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Où Jacques Cartier a-t-il planté sa croix?
Thème : Société et institutions

Où Jacques Cartier a-t-il planté sa croix?

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur in autonome. Gaspé, 15 juin 2002


Jacques Cartier plante une croix à Gaspé le 24 juillet 1534 pour signifier l’appropriation des lieux au nom du roi de France, François Premier. Mais où Jacques Cartier plante-t-il cette croix? Cette question hante au premier titre les chercheurs, mais aussi tous les visiteurs qui débarquent à Gaspé. Cartier lui-même n’est pas d’une très grande précision dans la relation des événements qui se sont déroulés en cette circonstance. Il est toutefois possible, en se référant aux informations contenues dans son récit, d’en arriver à une réponse. En bref, celle-ci tient à trois points: à la géographie des lieux, à la température du moment et au texte de Cartier.
 
La baie de Gaspé est une immense échancrure qui déchire le paysage gaspésien dans sa partie la plus orientale. Trois rivières y déversent leurs eaux : la Saint-Jean, la Dartmouth et la York. Le plan d'eau ainsi créé se divise en plusieurs pièces d’eau. Il y a d’abord une immense ouverture près de son embouchure, laquelle forme ce qu’il est convenu d’appeler la baie extérieure. Une seconde nappe d’eau, dite baie intérieure, est coupée de la première et abritée derrière deux bancs de sable, ceux de Sandy Beach et de Penouille. La rivière York offre une troisième étendue d’eau que les Anciens appellent encore le Bassin. Les deux rives en sont jointes par un pont qui le traverse dans sa partie la plus à l’est. En bordure sud de ce bassin, se trouve aujourd’hui l’Hôtel de ville et sur l’autre versant, au nord, une voie de circulation rapide longe la baie. Un centre d’achat y a aussi été construit. Cette géographie particulière des lieux est demeurée inchangée depuis des millénaires et c’est la même que Jacques Cartier trouve en juillet 1534.
 
Son approche de la baie de Gaspé débute le 12 juillet alors qu’une température inclémente balaie toute la côte est de la Gaspésie. L’explorateur français, dont l’expédition compte deux navires, quitte ce matin-là la Conche Saint-Martin (Port-Daniel). Il vient de passer une semaine dans la Baie des Chaleurs et il veut sans doute retourner en France. Il longe d’abord la côte en direction est puis, suivant la courbe de la péninsule, en direction nord-nord-est. Jacques Cartier parle d'un « vent contraire » à sa progression, un vent qui sévit obligatoirement, dans cette condition, du nord-nord-est vers le sud-sud-ouest. Et, pour compliquer son avancée, les bourrasques s'accompagnent d'une forte bruine et d'une absence de visibilité qui l'obligent à s'arrêter deux fois, à Percé les 12 juillet, puis à l'entrée de la baie de Gaspé le 14 juillet.
 
Après deux jours de vaine attente à l'entrée de la baie de Gaspé, les deux navires de Cartier, dont l'un a perdu une ancre, pénètrent à l'intérieur de l’ouverture qui s’offre à eux sur une distance de sept à huit lieues (une lieue fait deux milles ou 4.4 km). La distance donnée par le Malouin fixe ce havre à la hauteur d'une ligne qui court depuis la péninsule de Penouille jusqu'au bassin de la rivière York. Si le chef d'équipage eut gardé ses deux navires sur le plan d'eau situé entre Penouille, la Pointe du Musée et Sandy Beach, autrement dit dans la baie intérieure, sa barque eut été poussée à terre. Cette baie intérieure est aussi agitée par les vents, en particulier ceux venant du nord-est. Il lui faut un endroit plus calme. Le bassin de la rivière York lui offre cet abri, du moins dans sa partie nord, celle sise à quelques cent pieds de l'actuel pont qui enjambe la rivière et juste en face du centre d’achat. Pourquoi? Parce que la montagne où est aujourd'hui construit le cœur de la ville coupe le chemin à un vent venant du nord-nord-est et crée un vacuum sur cette partie de la rivière. Apparaît alors à cet endroit un plan d'eau miroitant, tellement il est calme, dans un milieu pourtant brassé par la tempête.
 
Quelle certitude existe-t-il à propos de la localisation du site d’amarrage des navires de Jacques Cartier? Le 24 juillet 1984, à l'occasion du 450e anniversaire du passage de Jacques Cartier à Gaspé et de la prise de possession du Canada au nom du roi de France, une tempête de vent et de pluie d'une extrême violence s’est abattue sur l’extrémité de la péninsule au moment même des cérémonies de commémoration, en plein après-midi, obligeant les spectateurs à fuir. Des arbres ont été arrachés par la force des vents qui ont sévi au centre-ville, tout près du Musée de la Gaspésie. Or, ce vent venait du nord-nord-est en direction sud-sud-ouest et frappait toute la baie de Gaspé dans son entier. Partout sévissait une très forte vague, sauf sur une superficie d'à peu près 500 pieds sur 500 pieds, tout autour d'une petite pointe de terre émergeant en face du … centre d'achat Jacques Cartier.
 
