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Migrations acadiennes
Thème : Société et institutions

Migrations acadiennes, 1758-1860

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 20 octobre 2002


La Gaspésie compte dans ses rangs une forte proportion de gens qui descendent des Acadiens du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. Plusieurs vagues de migration les ont amenés en région. Arrivés à la Conquête pour les premiers, d’autres joignent les rivages gaspésiens à la faveur des opérations de pêche des compagnies jersiaises ou bien trouvent dans la péninsule les espaces agricoles qui leur font tant défaut dans les Maritimes.
 
La Conquête de 1758
 
La Guerre de la Conquête conduit les premiers Acadiens en Gaspésie. Suivant un plan rigoureusement mené, l’armée britannique entreprend d’abord de dominer l’espace maritime laurentien. Dans un premier temps, aux fins d’assurer une main mise totale sur le territoire colonial français, elle déporte en 1755 la population de la Nouvelle-Écosse. Dans un second temps, à l’été 1758, dans le but de condamner l’accès maritime de la Nouvelle-France aux forces navales françaises, l’amiral Boscawen s’empare de la forteresse de Louisbourg. Dans le même élan, il dévaste la campagne de l’Île-Saint-Jean (auj. Ile-du-Prince-Édouard). Résultat, les habitants de l’Acadie qui ne tombent pas aux mains de leurs assaillants prennent le chemin de Québec, gagnent la possession française de Saint-Pierre et Miquelon ou bien se réfugient en forêt. 
 
De ces derniers, un groupe de Beaubassin, parmi lequel se trouvaient plusieurs veuves et orphelins, se cache dans la région de Miramichi jusqu’à l’hiver 1756-57. Sans provisions ni farine, ils se cherchent des lieux plus propices et prennent la direction de la Baie des Chaleurs. Ils sont 750 qui y arrivent au printemps 1757. Progressant ensuite vers le fond de la baie, ils s’installent dans les environs de la mission micmaque de Ristigouche, y passent l’hiver suivant puis gagnent le secteur de la Petite-Rochelle, du côté nord de la baie, là où une garnison française est établie sous les ordres du capitaine Gabriel Dangeac. Impliqués malgré leur volonté dans la bataille de la Ristigouche, 350 d’entre eux tombent aux mains des forces anglaises quand celles-ci viennent mettre le feu aux fortifications à la fin des accrochages. 
 
Après le départ des troupes britanniques, à l’automne 1760, les Acadiens qui restent se dispersent par petits groupes. L’un d’eux, raconte le généalogiste Bona Arsenault, remonte alors le côté nord de la Baie des Chaleurs en allant vers l’est et s’abrite dans les méandres de la rivière Bonaventure en attendant le retour de la paix. De toute façon, il pouvait difficilement aller plus loin dans cette direction puisque les Anglais avaient ravagé, deux ans plus tôt, les côtes de la Gaspésie depuis Pabos jusqu’au Mont-Louis. 
 
Les réfugiés, qui constituaient tout au plus une dizaine de familles, commencent à se partager le sol de part et d’autre de la rivière dans l’année qui suit, posant les bases de l’actuel village de Bonaventure. Ils forment en 1765 un hameau d’environ quarante habitations et de 170 personnes. À l’été suivant, une quinzaine d’entre eux obtiennent du gouvernement de Québec la permission de s’installer sur des terres du secteur de Tracadièche, grosso modo sur le site de la future ville de Carleton. Au recensement de 1777, ils constituent déjà une communauté de 257 personnes.  
 
