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La flibuste
Thème : Société et institutions

La flibuste

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 3 août 2002


Il y a de nombreuses manières de gagner sa vie en mer. La plus courante en Nouvelle-France est la pêche de la morue, mais la navigation côtière entre l’Acadie, Québec et Terre-Neuve permet à plusieurs capitaines de tenir la mer pendant des années. La navigation au long cours ouvre aussi bien des horizons. La famille Denis de Bonaventure, les Morin de la Baie des Chaleurs, Georges Lefebvre de Pabos, Jean Barré de Grande-Rivière ont connu une longue carrière en ce domaine. Une des avenues des plus aventureuses sur mer est certainement celle de la flibuste, le brigandage sur mer. D’autres parleront de corsaires, terme plus noble pour désigner des bâtiments armés en course pour faire la chasse aux navires marchands d’un pays ennemi. Plusieurs Canadiens en liens avec la Gaspésie s’y sont livrés.
 
L’aval de Talon et Frontenac
 
Il existe en fait une nuance importante entre flibustier et corsaire. Le premier est un pirate, un hors-la-loi qui pille les bateaux pour son compte ou celui d’associés. Le corsaire est un capitaine qui reçoit une lettre d’autorisation de son gouvernement pour armer en course, c’est-à-dire aller à la chasse à l’ennemi en toute légalité. La formule n’est pas sans déplaire à l’intendant Talon. Se plaignant en 1667 de la présence espagnole dans le golfe Saint-Laurent, il propose ni plus ni moins au Ministre des colonies d’employer un navire de Charles Aubert de la Chesnaye à cet effet. Trente ans plus tard, Frontenac se voit approché par des marchands de Québec désireux d’en découdre avec des corsaires de Boston qui patrouillaient l’estuaire du Saint-Laurent. Pragmatique, et d’autant intéressé que ces personnes veulent bien assumer les frais de l’expédition, il accepte de leur fournir des munitions et même des soldats de la Marine pour faciliter l’armement de leur rafiot. De ces marchands dont Frontenac tait le nom, il y a François Aubert, dont le père fut un temps co-seigneur de Percé, et Charles Perthuis, un marchand intéressé dans les pêcheries gaspésiennes.
 
De quelques expériences
 
Bien d’autres personnes déjà impliquées dans le commerce maritime se laissent tenter par la course à l’ennemi. Joseph Riverin, frère de Denis Riverin et marchand forain à ses heures, s’associe en 1707 avec Guillaume Gaillard et Alexandre Le Neuf de Beaubassin pour affrêter le Notre-Dame de Victoire et l’envoyer à la flibuste sous le commandement de Thomas Moore, un Irlandais établi à l’île d’Orléans. Jacques-François Morin dit Bonsecours, qui était à cette époque pêcheur au Mont-Louis, et qui devient par la suite navigateur avec plusieurs de ses frères, y trouve aussi un intérêt. En 1713, il possède son propre navire corsaire, le Trompeur, avec lequel fait plusieurs prises aux Anglais.
 
Joseph Dugas
 
Si les gens de Saint-Malo, en France, et de Jersey, sur les côtes de Bretagne, comptent plusieurs héros dans leurs rangs qui sont des corsaires célèbres, il existe aussi quelques carrières bien menées en ce domaine parmi les navigateurs de la Gaspésie et de l’Acadie. Par exemple Joseph Dugas, qui accepte mal la chute de Louisbourg en 1758. Réfugié à Québec, il demande et obtient des autorités de la Nouvelle-France une commission de corsaire, après quoi il part à la course aux ennemis dans la golfe. Installé à Richibouctou puis réfugié dans la Baie des Chaleurs, il se retrouve en 1760 à la tête de la milice locale. Il rejoint les hommes de François-Gabriel Dangeac à la Petite-Rochelle en même temps que Joseph Leblanc dit le Maigre. Ce dernier, lui-même corsaire, revenait d’ailleurs « d’une croisière avantageuse contre les bâtiments marchands ennemis». 
 
