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La tradition Bourdages
Thème : Économie

La tradition Bourdages

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 19 août 2002


Historiquement, l’agriculture a toujours été présente en Gaspésie : agriculture de soutien sous le régime français, agriculture de subsistance depuis la Conquête, agriculture commerciale depuis les années 1900. La famille d’Alexis Bourdages, de Saint-Siméon dans la Baie des Chaleurs, représente ce courant de changements qui s’inscrivent au fil des générations et conduisent à un mode d’exploitation du sol tel qu’on le connaît aujourd’hui, mécanisé, spécialisé et de haut rendement.
 
Alexis Bourdages
 
Alexis Bourdages est né en 1917, presqu’à la fin de la Première guerre mondiale. Son père, François, et son grand-père, aussi prénommé François, sont et se considèrent d’abord comme des pêcheurs. Ils pratiquent une agriculture de subsistance. Travailler la terre n’est pour eux qu’un moyen de suffire aux besoins de leur famille. Ils gardent quatre ou cinq vaches, des poules, quelques cochons. François, le dernier, pêche en plus la morue à la trâle et montre les secrets du métier à Alexis. Celui-ci ne va d’ailleurs pas très loin dans ses études, pour aider son père, dit-il. Rendu à l’âge adulte, il gagne sa vie à pêcher, mais il améliore ses chances de succès en travaillant avec des filets maillants. Tradition, oui, mais aussi changement pour le mieux. C’est l’esprit qu’Alexis imprime à ses fils et petit-fils.
 
En 1952, François père décède accidentellement et Alexis, quatrième de la famille, reprend la ferme en accord avec son épouse Julia Paquet. Il produit un peu de tout, assez pour vivre de sa terre. En fait, Alexis Bourdages se lance dans une agriculture commerciale, à caractère plutôt domestique, en ce sens qu’elle est variée, mais destinée au marché local. Il élève d’abord des animaux, vingt-cinq vaches laitières, une centaine de moutons et une quarantaine d’agneaux. Une entente avec un boucher de Saint-Siméon lui permet de préparer sa viande au goût de ses clients, en filets, en steaks ou en steak haché. Il continue un peu dans la pêche commerciale de la morue et du hareng et fait l’achat et la revente du turbo salé. En 1957, il ajoute la production maraîchère en même temps que celle des fraises et des framboises. Il cultive aussi des patates. L’hiver il coupe du bois de chauffage et l’écoule à l’été quand il passe par les maisons avec son camion. Alexis livre son lait à tous les jours ainsi que ses légumes et ses fraises en saison. Une semaine, il apporte sa viande, une autre le poisson. Pendant ce temps, Julia assure la comptabilité. Il lui apporte les factures en fin de journée, mais c’est aussi elle qui a la charge de traire les vaches le matin. En plus, elle tient pendant vingt ans une auberge associée à Agricotour, du ministère de l’Agriculture du Québec. L’apport monétaire qui s’en suit est important parce qu’il défraie le coût de la machinerie, des tracteurs, des rotoculteurs, l’achat des semences, des plants de fraises, etc. 
 
Roger Bourdages
 
Alexis Bourdages et son épouse ont eu trois enfants dont deux garçons. Il ne veut pas attacher ses fils à sa terre, bien qu’animé du désir de voir l’entreprise familiale continuer. Les Bourdages occupent cette ferme et l’exploitent depuis cinq générations, Alexis compris, mais celui-ci les laisse libres de choisir. Son plus vieux, Roger, travaille à Manic 5 et Louis-Yves, le second, s’en va dans l’Ouest canadien. Sa fille Marise est mariée et s’occupe aujourd’hui de l’administration de la ferme. Roger revient en Gaspésie où il trouve d’abord un emploi à la mine de Murdochville puis, à partir de 1968, à la cartonnerie de New-Richmond. En 1973, parce qu’il est animé du désir de poursuivre la tradition familiale, mais aussi parce que la santé de Julia commence à être chancelante, il laisse la place à son fils Roger. Ce dernier, qui a le sens de la famille et de la continuité, reprend le collier, mais il est difficile de quitter un travail payant. 
 
