’expédition, mais le pilote de Samuel De Champlain, Marc Lescarbot, en note déjà l’existence en 1612. Les autochtones le chassent pour sa viande, qu’ils mangent crue ou fumée, et ils utilisent aussi son cuir qu’ils taillent en lanières avec lesquelles ils tressent leurs raquettes. Ils peuvent aussi s’en servir pour fixer les montants de leurs wigwams ou pour lacer leurs mocassins. En fait, l’usage qu’ils en font à ce moment ne menace en rien la survie de l’espèce. Il y en a partout dans l’est du Canada. 
 
Au XIXe siècle, il s’en trouve encore jusqu’au centre du Québec. Le journal La Minerve rapporte dans son édition du 7 mars 1860 qu’il s’en chasse à Repentigny et à l’Assomption, près de Montréal. Les disciples de Nemrod le poursuivent aussi derrière Rimouski et Matane. L’une des formes de cette activité est la chasse commerciale. Dans les années 1860, le marchand annemontois Théodore-Jean Lamontagne expédie par voie fluviale plusieurs centaines de livres de viande de caribou jusqu’au marché montréalais. Il a sur place un membre de sa famille, en quelque sorte un agent de mise en marché, qui l’informe des débouchés possibles et de la fluctuation des prix. Il peut tirer jusqu’à cinq dollars par carcasse vendue.
 
Une autre forme de prédation du caribou est la chasse sportive. L’avènement de la carabine à répétition joue un rôle important dans l’hécatombe attachée à ce sport. Un retraité de l’armé, un certain William Rhodes, de Sillery, raconte en 1872 avoir assisté à des parties de chasse où ses partenaires avaient tué cinq caribous en un jour. D’autres en avaient abattus vingt en trois semaines. En Gaspésie, les ravages causés par l’homme sont effrayants. James MacPherson Le Moine raconte dans les années 1880 que des troupeaux de caribous entiers, ce qui représente des dizaines de têtes, sont exterminés dans l’arrière-pays de Nouvelle et de Ristigouche pour leur seule langue et le mufle de l’animal. Les chasseurs étrangers ont aussi participé à la diminution de cette espèce. Entre 1900 et 1915, des wagons réfrigérés remplis de carcasses de caribous sont expédiés depuis la Baie des Chaleurs vers les États-Unis. Il en est ainsi jusqu’en 1929 quand le gouvernement interdit la vente de la viande provenant de bêtes sauvages. 
 
Un troupeau en voie d’extinction
 
Compte tenu de la sévère menace qui planait sur la survie du troupeau gaspésien, le gouvernement du Québec interdit en 1940 la chasse du caribou. Celui-ci compte à ce moment environ 1 500 individus, mais son déclin se poursuit. Dans les années 1950, la harde de caribous de la Gaspésie compte qu’un millier d’individus. À la décennie suivante, leur nombre chute à moins de 400 têtes et dans les années 1970 ils ne sont plus que 200 bêtes. En 1984, le troupeau de la Gaspésie est mis sur la liste des populations animales menacées puis ramené, quelques années plus tard, au niveau des espèces vulnérables. Il fait alors 250 têtes, un nombre autour duquel il se maintient depuis. 
 
Aujourd’hui, ses principaux ennemis sont le coyote, le loup et l’ours noir, mais la menace qu’ils font peser sur le troupeau exige une nouvelle intervention humaine. C’est ainsi qu’un projet de protection supplémentaire a été mis en place de 1998 à 2001 par la Société de la faune et de la flore du Québec avec la collaboration d’organismes régionaux. Basé sur une mesure télémétrique de leurs déplacements, ce programme a permis aux biologistes de suivre vingt-six bêtes munies d’un collier émetteur. Ils espèrent avoir recueilli de la sorte des données suffisamment précises sur leur alimentation et leurs pérégrinations hors du Parc de la Gaspésie pour leur venir en aide en cas de nécessité. 
 
Le caribou de la Gaspésie est devenu, par sa rareté, un symbole du Parc de la Gaspésie, voire même de la région. Aujourd’hui, une part des étrangers qui viennent dans le Parc le font pour observer cet animal dans son habitat naturel. Cette activité s’intègre maintenant à une branche naissante de l’industrie touristique, l’éco-tourisme. 

 
Bibliographie :

Denys, Nicolas, « Description géographique et historique des costes de l'Amerique septentrionale avec l'Histoire naturelle du Pais », ClarenceJoseph d'Entremont, Nicolas Denys et son œuvre. Yarmouth (N.E.), Imprimerie Lescarbot, l982, p. 122.
Fournier, Nelson et André Beaulieu. « Le caribou de la Gaspésie – Notre patrimoine naturel », Gaspésie, vol. XXXVI, no 3, hiver 2000, p. 15-18.
Le Moine, J.-M. Chasse et pêche au Canada. Québec, N.-S. Hardy Libraire, 1887. 369 p., ill.
Martin, Paul-Louis. Histoire de la chasse. Montréal, Boréal, 1990 : « Le caribou » : p. 265-296.
Sirois, Luc et Jean-Pierre Ouellet. « Le caribou gaspésien et les enjeux de la conservation de ses habitats », Gaspésie, vol. XXXV, no  2, automne 1998, p. 38.
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