Chania

Les Lefebvre de Bellefeuille
Thème : Société et institutions

La famille Lefebvre de Bellefeuille et la difficile ascension au rang de seigneur, 1640-1744

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 28 août 2002


La famille Lefebvre de Bellefeuille constitue un des plus beaux exemples d'ascension sociale de l'histoire de la Nouvelle-France. La réussite de ses membres se situe dans le cadre d’activités de pêche menées dans l’est de la colonie, d’abord à Terre-Neuve puis à Louisbourg et, enfin, en Gaspésie. 
 
Les débuts d’une lignée
 
L'histoire des Lefebvre en Amérique commence avec l'arrivée de Thomas Lefebvre, tonnelier et, plus tard, interprète en langue amérindienne. Ce pionnier, qui n'est qu'un simple artisan d'ascendance roturière, travaille un temps à la traite des fourrures en Acadie avec quelques uns de ses fils. L'un d'eux, Jean-François, se fixe à Plaisance vers 1690. Se faisant pêcheur de morue, il monte une entreprise familiale qui le fait bien vivre, mais ses activités n'en font pas pour autant un personnage de haute lignée. Les documents le désignent sous le nom de Lefebvre "dit" Bellefeuille, mais ce n'est là qu'un surnom, d'ailleurs fort répandu à l'époque.
 
En 1713, la France signe le Traité d’Utrecht par lequel elle cède l’île de Terre-Neuve et sa colonie de Plaisance à l’Angleterre. Jean-François Lefebvre déménage à Louisbourg et, de là, il continue à pêcher dans le golfe Saint-Laurent. Il amène avec lui ses trois fils Georges, François et Pierre dit Desisles. Le père et les fils ne sont pas en terre étrangère. Un des frères de Jean-François, Pierre, qui a épousé Françoise Boissel, la fille d’une des plus anciennes familles de pêcheurs de la Gaspésie, faisait le commerce du poisson dans ce secteur. Il est d’ailleurs plausible de croire que Jean-François le fournissait en morue et que Pierre écoulait la production sur le marché de Québec ou auprès de grossistes européens ayant un pied à terre dans la capitale de la colonie. 
 
Les seigneurs de Pabos
 
C’est dans la baie de Pabos, tout près de Percé, que Jean-François Lefebvre dit Bellefeuille s’installe vers 1719 avec ses fils pour transformer sa morue. Les lieux ne sont pour ainsi dire pas exploités par leur propriétaire, le seigneur René Hubert. Celui-ci gagne bien sa vie à titre de greffier au Conseil souverain de Québec et il semble leur porter peu d’intérêt. Or, Hubert, qui a Pierre Lefebvre comme voisin dans la basse ville de Québec, décède au cours de l’année 1725. On voit là la facilité avec laquelle les contacts ont pu s’établir entre ses héritiers et Pierre Lefebvre et comment ce dernier en vient à acheter la seigneurie de Pabos. 
 
Pierre Lefebvre ne reste pas propriétaire de Pabos bien longtemps. Pourquoi? Il est difficile de le dire. Peut-être préfère-t-il s’en tenir au commerce. Ou bien il a été mandaté par son frère et ses trois neveux pour acheter la seigneurie de Pabos et la leur revendre. C’est en tout cas ce qu’il fait à l’automne 1730 et au même prix d’ailleurs, ce qui milite en faveur de cette dernière hypothèse. C’est aussi de la sorte que ses neveux Georges, Jean-François et Pierre Lefebvre dit Bellefeuille deviennent conjointement seigneurs de l'endroit. Désormais, ils signeront leur nom en écrivant Lefebvre "de" Bellefeuille.
 
Une difficile prise de possession
 
Ces nouveaux nobles, devenus du jour au lendemain des « Barons » de la morue, poursuivent leurs activités de pêche avec leur père, mais ils doivent défendre leurs nouvelles prérogatives. Installés tout à côté d’eux dans l'anse de Pabos depuis plus d’une dizaine d’années, des pêcheurs basques y transforment aussi leur morue sans se préoccuper des problèmes de propriété. Il est, dans ce contexte, assez délicat de faire accepter à ces pêcheurs une aussi fulgurante ascension et de faire respecter ses droits de nouveaux propriétaires. Des tensions apparaissent d’ailleurs dès le printemps 1731 quand les premiers navires de Bayonne arrivent à la côte. 
 
