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La chasse de la baleine
Thème : Économie

La chasse de la baleine

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 28 juin 2002


Si la pêche de la morue fut derrière les premières expéditions qui ont mené à la découverte de l’Amérique, la chasse de la baleine a vite pris le relais. Cette industrie, essentielle à bien des égards à la société de l’époque, demeure tout aussi importante aux siècles suivants. Or, le Canada joue dans ce champ d’activité un rôle plus important pour sa propre économie que l’histoire ne l’a retenu. Le port de Gaspé, l’un des deux points d’attache des baleiniers canadiens en Atlantique nord est, de 1800 à 1900, animé du va-et-vient des navires partis à la quête de cette huile précieuse.
 
Les débuts de l’industrie locale
 
Denis Riverin, hommes d’affaires de Québec, planifie, à la fin des années 1680, d’installer à Gaspé, puis à Mont-Louis, un poste de chasse de la baleine. Il obtient même du roi l’envoi de sept ou huit harponneurs basques pour enseigner le métier aux Canadiens. Ils viennent au pays, mais l’industrie ne démarre pas en raison d’un contexte politique difficile. Par contre, dans les années 1750, il y a des activités de chasse de la baleine dans le secteur du Saguenay conduites par les sieurs Haraneder, de Bayonne, au Pays Basque. Ils y emploient quelques dizaines d’équipiers avant que la ressource ne se tarisse presque. La tradition ne s’est toutefois pas prolongée.
 
La pratique de la chasse de la baleine en Gaspésie remonte à l’arrivée en région, dans les années 1780 et 1790, de familles qui ont choisi de demeurer fidèles au roi d’Angleterre au moment de l’indépendance américaine. « Ce sont des pêcheurs de Nantucket, venus au bassin de Gaspé pendant les guerres de la révolution américaine qui, les premiers, se livrèrent dans le golfe Saint-Laurent à cette branche de l’industrie », raconte le Dr Pierre Fortin, le surintendant des pêches dans le golfe en 1860. Les Coffin, installés à l’Anse-aux-Cousins, sont d’après la tradition orale ces personnes qui ont amené avec elles cette pratique ou qui l’ont à tout le moins implantée. Les données historiques montrent cependant qu’en 1809 une autre famille, celle des Boyle, dont l’un des membres est capitaine baleinier, produit à elle seule quatre-vingt-dix pour cent des huiles locales.
 
Les baleiniers de Gaspé
 
Deux ports canadiens se livrent au XIXe siècle à la chasse de la baleine, Saint-Jean au Nouveau-Brunswick et Gaspé, à l’extrémité de la péninsule gaspésienne. Gaspé l’emporte en importance par le nombre d’unités attachées à cette activité; sept navires sur treize appartiennent à sa flotte de bateaux. Ils sont d’une capacité moyenne d’environ cinquante à soixante-dix tonneaux. Le plus petit, le Breeze, du capitaine William Harbour, ne fait que quarante-cinq tonneaux. Le plus grand, le John Stewart, capitaine John Stewart, déclare soixante–seize tonneaux à son enregistrement. L’historien Jean-Baptiste Ferland, qui a visité la Gaspésie en 1836, se montre fortement impressionné par l’aspect lugubre de ces navires :

« Au large apparaît une goélette, à la coupe étrange, qui porte le cap sur nous. Deux longues chaloupes sont suspendues à ses flancs, l’une à babord et l’autre à tribord; sur un pont sont rangés une douzaine de gaillards, qui semblent prêts à tenter une aventure. Noire, lourde, se traînant péniblement sur les eaux, elle a la mine lugubre de ce mystérieux vaisseau de la mort, qui, suivant les marins anglais, se révèle, la nuit de la mi-été, à quelque bâtiment condamné à périr. »
 
Ce bateau revenait probablement de sa chasse, chargé de la graisse de ses prises, d’où cette impression de lourdeur qu’il dégage. Chaque goélette est montée, comme celle-ci, par dix à douze hommes. De 150 à 200 personnes sont employées à la chasse proprement dite des cétacés ou à la transformation de la graisse. Tout dépend des années. L’équipage dont parle Ferland arrivait d’Anticosti. Au cours des décennies précédantes, les baleiniers chassaient le mammifère dans les environs de la pointe gaspésienne puis, ce dernier se raréfiant, ils ont remonté occasionnellement le fleuve à sa poursuite. C’est ce que fera un jour le capitaine William Annett, capitaine du Defiance, en pourchassant trois « Greenland Whales ». Avec les années, les baleiniers ont pris le chemin de la côte labradorienne, là où les premiers chasseurs basques avaient introduit le métier en Amérique. 
 
