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Denis Riverin
Thème : Économie

Denis Riverin et la Compagnie du Mont-Louis

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 27 juillet 2002


L'une des politiques du roi de France, sous le régime français, est d'exploiter sa colonie d’Amérique du Nord tout en essayant d'y implanter des colons. L'ensemble des projets envisagés par ses fonctionnaires repose essentiellement sur des assises agricoles. Une des rares entreprises à chercher des appuis ailleurs que sur ce potentiel concerne le Mont-Louis. Elle est le fait d’un marchand et haut fonctionnaire, Denis Riverin, qui pense développer une colonie de peuplement basée sur l'exploitation de la morue. 
 
L’homme
 
Denis Riverin naît en 1650 à Tours, en France, et traverse en Nouvelle-France en 1675 à titre de secrétaire de l’intendant Jacques Duchesneau. Il n’a que vingt-cinq ans, mais une grande ambition l’anime. Il représente déjà, à cet âge, les intérêts d’un important investisseur dans la Compagnie de la Ferme du Roi dans la colonie, Jean Oudiette. Riverin devient membre titulaire du Conseil souverain en 1694 et accède de plein droit à cet office quatre ans plus tard. Pendant ces années, il se livre à la traite des fourrures pour son propre compte. Il prend ainsi de gros risques, d’autant que le marché de la pelleterie a tendance, à cette époque, à se saturer. 
 
Ses débuts dans les pêches
 
En 1685, Denis Riverin décide de diversifier ses intérêts, probablement aussi d’investir dans un champ plus prometteur. Cette année-là, il présente au roi un mémoire par lequel il propose de construire à ses frais un établissement de pêche de la morue. Il fait valoir le développement des pêcheries canadiennes comme le moyen par excellence de détourner la jeunesse de la traite des fourrures. Il souligne aussi le rôle que ces entreprises peuvent jouer en tant qu’école de formation pour les matelots et navigateurs dont la France a besoin. Son approche lui mérite l’appui du roi et il peut déjà engager des pêcheurs. Malheureusement des pertes d’hommes et de matériel en cours de traversée depuis la France ruine ses premiers efforts.
 
Persévérant, Denis Riverin revient à la charge et crée en 1687 la Compagnie des pêches sédentaires du Canada. Il planifie toujours l'intégration de jeunes Canadiens à son entreprise, répondant en cela aux souhaits du roi. Le gouvernement colonial lui accorde l’année suivante les seigneuries de Sainte-Anne-des-Monts et de Cap-Chat. Elles servent de base à ses opérations. Il loue aussi temporairement celle de Matane, mais il fait dès 1689 l’acquisition de la seigneurie de La Madeleine, beaucoup plus près des sites de pêche. Il peut de la sorte engager sept chaloupes dans la capture de la morue, ce qui signifie l’emploi d’une vingtaine d’hommes. Riverin demande et obtient dans ce projet plusieurs faveurs. Par exemple, celui-ci lui envoie des harponneurs basques pour enseigner à ses hommes les rudiments du métier et accepte de traverser sans frais sur ses navires tout le sel dont l’entrepreneur canadien a besoin pour la préparation de sa morue. 
 
Malgré l’aide de son souverain, les nouveaux efforts de Denis Riverin échouent. C’est que son travail s’inscrit cette fois-ci dans un climat de tension qui n’est pas propice au développement des pêches. La fin des années 1680 est l’occasion d’une guerre entre la Nouvelle-France et sa voisine du sud la Nouvelle-Angleterre. L’année 1690 est, notamment, celle où l’amiral Phipps remonte le fleuve Saint-Laurent en direction de Québec et prend soin de protéger ses arrières-gardes en éliminant les établissements de pêche érigés le long du Saint-Laurent. Il oublie celui du Mont-Louis, mais les habitants de Percé qui s’y réfugient constituent un poids qui alourdit le financement du poste et en menace la viabilité, d’autant que Riverin ne recevra aucun dédommagement pour l’aide apportée aux gens de Denys de la Ronde.
 
