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Cartier ou la construction d’un héros
Thème : Société et institutions

Jacques Cartier ou la construction d’un héros

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 15 septembre 2002


D’après les manuels scolaires anciens, Jacques Cartier, capitaine du port de Saint-Malo, arrive le premier au Canada, découvre le pays et se rend directement dans la baie de Gaspé pour accomplir sa mission. Les nouveaux livres d’histoire rajustent le tir. Le Cartier de 1534 explore maintenant le pays, passe par la Gaspésie et en profite pour prendre possession du territoire au nom du roi de France. De découvreur, il revêt désormais le statut d’explorateur, mais la nuance tend à montrer que Jacques Cartier est devenu une figure de proue que chacun cherche à présenter selon son angle de vision.
 
Le portrait de Jacques Cartier
 
La figuration traditionnelle de Jacques Cartier repose sur une représentation exécutée par un peintre franco-russe du XIXe siècle du nom de François Riss. Son portrait du célèbre Malouin était exposé à l’Hôtel de ville de Saint-Malo où Théophile Hamel l’a trouvé et reproduit. La poste canadienne a par la suite adopté cette représentation qu’elle a multipliée en 1857, 1867, 1908, 1934, 1978 et finalement en 1984. Pendant ce temps, les banques canadiennes émettent aussi des billets, des médailles et des pièces de monnaie à l’effigie du Cartier de Riss. Les maisons commerciales, les divers comités responsables des célébrations commémoratives de 1934 et de 1984, les sculpteurs et les peintres de circonstance, tous, quand ils n’empruntent pas le Cartier de Riss/Hamel, créent leur représentation, mais elle conserve le profil, la barbe et le béret de Riss. En fait, ce que ces institutions publiques ont fait, c’est d’imposer subtilement la figure d’un héros national à la mémoire collective.
 
L’appropriation du héros par les nationalistes
 
Une fois cette représentation mentale incrustée dans le subconscient des gens, ne reste plus qu’à la relier à une cause et qu’à se l’approprier. C’est ce que l’élite canadienne-française tente de faire dès le premier tiers du XIXe siècle. En 1834, suite au blocage politique qui suit le rejet des 92 Résolutions, les Canadiens français se cherchent des références historiques et quelquefois s’en créent. C’est, consciemment ou non, la démarche suivie par les politiciens. En 1890 Jean-Baptiste Chouinard, ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, explique qu’il « fallait regrouper les forces vives de la nation, les mettre en lumière, et par-là affirmer, toujours et de plus en plus, que la race canadienne-française entendait conserver fidèlement et faire respecter ses institutions, sa langue et ses lois ». Une bonne manière d’y parvenir pour les nationalistes est de mettre en évidence les événements et les personnes par lesquels le Canada français s’est affirmé. Telles sont les intentions du président de la Société Saint-Jean-Baptiste Amédée Robitaille quand, à l’inauguration en 1889 du Parc-Cartier-Brébœuf à Québec, il présente Jacques Cartier comme l’ancêtre de tous les Canadiens : « Parce que c’est là que le Malouin vaillant, notre premier ancêtre historique, jeta en terre la croix conquérante et civilisatrice », lance-t-il. 
 
Le souvenir des modèles que l’on proposerait à la population devrait, dans l’esprit de l’élite, inciter les gens à s’unir dans l’affirmation de leurs droits sans souci de leur appartenance culturelle. Glorifier Jacques Cartier dans cette optique, n’est rien d’autre que de promouvoir  les intérêts nationaux. C’est ce que fait l’ex-député du comté de Gaspé et sénateur Rodolphe Lemieux en 1934 quand il voit en lui un personnage de haut rang : « Jacques Cartier, c’est le héros vraiment et pleinement canadien que tous les habitants de ce pays, Anglais ou Français, doivent exalter ». 
 
Les politiciens 
 
Les politiciens se disputent aussi Jacques Cartier au  profit de leur électorat. C’est l’intention manifeste d’Edgard Rochette, député de Charlevoix, lors de l’inauguration de la croix de Cartier à l’Île-aux-Coudres en septembre 1928 : « C’est ici que Cartier put enfin juger de la grandeur, de l’immensité de sa découverte et mesurer l’importance du trésor dont il venait de prendre possession pour son Dieu et son Roi ». 
 