Le nombre de goélettes baleinières à quitter le port de Gaspé varie annuellement entre un et dix navires. Certains s’adonnent à cette chasse pendant une vingtaine d’années consécutives. Le Breeze, du capitaine William Harbour et l’Admiration, du capitaine Joseph Tripp, sont de ceux-là. Les équipages prennent la mer au mois de juin et reviennent rarement avant septembre. Rendus à Gaspé, ils ont deux ou trois endroits pour transformer leur graisse en huile, Cap-aux-Os, la pointe de Penouille, la pointe Panart et l’Anse-aux-Cousins.
 
La baleine et ses produits
 
Quatre espèces de cétacés font l’objet d’une recherche intensive de la part des baleiniers de Gaspé. Leur préférée est la Baleine Noire, mais cette dernière disparaît rapidement, probablement en raison de la surpêche, parce qu’il y avait aussi les baleiniers américains qui fréquentaient les mêmes territoires que ceux de Gaspé. Au milieu du siècle, on n’en trouve plus que quatre ou cinq par année. Elle donne de 100 à 500 barils d’huile chacune, pour une valeur de 12 000 $. À partir des années 1860, les gens de Gaspé courent davantage après le Rorqual à bosse ou Humpback, dont ils tirent quand même de dix à quatre-vingt barils chacune. La Baleine bleue (Sulphur Bottom) et le Rorqual commun (Finner) présentent autant d’intérêt, mais elles sont plus difficiles à capturer à cause de leur rapidité. 
 
Dans les années 1820 et 1830, la baleine était d’un apport économique considérable, pas moins de 82 et 91 000 litres par année que les capitaines mettaient sur le marché. À eux seuls, les treize équipages de la baie de Gaspé fournissent le pays en huile d’éclairage à quatre-vingt pour cent des besoins. Les meilleurs années de l’industrie sont celles des décennies 1850 et 1860 alors que la production atteint un sommet, 233 038 litres (ou 51 330 gallons) d’huile.
 
Que pouvait-on rechercher dans la baleine qui soit suffisamment rentable pour attirer des gens dans un exercice qui demeure quand même périlleux? En fait, tout est utilisé dans la baleine, mais principalement trois choses. Les huiles en tout premier. L’huile de sperme, extraite du crâne du cachalot et dont on fait des chandelles, est utilisée à cet effet parce qu’elle se consume sans dégager d’odeur désagréable. Le « spermaceti », autre catégorie d’huile, sert de base dans la fabrication de produits de beauté. L’huile obtenue de la fonte de la graisse, de moindre qualité, est utilisée pour alimenter les lampes à l’huile. Ses fanons sont récupérés pour la fabrication d’objets de nacre ou bien employés comme supports dans la confection des corsets pour les dames, des parapluies et de pare-soleil. La viande de la baleine entre aussi dans l’alimentation des familles des baleiniers. Le capitaine Charles Stewart, parlant de cette consommation, rapporte que son goût se rapproche de celui du bœuf.
 
La chasse de la baleine commence à décliner à partir des années 1860 pour une multitude de raisons. La surpêche d’abord. Les Américains tuent à la fin des années 1860 entre trente et quarante baleines à chaque saison en utilisant un canon à harpon. Le drame dans l’affaire est que les harponneurs ne récupèrent que six à huit de leurs proies, les autres étant perdues au fond de la mer. L’arrivée de l’huile du charbon sur le marché canadien dans les mêmes années occasionne une baisse de la demande du produit baleinier. Un troisième facteur, dont les effets iront en s’accroissant, est l’introduction du baleinier à vapeur, plus performant et plus puissant. La Nouvelle-Écosse en fera les premiers essais en 1866. Résultat : cette année-là, uniquement sept baleiniers quittent le port de Gaspé et les campagnes de chasse vont en diminution constante pour ne compter seulement que trois sorties en 1875. Le capitaine Tripp enregistre la dernière expédition vers 1900.
 

Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « La pêche à la baleine – Le Port de Gaspé au XIXe siècle », L’Escale, no 11, septembre-octobre 1985, p. 37-41.
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