En effet, quand les pêcheurs basques, dirigés par un certain capitaine Berdoulin, reviennent à Pabos, qu’elle n’est pas leur surprise d’entendre la famille Lefebvre réclamer en vertu de leurs nouveaux titres la propriété exclusive des graves et leur demander de payer un droit de location sur les plages utilisées. Plus encore, ils constatent que les nouveaux seigneurs ont démoli leurs échafauds pour en récupérer les clous. Ils ont en plus ramassé les outils qu’ils avaient laissés sur place à l’automne précédent et pillé leurs réserves de sel. Les esprits s’échauffent rapidement et ce sont les armes à la main que les Lefebvre s'imposent. À un cheveu d’en venir aux coups, l’équipage basque préfère se plier aux exigences des nouveaux propriétaires pour ne pas perdre sa saison, quitte à faire appel à la justice française. Après enquête, celle-ci donnera finalement raison à la famille Lefebvre.
 
La propriété des seigneurs Lefebvre sur les graves de Pabos est à nouveau contestée au début des années 1740 par un autre équipage basque dirigé par un dénommé Foulque. Ce dernier écrit aux autorités de Québec, au printemps 1742, pour remettre en question la concession accordée à la famille Lefebvre sous le prétexte qu’elle allait à l’encontre de l’Ordonnance de la Marine de 1681. Ce édit royal interdisait aux Canadiens de s’installer sur les rives du golfe Saint-Laurent situées entre le Cap-des-Rosiers, à l’entrée de la Baie de Gaspé, et le Cap-d’Espoir, tout juste un peu plus loin que l’anse de Percé. L’objectif du souverain français était, par cette loi, d’assurer en priorité la disponibilité des espaces de séchage de la morue aux pêcheurs de la métropole. Mais voilà, le havre de Pabos n’entre pas dans le périmètre réservé exclusivement aux pêcheurs européens et, suite encore une fois à une enquête des autorités administratives, la famille Lefebvre sera confirmée dans ses droits.
 
Trois ou quatre ans plus tard, l'un des fils de Jean-François Lefebvre, François, acquiert toutes les parts de la seigneurie familiale et devient l'unique détenteur des titres. La tâche lui est d’autant plus facile que son frère aîné Georges s’installe en permanence à Saint-Malo dans les années 1730 où une brillante carrière dans la marine française le retient en Europe. Son plus jeune frère Pierre, dit Desisles, gagne pour sa part la partie supérieure du Saint-Laurent à un moment indéterminé et le laisse seul sur la seigneurie de Pabos. 
 
François Lefebvre de Bellefeuille achève l'ascension sociale de la famille en s'unissant à l'une des nobles lignées de la Nouvelle-France. Il épouse en 1744 Marie Hertel de Cournoyer, fille de Michel Hertel, Sieur de Cournoyer, membre du Conseil Souverain de la Nouvelle-France et juge bailly de l'Île Royale. Sa femme l’accompagne par la suite sur sa seigneurie et l’appuie dans ses efforts pour faire de son entreprise un des bons exemples de succès que l’on enregistre dans le monde des pêches. Enfin, au plan personnel, le récit de vie de la famille Lefebvre de Bellefeuille montre bien qu'être pêcheur ne constitue pas nécessairement un handicap lorsqu'on a des ambitions bien menées et qu'on sait les défendre.
 
 
Bibliographie :

Bélisle, Jean. Historique de Pabos. Montréal, M.A.C., 1980. 112 p., cartes, ill.
Brotherton, Gérald et alii. Pabos, site historique et archéologique. (Gaspé), Musée de la Gaspésie, (C l985). 78 p., ill., cartes, (Cahiers Gaspésie Culturelle, 4).
Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. Destins de pêcheurs: Les Basques en Nouvelle-France. Une étude de la présence basque en Nouvelle-France et de son implication dans les pêches sous le régime français. Thèse de Maîtrise es Arts, Département d'Histoire, Université Laval, 1988. 333 p., cartes. ill.
Mimeault, Mario. « Regard historique sur les pêches IV : La pêche dans la Baie des Chaleurs : une affaire de famille », Gaspésie, vol. XXVIII, no 1, mars 1990, p. 25-30.
Chania
Chania