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Le tourisme
Thème : Économie

Le tourisme en Gaspésie. Les débuts d’une richesse renouvelable

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 30 juillet 2002


Le tourisme est une industrie apparue en Gaspésie au cours du XIXe siècle. L’itinérance vacancière revêt à cette époque un visage passablement différent de celui qu’elle affiche maintenant. Elle emprunte davantage dans ces débuts le visage du pèlerin que du motoneigiste, du randonneur pédestre ou de l’amant de la nature. Par la suite, le tourisme de masse est attiré par l’amélioration des transports et la publicité gouvernementale. Ainsi, débarquent sur nos côtes des familles et des sportifs aux intérêts aussi divergents que rentables pour la péninsule parce que des chroniqueurs ont préparé le terrain. Cet article relate les débuts de cette industrie en région.
 
Le tourisme religieux
 
Le plus surprenant des visiteurs débarqués en Gaspésie au XIXe siècle est celui issu des pèlerinages religieux. Les années 1870 voient, en effet, fleurir au Québec un tourisme de dévotion. Ce phénomène doit en partie son éclosion aux évêques catholiques qui élèvent en 1876 la mère de Marie au rang de divine protectrice de la province. Les lieux de culte consacrés à sainte Anne se multiplient dès lors dans l'est du Québec. Le plus ancien d’entre eux est situé sur la réserve micmaque de Ristigouche, dans la Baie des Chaleurs. La mission, établie par les pères récollets, possède une église dédiée à sainte Anne depuis la fin du régime français et la paroisse elle-même a été placée sous son vocable. Cette dévotion à cette sainte connaît son apogée en 1910 lors des festivités entourant le 300e anniversaire du baptême du grand chef Membertou. Cette rencontre de tous les Micmacs des Maritimes est le moment choisi pour ériger un monument à la sainte patronne.
 
En 1884, un sanctuaire à sainte Anne est érigé sur la montagne située derrière le village de Percé. Ce nouveau lieu saint, où la grand-mère de Jésus est présentée comme la protectrice des navigateurs et des pêcheurs, enregistre un succès de foule qui se perpétue. Par exemple, 2 000 pèlerins le visitent en 1943 et, semble-t-il, autant en 1946. La dévotion à sainte Anne suscite aussi une grande ferveur sur le versant nord de la Gaspésie. En 1886, la paroisse de Sainte-Anne-des-Monts élève une statue à l'image de celle qui assure la protection de ses enfants en mer. Les chroniques touristiques présentent rapidement la petite localité comme le « lieu de pèlerinage favori des marins gaspésiens. » Comble du bonheur, leur divine protectrice les gratifie en 1958 d'une guérison miraculeuse.
 
À Carleton, l'oratoire Notre-Dame du Mont-Saint-Joseph, autre lieu saint, construit en 1935, se taille rapidement une réputation enviable. Les visiteurs y affluent à telle enseigne que l'évêque de Gaspé élève en peu de temps la petite chapelle au rang de sanctuaire diocésain. À l'extrémité de la péninsule, à Pointe-Navarre, tout près de Gaspé, les pères Servites de Marie érigent en 1942 un temple consacré à Notre-Dame-des-Douleurs. La petite église acquiert rapidement une renommée qui traverse les frontières provinciales, voire même nationales. L'objet de cette vénération tient surtout aux guérisons attribuées à son fondateur, le père Watier.
 
