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Le saumon
Thème : Économie

Le saumon

Mario Mimeault, M.A Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 3 juin 2002


Le Saumon de l’Atlantique, celui pêché en Gaspésie, est un poisson pélagique, c’est-à-dire qu’il se tient dans les couches d’eau de surface ou peu profonde. Il passe l’hiver dans l’océan et remonte les rivières de la région au début du printemps pour ne les quitter qu’à la fin de l’automne. Sa période de frai se situe dans les derniers mois de son séjour en eau douce, d’octobre à novembre. Le saumoneau prend la direction de la haute mer à sa quatrième année pour revenir à chaque automne dans la rivière où il a vu le jour. Après trois ans de séjour dans l’Atlantique, il atteint le poids respectable de six kilogrammes. On le retrouve dans pratiquement toutes les rivières de la Gaspésie où les pêcheurs le capturent à des fins commerciales, pour assurer leur subsistance ou simplement se récréer.
 
La pêche commerciale
 
La pêche commerciale a été pratiquée de façon intensive sur les cours d’eau de la Gaspésie depuis les débuts de la colonisation. Par exemple, un certain Roussel, marchand de Québec, obtient en 1755 l’autorisation exclusive de faire le commerce du saumon avec les Amérindiens des postes de Port-Daniel et du fief Deneau, tout à côté. Cette pêche va toujours en s’intensifiant. En 1815, la rivière Matane livre à elle seule 100 barils de saumons. Sur la Nouvelle, Edward Isaac Man en aurait capturé 3 000 en deux nuits. À New Carlisle, 1 326 barils de saumon salé sont envoyés sur le marché. À ce rythme, les rivières se vident. Aussi, afin d’aider la population des saumons à se refaire, certains moyens sont proscrits par des lois passées en 1857 et 1858, comme le dardage. Le filet, utilisé en toute légalité, permet toujours des captures hautement rentables. 
 
Ainsi, Théodore-Jean Lamontagne, marchand de Sainte-Anne-des-Monts, débute ses opérations commerciales en 1859 en s’appuyant sur le commerce du saumon. Les quantités ne sont pas spécifiées, mais elle sont suffisantes pour que le marchand compte sur elles afin de se créer un fond de roulement. Dans la baie de Gaspé, chaque propriétaire de lot de grève peut se construire une fascine. Il s’en trouve dans les années 1860 plus de cinquante sur le parcours des rivières York et Dartmouth. En 1861, la mise en marché de 688,25 barils de saumon, au prix de 12 $ chacun, rapporte pour les comtés de Gaspé et de Bonaventure la jolie somme de 8 259 $. Des observateurs affirment avoir vu en 1877 une maison de commerce du comté de Bonaventure expédier par chemin de fer 176 000 kilos (80 000 livres) de saumon en une semaine sur le marché de New-York. Cent ans plus tard, la production de ce comté est toujours effarante. En 1947-48, 42 456 livres (19 298 kilos) de saumon sont congelées dans les entrepôts frigorifiques du gouvernement à Carleton, une quantité supérieure au total congelé dans le reste de la Gaspésie. L’année suivante, les quantités doublent et en 1950 elles atteignent le 168 384 livres (76 538 kilos). À ce moment, ce seul entrepôt contient 43% des captures commerciales effectuées dans toute la province de Québec.
 
La pêche sportive
 
La pêche sportive est toujours pratiquée sur les rivières avec un certain contingentement aux fins de protéger à la fois l’espèce et la ressource économique. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la pêche du saumon fait l’objet d’aucun contrôle, mais la mise en poste à partir de 1858 d’un inspecteur des pêches permet de distribuer des permis et de lever des droits sur les captures. Des gardiens sont, dans le même temps, affectés à la protection des rivières gaspésiennes. En 1871, le gouvernement provincial passe une loi qui permet de louer les rivières à saumon en exclusivité à des clubs, une situation qui va durer une centaine d’années. L’idée de départ est de rentabiliser l’exploitation de l’espèce et d’en limiter les prélèvements, mais cette politique a ceci de pernicieux qu’elle écarte les Gaspésiens de cette richesse au profit des étrangers. Dans ces mêmes années, les rivières de la baie de Gaspé acquièrent une réputation nationale qui leur attire la visite des grands de ce monde. Le gouverneur général du Canada, Lord Dufferin, vient y tendre sa ligne en 1874 et les années subséquentes. Le récit de ses expéditions publié par son épouse une vingtaine d’années plus tard montre un plus grand intérêt pour le salmonidé, dont elle recense les moindres prises, que pour les populations locales. 
 
