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Vivre au féminin
Thème : Société et institutions

Vivre au féminin

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 9 novembre 2002


La condition féminine est un concept contemporain, mais rien n’empêche de considérer l’histoire du sexe supposément faible sous cet angle. Sous le régime français, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les femmes comme les hommes jouissaient d'une pauvre condition matérielle, tout au moins quand on la compare à celle de nos contemporains. Au siècle suivant, bien que la femme ne possède pas les mêmes droits que l’homme, son statut s’améliore, mais que dire aujourd’hui alors qu’elle est son égale et que rien ne lui interdit de faire carrière?
 
Vivre au féminin sous le régime français
 
Le monde des pêches sous le régime français est un monde d'hommes et les femmes y sont rares. Certaines statistiques en témoignent. En 1758, les soldats du général Wolfe capturent à Gaspé trente et un hommes et trois femmes, une proportion d'une femme pour dix hommes. Les mariages sont, en conséquence, précoces et les hommes courtisent assez tôt les jeunes filles pour ne pas demeurer célibataires. Quand Michel Arbour se marie à Barbe Morin au MontLouis en 1699, son épouse n'a que treize ans alors que lui en a vingttrois. 
 
Une femme qui perd son mari, à cette époque, doit trouver un autre compagnon parce qu'il n'existe aucune aide pécuniaire pour la soutenir. L'empressement de Louise Boudot à convoler à nouveau en justes noces en 1762 l'a ainsi conduite, bien malgré elle, à la bigamie. Mariée en 1754 à Guillaume Suderland, un pilote de métier, elle croyait avoir perdu son époux au cours des combats qui avaient eu lieu pendant la prise de Québec. Divers témoignages affirmaient, d'ailleurs, qu'il avait été coupé en deux par un boulet de canon. Elle épouse donc Pierre Auchu en 1762 pour voir réapparaître Suderland deux ans plus tard à Gaspé. 
 
La vie est aussi souvent faite pour les femmes de dépendance et, si elles ne peuvent trouver appui dans leur famille, elles doivent se débrouiller seules, surtout quand les maris sont au loin. En 1680, Marie Martin était venue s'installer dans la Baie des Chaleurs avec son époux. Après dix années de travail, elle peut voir la fortune familiale reconstituée, mais son mari meurt. Ses enfants devenus adultes, il ne lui reste plus aucune aide dans ce milieu isolé et son fils Pierre, qui travaille pour la compagnie du MontLouis, doit la prendre avec lui. Autre exemple, Anne Le Manquet, la femme de Jean Barré, demeure en 1758 à GrandeRivière. Le couple a trois enfants dont l'un est déficient mental, mais elle ne l'abandonnera jamais. Son conjoint est absent lors du passage des Anglais cette année-là et, bien qu'âgée de cinquantesix ans, elle prend le bois avec sa famille pour leur échapper et se rend jusqu’à Québec à pieds. 
 
Et lorsque le mariage est heureux, la maternité est souvent porteuse de grands malheurs. Le cas de Marie-Anne Pelletier, dont le mari pêche pour le compte de Pierre Revol à Gaspé, en est la meilleure illustration. En 1758, cette jeune épouse et mère de famille n’a que seize ans. Pourtant, elle est veuve, mère d'un garçon de deux ans et enceinte d'un troisième enfant. Capturée par les Anglais avec son bébé, elle le perdra à son arrivée à SaintMalo où on les déporte. Qui plus est, elle a, pendant la traversée, accouché d'un enfant mort-né. 
 
Sous le Régime britannique
 
Tous ces exemples illustrent le fait que, sous le régime français, la vie des femmes est faite d'insécurité, de dépendance visàvis du noyau familial et d'éternels recommencements. Sous le régime britannique, la condition féminine demeure encore pénible pour les femmes des pêcheurs. Il leur faut tenir maison, élever leur famille et aider leur époux à la préparation du poisson. On trouve encore de ces cas pathétiques, voire même extrêmes, comme en rapporte l’historien Jean-Baptiste Ferland, où l’on voit des mères réduites à la dernière nécessité et vivre des restes de la pêche que leur abandonnent les hommes de grave. Il en est tout de même, dans les couches supérieures de la société, qui connaissent un meilleur sort.
 
