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Pierre Revol
Thème : Société et institutions

Pierre Revol

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 25 juin 2002


Pierre Revol est un Canadien français de première génération. Il arrive en Nouvelle-France en 1739. Homme d’affaires, il connaît une carrière bouleversée. Associé avec des partenaires, puis à son compte, il se monte, treize ans plus tard, un établissement de pêche dans la baie de Gaspé, mais les péripéties de la Conquête jettent son entreprise par terre.
 
Les antécédents
 
Pierre Revol est un Français tout juste débarqué en Nouvelle-France quand il s'intéresse à Gaspé. Son arrivée se situe en 1739. Il est ce qu’on appelle un faux-saunier, un contrebandier du sel. À l’époque, il existe en France un marché noir du sel dont la rareté et la variation des prix d'une région française à l'autre en rendent le commerce illégal lucratif. Ceux qui s'y adonnent payent cher en cas d'arrestation, particulièrement les récidivistes. Les condamnations vont de l'emprisonnement jusqu'à la peine de mort, en passant par l'exil dans les colonies. Accusé d'une telle activité, Revol se voit imposer le bannissement de la France et l'exil à vie dans la colonie du Canada. 
 
Son statut de citoyen banni lui ferme passablement de portes au départ. C'est sans doute la raison pour laquelle il se retrouve en 1744 simple soldat dans les troupes de la Marine en garnison à Québec. Le coup de chance pour Pierre Revol est la rencontre de Charlotte Roy, fille de Joseph Roy, un riche marchand de Beaumont. Leur mariage, célébré le 17 février 1744, lui permet d'accéder à un rang plus acceptable pour le fils de famille qu'il est. On doit même supposer qu'il sut jouer du prestige attaché au rang social paternel pour s'immiscer dans cette riche famille. Cette union avec la jeune Charlotte Roy - elle n'a que seize ans - constitue pour lui une bonne affaire. Il reçoit une dot de 1 500 Livres et son union le fait entrer dans un cercle d’influence en contact avec l’administration de la colonie.
 
Une nouvelle carrière
 
Après son départ de l’armée vers 1745, Revol se lance en affaires avec son beau-père. Devenu marchand, il loue une maison dans la basse ville de Québec, sur la rue du Sault-au-Matelot, à deux pas du port. Il achète aussi un brigantin appelé La Marie-Jeanne, outil essentiel en Nouvelle-France pour faire du commerce. D’abord utilisée pour faire le transport du sel, la Marie-Jeanne prend la direction de la Gaspésie dès l’année suivante. Le 23 juillet 1746, Pierre Revol s'associe avec François La Rue dit la Sapinière pour faire la pêche au Mont-Louis. La Marie-Jeanne sert de bateau d'approvisionnement pour les équipes installées à cet endroit et le transport de la morue à Québec. Il se défait par après de ce bateau pour en acquérir un plus important, Le Comte de Saxe. C’est un navire marchand de deux cents tonneaux, armé de huit canons. Grâce à lui, il se lance dans le commerce avec les Indes Occidentales. Un nouveau partenaire, le secrétaire du gouverneur de l'époque, monsieur de La Galissonière, lui assure tous les sauf-conduits nécessaires.
 
Un faux pas
 
Cette relation d’affaires permet à Revol de convaincre le gouverneur de demander la révocation de sa condamnation aux autorités parisiennes. Un faux pas attribuable à son empressement manque cependant de ruiner son entreprise. À la fin de la saison de navigation de 1748, Revol arme Le Comte de Saxe pour les Iles-sous-le-vent et, sans prendre la précaution d’attendre le résultat des démarches entreprises pour la révocation de sa peine, ni demander la permission de quitter la colonie, il prend la mer. Aussitôt averti, le gouverneur envoie une chaloupe avec un détachement de soldats pour arraisonner le Comte de Saxe. Ils le rejoignent à l'Île-aux-Coudres, mais ne peuvent l’aborder et s’en reviennent bredouilles. Pierre Revol se rend en Martinique où des ordres lancés contre lui par les autorités françaises arrivent trop tard pour l'arrêter. Son navire rechargé, il met aussitôt le cap sur le port de Bordeaux, puis celui de Marseilles où les fonctionnaires l’attendaient. Mis en prison, on l’en sort sur les ordres du roi pour l’expédier en Nouvelle-France. Le fugitif s’en tire finalement avec une peine minimale de six mois d’emprisonnement.
 