 
Alors, une autre question se pose d’elle-même. Pourquoi Cartier aurait-il planté sa croix sur cette pointe et pas ailleurs? Cette question vient d’elle-même parce que le texte du capitaine malouin se montre imprécis quant à l’endroit où la cérémonie s’est déroulée. Il écrit: « Le XXIIIIe jour dudit mois nous fîmes faire une croix de trente pieds de haut, qui fut faite devant plusieurs d'eux, sur la pointe de l'entrée dudit havre. » Il existe cinq pointes à l’intérieur de la baie de Gaspé. Il y a la pointe nord du Bassin, en face du centre d’achat, puis la pointe sud, située près de la Marina et sur laquelle reposent maintenant les assises du pont. Se pourrait-il aussi qu’il s’agisse de la Pointe du Musée, ainsi appelée parce que s’y trouve le Musée de la Gaspésie, ou bien la Pointe Adams, près de Sandy Beach, comme lieu possible de relâche pour les navires français? En effet, des chercheurs ont considéré la Pointe Adams, mais d’autres ont aussi porté leur attention sur celle de Penouille, toutes deux fermant l’entrée du bassin de la rivière Dartmouth.
 
La Pointe ou péninsule de Penouille doit être exclue d’emblée parce qu'elle est exposée au vent venant du nord-nord-est. De toute façon, cette pointe n'a jamais été autre chose qu'un banc de sable battu par la mer et difficilement abordable autrement qu'en canot indien pour qui veut se glisser dans le seul abri qu’elle offre, la petite baie la séparant de la côte. Les pointes de Sandy Beach et Adams ne protègent pas non plus un navire sans ancre si le vent vient du nord-nord-est. Les deux sont frappées de plein fouet par un vent de cette direction. Reste encore la Pointe du Musée. En entrant dans la rivière York, et en la serrant de près, un navire pourrait théoriquement s'abriter d'un tel vent, mais la très faible profondeur des eaux à cet endroit et un fond rocheux rendent la chose impossible. 
 
Il y a encore la pointe sud placée à l'embouchure de la rivière York, près de la Marina, mais elle ne peut, elle aussi, être retenue. D'une part parce qu’il a été possible d’observer en 1984 que le vent nord-nord-est frappait cette pointe et y soulevait tout près une forte vague. D'autre part, cette pointe étant exposée au vent et les Indiens étant tous nus, « exceptée une petite peau de quoi ils couvrent leur nature (sexe) », comme l’écrit Jacques Cartier, ces derniers n'auraient certainement pas campé à cet endroit. Ils n’avaient pas de cabanes pour se protéger des intempéries et comme ils venaient d’ailleurs, et qu’ils n’étaient là que pour un temps, ils passaient leurs nuits sous leurs barques renversées, raconte l’envoyé de François Premier. Il est donc logique de croire dans ces conditions qu’ils aient campé en un endroit davantage protégé que cette pointe. Où cela alors? Cartier répond indirectement à cette question. Il écrit que le 24 juillet il a fait planter la croix « devant plusieurs d'eux. » Insistant, il ajoute même que « (nous) la plantâmes sur la dite pointe devant eux », c'est-à-dire là où certainement et même forcément ces Indiens se trouvaient, quelque part à l'abri du vent. 
 
 
Pour toutes ces raisons, il ne reste qu’un endroit où Jacques Cartier a pu planter sa croix en 1534, c’est-à-dire la pointe située au nord du Bassin de la rivière York. Elle se trouve à l'abri du vent, tant pour les hommes que pour les navires. Des découvertes archéologiques appuient cette affirmation. Des chercheurs ont trouvé en creusant la falaise de ce secteur en 1932 des ossements et des artéfacts qui témoignent d'une présence amérindienne de ce côté de la baie. Sans qu'il s'agisse des Indiens de Cartier, tout de même, ces objets indiquent bien que les autochtones fréquentaient cette pointe. Voilà aussi pourquoi le gouvernement canadien a, en 1934, érigé la Croix commémorant la prise de possession du Canada à proximité de ce site. Aujourd'hui, malgré les derniers aménagements urbains, le visiteur peut encore se rendre sur l'extrémité de la pointe qui émerge de la voie rapide longeant le bassin du centre-ville et, baigné dans le décor, imaginer la majesté de la cérémonie du 24 juillet 1534.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « Où Jacques Cartier a-t-il planté sa croix? », La Revue d'histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. XIV, no 1, janvier 1997, p. 32-34.
Roy, Charles-Eugène et Lucien Brault. Gaspé depuis Cartier - Le livre souvenir 1534-1934. Québec, Au Moulin des Lettres, 1934. 23 p., cartes, ill.
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