Les Fédéralistes ne sont pas en reste. Louis-Antoine Chauveau, premier ministre du Québec, lance à l’inauguration du monument dévoilé en l’honneur de Jacques Cartier à Gaspé en 1934 un appel fédéraliste par la bouche du héros lui-même, à qui il prête ces mots : « Oui, Cartier est avec nous ce soir : je le laisse parler : … Avec quel intérêt et quelle sympathie j’ai suivi vos luttes pour la survivance … Vous apporterez à la civilisation canadienne une forme concurrente et non contrariante de la civilisation britannique ».
 
Et la récupération religieuse
 
Le même Chauveau connaît l’importance de l’Église dans le jeu politique et fait rien de moins, pour se l’attacher, qu’un acte de courtisanerie à l’occasion de l’inauguration du monument Cartier-Bréboeuf en associant le héros français à la société religieuse : « N’y voyez-vous pas (dans ce monument) comme l’image de deux sociétés dont l’intime union garantit la paix du monde, l’ordre et la liberté, la société religieuse et la société civile? D’un côté le héros chrétien dévoué à son pays et à sa foi, de l’autre, l’apôtre dévoué à sa mission …». Le Cardinal Taschereau insiste à la même occasion sur le lien Église-État-Nation qui doit être maintenu, un thème présent dans à peu près tous les discours du temps. « La fête qui nous unit aujourd’hui au pied de cette croix… servira à rendre plus étroits que jamais les liens qui unissent la nation canadienne à la Sainte-Église catholique, apostolique et romaine ». 
 
Monseigneur François-Xavier Ross, premier évêque du diocèse de Gaspé,  ne peut demeurer en-deçà de cette récupération. Au jour de son intronisation, le 3 mai 1923, il associe le geste de Cartier à rien de moins qu’une affirmation de foi. Habile orateur, le nouveau prélat va jusqu’à inverser les priorités de l’explorateur français: « C’est sur les côtes pittoresques de Gaspé … que fut plantée la croix historique incrustée des lys de France, pour marquer la prise de possession du pays, au nom du Christ, par la France qui exécutait les gestes de Dieu ». 
 
Peut-on, finalement, considérer Jacques Cartier comme le premier héros national? Au plan personnel, il est douteux que l’homme se soit pris pour une grande figure. Marin hautement compétent, il menait une mission de routine. Au plan national, sa personnalité et sa mission  le plaçaient postérieurement à l’avant-plan des préoccupations d’une élite désireuse d’affirmer le fait canadien-français. En le présentant comme celui qui a mis en terre la semence de la culture française en Amérique, son aventure faisait contre-poids à une image réductrice des Canadiens français que Lord Durham avait propagée en affirmant en 1840 qu’ils constituaient un peuple sans histoire ni littérature. 
 
 
Bibliographie :

Chouoinard, H.-J.-J.-B. Fête nationale des Canadiens français célébrée à Québec en 1881-1889. Québec, Belleau et Cie, 1890, p. 226, 320, 435, 512.
Mimeault, Mario. « L’iconographie de Jacques Cartier », in  Relation originale du premier voyage de Jacques Cartier en l534. (Gaspé), Musée de la Gaspésie, (C l984), (Cahiers Gaspésie Culturelle, 2), p. 12-40.
Mimeault, Mario. Projet d’exposition Jacques Cartier – Synopsis. Version 4. Gaspé, Musée de la Gaspésie, août 2001. 50 p.
Noppen, Luc. Le portrait de Jacques Cartier ou la découverte des découvreurs au XIXe siècle. Québec, Musée du Québec, 1984. 31 p., ill.
Ross, François-Xavier. Mandements de l’évêque de Gaspé. Gaspé, Évêché de Gaspé, 1923. Vol. I, mandement no 3, donné le 3 mai 1923, Jour de la Fête de l’invention de la croix.
 
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