En affaires à Gaspé
 
Homme aux multiples rebondissements, Revol reprend vite le collier et montre un intérêt encore plus marqué pour la pêche. Propriétaire pour moitié avec Jean Herigoyen du brigantin Élizabeth, il confie son navire à un pêcheur professionnel, Martin Dinhargue dit Guignard, basque d’origine. En 1752, Revol s’associe avec un autre partenaire, André Arnoux, un chirurgien de la ville de Québec. Cette fois-ci, ce n’est pas pour mener une pêche errante sur les bancs, mais pour établir des personnes dans un poste permanent à Gaspé. Trois ans plus tard, les deux associés ont amené quarante habitants à cet endroit, « lesquels ont déjà défriché assez de terres pour recueillir en peu de temps plus de grains qu'il n'en faut pour leur subsistance », disent-ils dans une requête présentée au roi pour se faire concéder les terres développées. Tout permet de croire que ces gens viennent de la région de Granville, en Normandie, et de ses environs. Des bateaux de pêche attachés à ce port débarquent à chaque année un nombre important de passagers à Gaspé. La plupart continuent leur route jusqu'à Québec, mais Revol a pu en retenir plusieurs. 
 
Le poste de Gaspé
 
Pierre Revol travaille dès lors à doter son établissement des installations nécessaires à ses opérations. Il remet d’abord en marche un vieux moulin à scie qu’il a trouvé sur place pour produire le bois dont il a besoin. Il engage à cet effet Joseph Dion de Saint-Valier et Athanase Lemelin. Dion lui promet de faire valoir le moulin à scie « de son mieux » et « de le faire marcher selon qu'il sera en état. » La présence de cette construction montre que Revol n'est pas le premier installé dans ce coin de la Gaspésie. Tout juste à côté, il existe un autre poste, dans la baie des Morues (aujourd'hui Malbaie), un endroit appelé Barachois. Jusqu’en 1754, le propriétaire en est un certain Francois Thibodeau.
 
Au printemps de cette année-là, Pierre Revol fait des propositions d’affaires à son concurrent et entre en société avec lui. Les deux marchands s'entendent pour huit années, mais rétroactivement au 25 octobre 1752. Leur accord porte sur la pêche, le commerce de la morue et la traite avec les habitants du lieu. Il englobe de plus l’établissement de Thibodeau, où Revol a déjà investi de l'argent en y faisant construire une maison en pièce sur pièce. Ce dernier prend à sa charge la fourniture des fonds nécessaires pour le roulement des opérations, le commerce et la pêche. Deux bateaux, Le Saint-Pierre et le Saint-Jean-Baptiste, supportent les activités. Le sieur Thibodeau doit, en contrepartie, établir sa résidence au dit lieu de Barachois pour toute la durée du partenariat. Sa femme, son beau-frère et sa belle-soeur doivent rester avec lui, tous étant nourris et logés aux frais de la société.
 
La pression anglaise
 
Pendant que Revol consacre ses efforts à développer son établissement, un état de guerre sévit dans le golfe Saint-Laurent. Les Anglais exercent une pression directe sur son poste. Lui-même et son associé Arnoux la jugeaient si forte qu’ils avaient, au début de leurs opérations, demandé aux autorités de construire un fort à l'entrée de la baie de Penouille. Les avantages d'une telle infrastructure dépassaient même la sécurité du poste de Gaspé puisque, si jamais celui-ci était pris par les Anglais, avaient-ils fait valoir, l'entrée du fleuve serait interdite aux vaisseaux français. Qui plus est, la pêche serait entièrement perdue sur la côte gaspésienne, tant pour le Canada que pour la France, ajoutaient les deux hommes dans leur requête. Le roi leur refuse quand même sa permission et leur envoie plutôt vingt hommes armés pour constituer une milice. L'hiver 1756 est difficile à passer en raison d’une disette. En plus, l’année suivante, une escadre anglaise croise à la hauteur de Gaspé et tente à deux reprises de prendre un poste de pêche à Grande-Rivière. Elle subit quelques pertes et ne peut s’emparer des installations françaises.
 
Pierre Revol n’en a pas fini avec les Anglais. Ils reviendront l’année suivante pour préparer leur remontée vers Québec. Malgré ses déboires, et une situation qui lui échappe, il apparaît quand même être ce genre d’homme qui n'a pas peur de payer de sa personne. Cette nouvelle carrière entreprise en Nouvelle-France n'avait probablement rien pour l'enchanter au départ, mais sa ténacité et son habileté à se tirer des faux pas lui ont valu un certain succès. 
 

Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « Pierre Revol – Un arrivant pas comme les autres », Gaspésie, vol. XIX, no 4, octobre-décembre 1981, p. 28-34.
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