Les précurseurs d'un tourisme de masse
 
Des bateaux de ligne, comme le Campana, le Miramichi, et, plus tard, le Lady Eileen et l'Admiral font pendant la deuxième moitié du XIXe siècle la navette entre la vallée du Saint-Laurent et les Provinces atlantiques. Ils s'arrêtent à plusieurs villages de la Gaspésie et il arrive que des chroniqueurs à la recherche de sujets d'écriture intéressants débarquent. La mode est d'ailleurs en ce temps-là aux récits de voyage et leurs écrits ont, comme effet bénéfique, d’attirer sur le terrain un tourisme de villégiature. Jean-Baptiste Ferland publie en 1861 un récit de voyage avec, comme toile de fond, une Gaspésie riche d'histoire. Le genre est repris dans les décennies suivantes par ses émules James McPherson-Le Moine et Faucher de Saint-Maurice. En 1864, le photographe Thomas Pye édite un recueil de gravures sur la péninsule agrémenté de textes explicatifs. George Monro Grant lance, dans le même style, son Picturesque Canada en 1882. Des journaux publient des suppléments illustrés où la Gaspésie occupe une bonne place, comme cette édition de L'Opinion publique du 22 novembre 1877 présentant les plus beaux sites et phares maritimes. Ces vacanciers n'ont pas enrichi la région par la durée de leur séjour, mais l'effet de leur plume et de leur stylet a fait autant pour son économie qu'une campagne de publicité bien orchestrée. 
 
La clientèle sportive
 
La possibilité de mener des activités sportives en toute liberté constitue un attrait supplémentaire pour toute la Gaspésie. Un homme d'affaires des grands centres canadiens, George Stephen, futur président du Canadien Pacifique et aussi futur Lord Mount Stephen acquiert en 1871 de nombreuses terres le long de la Causapscal pour y pêcher le saumon à sa convenance. Il cède en 1880 une partie de sa propriété à un club d'Américains de New-York qui fondent le prestigieux Restigouche Salmon Club. En 1905, ce dernier groupe de plaisanciers vend à son tour une partie de son territoire au Matamajaw Salmon Club dont les membres viennent d'aussi loin que Boston, Chicago, New-York et Toronto. Les richissimes amateurs traversent même des vieux pays pour taquiner le poisson de la Gaspésie. Par exemple, à Sainte-Anne-des-Monts, l'homme d'affaires Théodore-Jean Lamontagne reçoit à chaque année la visite de riches industriels britanniques qui pêchent le saumon à seulement quelques pas de son château. 
 
La chasse représente dans le même contexte un des atouts appréciables de la Gaspésie, mais c’est aussi un des plus difficilement gérables. La poursuite du gros gibier, le caribou en particulier, attire beaucoup de monde. Son aire d'habitation restreinte rend cet animal vulnérable, mais son troupeau demeure toujours abondant à cette époque. Le chroniqueur James McPherson Lemoine signale en 1878 que des carnages ont laissé de nombreuses carcasses de cet animal presque intactes dans l'arrière-pays de Nouvelle et de la Ristigouche, sacrifiées uniquement pour leur trophée et leur fourrure. C'est par wagons entiers que la Compagnie du Chemin de fer de la Baie des Chaleurs transporte des venaisons de caribou vers les États-Unis dans les années 1910 à 1920. À l’évidence, l'abondance de ce gibier et sa facilité d'accès ont attiré un tourisme d’élite, sans doute payant, mais la péninsule a perdu le contrôle de son exploitation, comme, cent ans plus tard, lui échappera celui du chevreuil.
 
Le tourisme gaspésien s'est développé grâce à une clientèle diversifiée. Dévots, artistes, chroniqueurs, pêcheurs, chasseurs, hommes d'affaires ont défilé tour à tour ou simultanément sur les routes de la péninsule, dans ses forêts ou sur ses cours d’eau. Timides au départ, les activités récréatives ont pris de l'ampleur à la faveur du développement des moyens de transport. Des récits de voyages, des chroniques, des recueils de gravures, des articles de journaux et de revues promotionnelles ont permis à l’industrie de recruter une clientèle. Aujourd’hui, avec le déclin des forêts et la rupture des stocks qui grève l'industrie halieutique, le tourisme demeure la seule ressource renouvelable sur laquelle l'économie de la Gaspésie peut encore se reposer, si elle en conserve le contrôle.

 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Langevin, Louise. « Un siècle et demi de tourisme en Gaspésie », Gaspésie, vol. XXXVIII, no 1, été 2001, p. 17-23.
Mimeault, Mario. « Le tourisme en Gaspésie », L’Estuaire, vol. XX, no 2, juin 1999, p. 3-14.
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