La cuvée de 1774

Les destinées des Acadiens et de Charles Robin sont intimement liées, du moins commercialement, puisque ce dernier leur offre pendant des années le seul débouché qui soit pour leur pêche. Robin, dont le système de production repose sur une main d’œuvre abondante, trouve aussi chez-eux un bassin de travailleurs, mais pas assez nombreux pour satisfaire ses besoins. Il tente de les combler en traversant de ses compatriotes jersiais sur ses bateaux à chaque printemps et les ramène à leur port d’attache à l’automne. Dans un second temps, à partir de 1773, il engage des Canadiens comme garçons de grave, mais ils sont en nombre insuffisant. C’est alors qu’il pense à rapatrier de France des Acadiens qui y sont retournés après la Conquête. Charles et son frère John penchent d’ailleurs préférablement pour cette solution. Ces gens, installés autour de leurs établissements, constitueraient une population plus stable que les travailleurs saisonniers. C’est ainsi que John Robin, gérant de la Robin, Pipon and Company à Arichat, assure le passage au printemps 1774 de ces anciens réfugiés jusqu’au Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, et que Charles en embarque quatre-vingt-un autres pour la Baie des Chaleurs. Ce dernier les conduit à Bonaventure et à Carleton où plusieurs retrouvent des membres de leur famille dont ils étaient séparés depuis le Grand Dérangement. 
 
C’est ainsi, en moins de deux générations à peine, que les Acadiens vivant en Gaspésie comptent près de 3 000 personnes et qu’ils font à peu près le double en 1860. Ils sont 932 seulement dans le canton de Carleton en 1864 et autant dans le comté de Bonaventure. Cependant, un autre contingent d’immigrés débarque dans la péninsule à ce moment. 
 
Les Acadiens de Rustico
 
Dans les années 1860, les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard sont surtout regroupés dans le comté de Prince, à l’ouest de la province. Il s’en trouve aussi au centre de l’île, dans le comté de King. Ils vivent dans la paroisse de Saint-Augustin de Rustico. Défavorisés à peu près sur tous les plans, ces derniers habitants, environ 10 012 personnes, ne possèdent pas leurs terres et ils doivent en acheter ou en louer à grand prix. L’espace agricole leur faisant défaut, trois cents de ces jeunes personnes quittent en 1860 leur paroisse à l’instigation de leur curé, l’abbé Georges-Antoine Belcourt. Certains prennent le chemin du Nouveau-Brunswick où ils fondent la paroisse de Saint-Paul de Kent, au sud-est de la province. D’autres se dirigent à la tête de la Matapédia, au Québec, et s’installent dans la région des Plateaux. Ainsi, posent-ils les premiers jalons de la paroisse de Saint-Alexis. Seulement vingt-sept personnes au printemps 1860, ils atteignent déjà les 199 habitants à l’automne. C’est un départ en coup de canon qui se renforce de 107 nouvelles arrivées à l’année 1862 et de vingt-trois autres recrues en 1863 et 1864. 
 
En définitive, bouleversée par les guerres, appauvrie par les crises économiques, victime de sa propre fécondité, mais à la fois sauvée par cette dernière, la population acadienne trouve dans la région gaspésienne une des nombreuses terres d’accueil que lui offrait le Québec. Concentrée dans les secteurs sud et ouest de la péninsule, elle constitue de nos jours un de ses éléments démographiques les plus nombreux et les plus dynamiques.
 
 
Bibliographie :

Arsenault, Bona. Bicentenaire de Bonaventure, 1760-1860. S.l., 1960. 399 p., ill.
Beaulieu, J.-Alphonse. Un Siècle de Foi, de Courage et de Persévérence. Histoire de la paroisse de Saint-Alexis de Matapédia 1860-1960. Chandler, s. éd., 1960 (réimpression 1990). 356 p., cartes, ill.
Day, Réginald. Histoire de Nouvelle. Gaspé, Musée de la Gaspésie, 1992. 199 p., cartes, ill.
Gallant, Patrice. Les registres de la Gaspésie, l752-l850. Sayabec, l968. xliv-508 p.
Lee, David. The Robins in Gaspé 1766 to 1825. (Markham), Fitzhenry & Whiteside, (C 1984). xi-147 p., carte, ill.
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