Les deux hommes participent au harcèlement des troupes navales britanniques dans le golfe Saint-Laurent même après que Dangeac ait mis bas les armes le 30 octobre suivant. En association avec un autre corsaire, Alexis Landry, et le même Joseph Leblanc, sinon de concert avec eux, on ne sait trop, il donne la chasse aux navires ennemis avec deux petites chaloupes de vingt tonneaux chacune, les poursuivant jusque dans la baie de Gaspé. Leurs actions rendent la navigation si hasardeuse dans ces parages pour les Britanniques que le gouverneur de Nouvelle-Écosse envoie en 1761 un détachement de soldats pacifier la Baie des Chaleurs. Roderick McKenzie, l’officier responsable, capture et amène les chefs de file acadiens, dont Dugas à Halifax. Pourtant, ce dernier trouve encore le moyen d’embêter les Anglais en prenant le contrôle du navire qui l’amenait. 
 
Léon Roussy
 
La carrière d’un autre flibustier, Léon Roussy, d’origine basque celui-là, compte probablement parmi les plus brèves du régime français, mais peut-être aussi les mieux documentées. Roussy commence d’abord par détrousser un beau-frère qui lui confie au début des années 1750 un navire, Le Jeune Léon, avec toute sa cargaison. Malheur lui en pris. Passé des Antilles à la Nouvelle-France avec une cargaison de 290 000 Livres, Roussy ne retournera jamais les bénéfices de leur vente à son proche parent. Transformé à son tour en armateur, il se livre à partir de 1756 à un transport de marchandises entre Québec et Louisbourg pour le compte de marchands locaux. Il fait alors souvent des voyages en association avec Pierre Jehanne et Henry Mounier, deux marchands de Québec, et Jean L’Échelle, de Montréal. Le climat politique se prête toutefois mal au commerce intercolonial, à tout le moins les incursions des brigands anglais en rendent les risques trop grands. Par contre la flibuste est aux yeux de Léon Roussy une meilleure réponse à la situation. Il convainc en 1758 les trois marchands cités à s’associer avec lui dans la course aux navires ennemis. La proposition plaît d’ailleurs à ce point à ses amis que Denis Le Gris, un marchand de Grande-Rivière, en Gaspésie, se joint à eux. C’est le succès immédiat avec la prise du Philip au large de Gaspé.
 
De retour en mer au printemps 1759, année de la chute de Québec, il arrive ce qui doit arriver dans de telles circonstances. Le fleuve est bourré de navires anglais en route pour Montréal ou bien en maraude dans la Baie des Chaleurs et le golfe Saint-Laurent. Peter Du Calvet, fonctionnaire britannique qui rencontre Léon Roussy quelques années plus tard, enregistre une partie de son histoire. Arraisonné par un navire anglais pendant sa course dans le fleuve, le flibustier basque profite de désordres parmi les membres de l’équipage adverse pour s’emparer de leur navire. Sachant bien, cependant, l’incapacité dans laquelle il se trouvait de conserver sa liberté bien longtemps, il conduit le bateau dans la baie de Gaspé et se réfugie auprès des Micmacs qui s’y trouvent jusqu’à la paix revenue.
 
Tous ces gens si résolument opposés à l’Angleterre et à la Nouvelle-Angleterre ne mettent pas automatiquement fin à leurs excursions contre l’ennemi du jour où la Nouvelle-France passe entre leurs mains. Ils continuent de harceler les navires anglais dans le golfe. Leur menace est à ce point réelle pour la tranquillité du commerce dans ce secteur et aux abords des eaux gaspésiennes que le gouverneur Murray songe, à l’instigation du gouverneur de la Nouvelle-Écosse, à envoyer des soldats tranquilliser les esprits. Du Calvet, qui reçoit à l’été 1761 la mission d’aller dénombrer cette population, ramène avec lui trois goélettes pleines d’Acadiens à Québec. Finalement, soit que Roussy, Dugas, Leblanc et les autres s’installent à demeurent dans la Baie des Chaleurs et en Acadie ou soit qu’ils rejoignent les colonies françaises de Saint-Pierre et Miquelon.


Bibliographie :

Archives nationales du Canada, MG1, Série C 11 A, Vol. 2, transcriptions : Québec, 27 octobre 1667, Talon au Ministre, p. 513.
Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Lee,David. « Gaspé 1760-1867 », Lieux historiques Canadiens – Cahiers d’archéologie et d’histoire, no 23. Ottawa, Parcs Canada, 1975. Manuscrit. p. 164.
Roy, Pierre-Georges. Rapport de l’archiviste de la Province de Québec 1928-29: Québec, 15 octobre 1698, Frontenac au Ministre.
Pothier, Bernard. « Joseph Dugas », Dictionnaire biographique du Canada. Québec, Presses de l’Université Laval, 1980. Vol. IV, p. 257-259.
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