Des mesures sont prises dans ces mêmes années pour assurer une meilleure reproduction du saumon. Le gouvernement incite les compagnies forestières à construire des dalles sur leurs barrages de manière à permettre le passage des poissons. Par exemple, la rivière Cap-Chat est dotée un peu avant 1855 d’une telle passe migratoire. En 1873, le gouvernement crée une pisciculture dans la baie de Gaspé afin de régénérer les rivières épuisées par des décennies de pêche intensive. D’abord localisée dans l’Anse-aux-Cousins, elle est déplacée à l’embouchure de la rivière York au début du siècle suivant, réaménagée au fond de la baie en 1931 puis fermée vers 1995. Il existe bien une autre pisciculture à l’Anse-Pleureuse, mais sur laquelle plane une menace de fermeture.. 
 
La pêche de subsistance
 
La pêche de subsistance a toujours été pratiquée par les Micmacs. Ils capturent le saumon de deux manières, raconte Nicolas Denys, soit au flambeau, la nuit, soit en utilisant un ingénieux appareil conçu spécialement pour ce type de capture, le nigog. Au cours du XIXe siècle, les rapports des inspecteurs des pêches attribuent la disparition du saumon dans plusieurs rivières de la Gaspésie à l’usage de cet instrument par les Indiens. Si en certains milieux, comme dans la Baie des Chaleurs, il est facile de les en accuser, la même technique, employée dans les secteurs de Cap-Chat et de Sainte-Anne-des-Monts, causant les mêmes effets, là où les Micmacs ne sont pas en concentration importante, des questions se posent sur le rôle des contrebandiers blancs. L’inspecteur Pierre Fortin, qui a constaté la diminution importante des saumons sur ces cours d’eau en 1864, cherche cette fois-ci les coupables dans la population blanche et non chez les Amérindiens. En d’autres mots, il y a certainement une faute partagée. De toute manière, écrit-il dans son rapport, les règlements fixés pour la capture du salmonidé « ont été en général bien et strictement observés », n’ayant relevé que cinq infractions sur un territoire comptant 300 stations de pêche.
 
De nos jours
 
De nos jours, les trois types de pêche au saumon existent encore. Au plan commercial, sa capture connaît une baisse dramatique dans les années 1960. Le gouvernement essaie, au cours de la décennie suivante, de réduire la ponction sur la ressource en établissant un plan de rachat des permis et des droits de pêche ancestraux. Il impose en plus en 1972 un interdit de pêche pour donner aux géniteurs la chance de renouveler l’espèce. Bien qu’il permette en 1982 la reprise de cette pêche sur quelques rivières, elle ne se pratique pour ainsi dire plus en Gaspésie. 
 
Les Micmacs de Ristigouche, dont l’emblème animalier est justement le saumon, et pour qui cet animal a toujours représenté une source alimentaire et économique de premier plan, n’ont cependant pas aliéné leurs droits de pêche traditionnelle et ils obtiennent en 1992, puis en 1995, la gestion de la ressource sur la Ristigouche. De leur côté, leurs congénères de Gaspé négocient en avril 2002 la reconnaissance et le maintien de leurs pratiques ancestrales, particulièrement au plan de la pêche communautaire. Cette entente est renouvelable aux deux ans et ne devrait pas mettre l’espèce en péril, les limites fixées étant aussi basses que quarante-neuf saumons pour la saison 2002. 
 
Enfin, la pêche sportive représente toujours un atout économique pour la Gaspésie. Le gouvernement négocie en 1980 le « déclubage » des rivières avec les propriétaires privés pour en donner l’accès au public. Son objectif est d’injecter des sommes d’argent substantielles dans les économies régionales. Il crée en même temps des zones d’exploitation contrôlée, ou ZEC, aux fins d’en remettre la gestion aux gens des milieux locaux. Afin de stimuler l’intérêt de la relève, il permet en outre aux enfants mineurs d’accompagner leurs parents au cours des excursions de pêche sur les rivières. Ces modifications, importantes au plan de la gestion, n’apportent pas nécessairement la stabilité de la ressource, toujours tributaire d’impondérables. Cependant, de belles réussites sont notées. Par exemple, la rivière York enregistrait 1 178 saumons en 1999 comparativement à 678 l’année précédante. La Saint-Jean en recevait 840 en 1999 contre 600 en 1998.
 
 
Bibliographie :

Bellerive, Karine. « Les Micmacs de Gaspé devraient pêcher cet été », Pharillon, 21 avril 2002, p. 5.
Fortin, Pierre. Rapport annuel de Pierre Fortin, Magistrat stipendiaire pour la protection des pêcheries dans le golfe Saint-Laurent. Québec, Hunter, Ross et Cie, 1861 et 1865.
Gagné, Gilles. « Pêche au saumon – Première entente depuis 1992 avec la bande de Ristigouche », Le Soleil, 10 juin 1995, p. A 22.
Le Moine, J. M. Chasse et pêche au Canada. Québec, N. S. Hardy, Libraire-Editeur, 1887. 309 p., ill.
Tremblay, Luc, « Le saumon abonde », Pharillon, 15 août 1999, p. 15.
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