La relance de 1696
 
En 1696, Denis Riverin, qui persévère, veut se relancer sur des bases plus solides. Il s’associe avec plusieurs investisseurs canadiens dont François Hazeur qui, lui aussi, cherche à diversifier ses intérêts. Délaissant l’industrie du bois, ce dernier regarde du côté des pêches et se fait céder en co-partenariat avec Riverin la seigneurie du Grand-Étang, voisine de La Madeleine. Riverin présente en leur nom une requête au gouvernement dans laquelle il expose son dernier projet : il veut implanter quatre centres de production de la morue dont trois en Gaspésie : au Mont-Louis, où il se trouve depuis 1688, au Grand-Étang, sa nouvelle propriété, et à Gaspé, où il aimerait établir le quartier général de ses opérations et en faire le lieu d’un transit commercial avec la France et les colonies. 
 
Gaspé ne lui est pas concédé, mais Riverin redonne un élan à son entreprise en engageant une vingtaine d’embarcations au Mont-Louis. Le maintien de ses opérations lui permet d’intéresser des partenaires parisiens, Nicolas Bourlet et Étienne Magueux, et de leur offrir un copartenariat dans l’exploitation des pêches canadiennes. Riverin vient d’ailleurs d’acquérir directement du roi les titres de la seigneurie du Mont-Louis et il peut y installer du personnel à demeure. Il fonde avec les deux hommes d’affaires métropolitains la Compagnie du Mont-Louis et, ensemble, ils investissent dans la mise en place d’infrastructures comme des entrepôts, des logements et la construction de bateaux de pêche. Deux ans plus tard, tout est prêt pour lancer les opérations. Reste maintenant à trouver le personnel et c’est alors que Denis Riverin se tourne vers des Canadiens. Il réussit à intéresser des personnes de SaintMichel de Bellechasse et de Montmagny qu’il amène tôt au printemps 1699 sur son navire La Colombe. 
 
Le groupe comprend une centaine de personnes. Le détail important dans ce recrutement c’est le fait que ces gens font suivre leur famille. Elles sont précisément au nombre de vingt-six. La solidarité interpersonnelle et les possibilités de régénération de la communauté par le biais des naissances créent une dynamique tout à fait différente des précédentes expériences. Treize d’entre-elles s’installent sur le banc de la rivière Mont-Louis, ce qui signifie qu’elles s’adonnent en priorité à la pêche, bien qu’elles se livrent aussi à une agriculture de subsistance. Les autres familles reçoivent des concessions de terre à l’intérieur de la vallée du Mont-Louis et apportent au poste de pêche une autosuffisance alimentaire. C’est encore là une nouveauté par rapport aux entreprises précédantes. 
 
Denis Riverin mise sur la polyvalence de sa main d'oeuvre pour développer sa petite colonie. Il a trouvé des engagés capables d'exercer plusieurs métiers. Tous possèdent une expérience dans la pêche ou dans la transformation de la morue comme maîtres de chaloupe, saleurs, trancheurs ou simples pêcheurs, mais tous exercent un second métier, charpentiers, maçons, calfats ou tailleurs de pierre. Ainsi, le poste que Riverin veut établir pourra développer son autarcie et se tirer d'affaires de façon autonome. L'année 1699 permet à ses engagés d'ériger des quais pour le débarquement du poisson, d'installer un aqueduc qui descend de la montagne et de construire des vigneaux pour le séchage du poisson. Une autre partie de la main-d'œuvre défriche le terrain et ensemence quelques arpents de terre. À l'automne, Riverin peut déjà envoyer quelques poches de blé au roi pour montrer que son entreprise est partie sur le bon pied.
 
Malheureusement, ses associés ne voient pas la vocation de l’établissement du Mont-Louis du même oeil. Pour eux, ce qui compte, c'est la fourrure, non la colonisation du territoire ou les entreprises de pêche. Et Riverin n'a rien fait dans le sens de leurs intérêts. Ils envoient donc au printemps suivant un délégué chargé de ramener les employés à Québec, de gré ou de force. Mésentente et fin abrupte marquent ce projet de colonisation presque unique en Nouvelle-France.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Lee, David. « Les Français en Gaspésie de 1534 à 1760 », Lieux historiques Canadiens, Cahiers d’archéologie et d’histoire no 3, p. 26-69.
Mimeault, Mario. « Denis Riverin et la Compagnie des pêches sédentaires du Canada – Les difficultés d’implantation d’une industrie canadienne de la pêche sédentaire en Nouvelle-France ». Manuscrit, octobre 1981. 44 p.
Nish, Cameron. « Denis Riverin », Dictionnaire biographique du Canada, vol. II, p. 600-602.
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