Pour combiner les deux emplois, Roger Bourdages donne une nouvelle orientation à la ferme familiale. De concert avec son épouse, Colette Poirier, il oriente sa production vers l’animal de boucherie. Pas de traite à faire le matin et certainement moins de problèmes pour écouler la production. Son troupeau de départ compte vingt-cinq vaches de races limousine et cimentale. Aujourd’hui, il possède cinquante-cinq vaches avec lesquelles il récolte trois portées de veaux par année. Il poursuit la culture des fraises à des fins commerciales, celles-ci rapportant d’ailleurs plus que la viande. Dans le même esprit que lui a inculqué son père, Roger veut donner encore plus d’expansion à son entreprise agricole, d’autant que celui-ci l’aide encore considérablement. Il achète donc des terres quand les fermiers des environs prennent leur retraite et en acquiert d’autres dans les rangs et les villages voisins. Les superficies en culture augmentent en proportion. La ferme Bourdages possède aujourd’hui 850 acres de terre dont 375 en cultures. 
 
Pierre Bourdages
 
L’union de Roger et de Colette donne quatre enfants, Pierre, Luce, Lynne et Jean-François. Les quatre s’initient aux secrets de la ferme dès leur plus jeune âge. Pierre suit une formation en gestion agricole à Sainte-Anne-de-la-Pocatière de 1984 à 1987. Celui-ci prend la direction générale de la ferme quand son père incorpore l’entreprise familiale sous le nom Ferme R. Bourdages et Fils Inc. Avec Alexis, la production de la ferme était orientée vers les besoins du marché local. Roger élargit sa clientèle à toute la Gaspésie, ses produits étant écoulés dans les supermarchés et marchés situés entre Gaspé et Rimouski. Avec l’arrivée de Pierre et Josée Cayouette, son épouse, la ferme Bourdages prend un nouvel élan. Le jeune agriculteur s’implique à fond et maximise les investissements. Il implante la culture crucifère avec laquelle il rejoint les marchés américains, augmente à vingt acres les superficies consacrées aux fraises, vendues à 50 % sur le marché de Montréal, commence la culture du maïs et pousse la production de vaches-veaux à soixante têtes. 
 
En 1995-96, Pierre Bourdages ajoute une dimension supplémentaire à l’entreprise familiale en introduisant la transformation des produits de la ferme. Sa mère prend alors la responsabilité des cuisines où elle supervise la préparation de pâtés, biscuits, galettes, pains de ménage, et des produits de la fraise et de ses dérivés, tartes, coulis, beurre de fraise. En 2000, il procède à un agrandissement du poste de transformation, qui fonctionne à l’année, et fait l’acquisition d’un permis de vente de viande dans les épiceries. En 1996, la Ferme R. Bourdages et Fils crée sa propre marque commerciale, Les Produits Tradition Bourdages, laquelle devient l’étendard d’une production et la garantie d’un standard de qualité.
 
Au début, la ferme Bourdages faisait vivre une famille. Avec Alexis, elle passe à une production commerciale diversifiée et dessert le marché local. Roger consolide les acquis de son père en agrandissant ses surfaces et en ajustant la production. Dans l’idée reçue de ses parents de toujours aller de l’avant, il se crée un marché régional. Le petit-fils Pierre élargit le champ de production, affine les rendements animaux et végétaux de la ferme à l’aide de l’informatique et lui fait franchir le pas de la transformation de ses produits. Aujourd’hui, la Ferme R. Bourdages et Fils emploie vingt-cinq permanents, soixante quinze occasionnels et affiche un chiffre d’affaires approchant le million de dollars.


Bibliographie :

Gagné, Gilles. « Les Bourdages de Saint-Siméon ». Gaspésie, vol. XXXVI, no 1, printemps-été 1999, p. 29-31.
Lavoie, Alain. « La Ferme R. Bourdages et Fils de Saint-Siméon; la tradition se poursuit après 50 ans ». Le Terroir, mai 2001, p. 2.
Lavoie, Alain. « Du brocoli gaspésien se retrouve à New-York », Le Terroir, 1991.
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