Les femmes commencent maintenant à se voir reconnaître, sinon de droit du moins de fait, un meilleur statut social. Qui plus est, certaines s’impliquent personnellement dans l’entreprise de leur époux. Élizabeth Robin, qui a marié John Le Boutillier, est de celles qui possèdent une solide éducation. Elle a étudié chez les Dames Ursulines de Québec. Aussi, n’est-elle pas dépourvue quand elle se voit confier, dans les années 1830, le soin de faire le tour des comptoirs de la compagnie familiale et de surveiller les opérations en cours. Et ce n’est pas exception pour une femme de sa condition. Angélique Roy, la femme de Théodore-Jean Lamontagne, se voit confier les mêmes responsabilités une génération plus tard parce que son mari, entrepreneur en pêche et industriel du bois, doit s’absenter pour finaliser des ententes commerciales avec des clients. 
 
Dans le cas de ces deux familles, l’instruction constitue une valeur de premier plan et les parents n’hésitent en aucune manière pour assurer une formation académique à leurs filles. Leur droit à l’éducation est, à leurs yeux, à l’égal de celui des garçons. Par exemple, Élizabeth Le Boutillier suivra le même chemin que sa mère à Québec tandis que les filles Lamontagne iront chercher une formation dans les meilleurs collèges des Maritimes puis dans les couvents du Québec les mieux cotés, à Rimouski, Québec et Chicoutimi. La première poétesse canadienne-française, Blanche Lamontagne, petite fille de Théodore-Jean Lamontagne et fille d’Émile Lamontagne, se voit payer par sa famille ses années d’études dans les plus belles écoles de Montréal. 
 
Aujourd’hui
 
Aujourd’hui, surtout depuis que l’accès aux études supérieures s’est démocratisé avec la Révolution tranquille, les exemples de carrières et d’entrepreneurship féminin abondent. Le plus bel exemple qui s’offre, et pas le seul, est celui d’Anita Dumaresk-Verreault. Après le décès de son époux Boromée Verreault, celle-ci reprend les rennes du chantier de construction navale qu’il avait mis sur pied. Une quinzaine de bateaux en acier de plus de cent pieds avaient été construits dans sa cale-sèche et une soixantaine d’hommes vont encore trouver du travail chez elle dans les années 1980. Aujourd’hui, alors que ses filles Claudette et Denise, toutes deux universitaires, ont pris la relève, la première dans le dragage et la seconde dans le chantier maritime, elles emploient plus de quatre cents hommes et font connaître l’entreprise familiale dans tout le pays et le monde entier. 
 
D’autres exemples de réussite du genre se présentent. Le premier digne de mention est bien celui de Cora Musseley, originaire de Saint-Charles de Caplan. Suite à un veuvage qui la laisse sans gagne-pain, elle ouvre un restaurant à Montréal en 1987 où elle ne sert que de petits déjeuners. Commercialisant son concept sous forme de franchises à partir de 1996, elle compte aujourd’hui à son actif cinquante-six restaurants tant au Québec, au Nouveau-Brunswick qu’en Ontario. 
 
Depuis la dernière génération, la femme a acquis en Gaspésie un statut d’entrepreneur à succès qui la sort de l’infériorité dans laquelle la plongeaient jadis l’obscurantisme ou les misères du quotidien. Mais il en est de même dans tous les domaines. Quant on pense encore à Mary Travers (La Bolduc), à Suzanne Guité (scuplture), à Claudette Garnier (Les Cuirs fins de la mer), à Énid Le Gros (émaux), à Nathalie Normandeau (député), à Marjolaine Castonguay (Pesca environnement), vivre au féminin, en Gaspésie, c’est maintenant jouir des mêmes droits et avantages que le sexe masculin, c’est réussir là où lui-même a imprimé sa marque, c’est se hisser au rang des têtes d’affiche du pays.
 
 
Bibliographie :

Chrétien, Carmen. « L’histoire de Cora : une réussite gaspésienne », Le Pharillon, 16 juin 2002, p. 14.
Forgues, André. « Anita Verreault mène la barque avec ses filles », Le Soleil, 13 mai 1985.
Mimeault, Mario. John Le Boutillier, 1797-1872, La grande époque de la Gaspésie. Anse-au-Griffon, Corporation du Manoir Le Boutillier, 1993. 115 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. Théodore-Jean Lamontagne, 1833-1909. Sainte-Anne-des-Monts, Les Éditions de la S.H.A.M., 2000. 220 p., carte, index, ill.
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