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La Charles Robin and Co
Thème : Économie

La Charles Robin and Co. Le creuset des compagnies anglo-normandes

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 29 juillet 2002

 

À ses débuts en 1766, quand Charles Robin travaille pour le compte de la Robin, Pipon and Company, son employeur n’est qu’un commerçant parmi d’autres. Ses concurrents, fort nombreux, ont probablement des modes de travail et des principes de gestion aussi variés que le nombre d’entreprises existants. Robin met douze ans à étudier toutes les facettes du métier avant de fonder la Charles Robin and Company en 1783. Il élabore et applique alors un modèle socio-économique qui devient vite la référence dans la Gaspésie. 
 
Les débuts de la Charles Robin and Company
 
Charles Robin débute dans le commerce de la morue en 1766 pour le compte d’une entreprise à caractère familial, la Robin, Pipon and Company. Jeune gérant, il n’a que vingt-trois ans, il met une douzaine d’années à en assimiler les modes de gestion et tous les rouages. En 1783, Charles Robin crée son propre commerce, la Charles Robin and Company. Un des traits caractéristiques de sa gérance est qu’il assume, en tant que chef d’entreprise, la direction des opérations sur le terrain alors que ses concurrents canadiens délèguent plutôt un personnel administratif. Cette manière de faire lui permet de prendre des décisions plus rapidement. Les commis qui sont à son emploi le comprennent très vite. Que ce soit les frères Le Boutillier, William Fruing ou John Le Boutillier, pour ne citer que ces noms, tous mèneront personnellement leurs entreprises. En 1802, quand Charles Robin prend sa retraite et confie les destinées de sa compagnie à son neveu Philip, ce dernier continue de l’administrer selon les principes inculqués par son oncle. Quand lui-même se retire des opérations en 1814, il a la chance d’avoir comme second un jeune homme, William Fruing, formé dans le giron de la compagnie. De là s’explique la continuité qui a marqué cette transition. 
 
Un réseau de comptoirs
 
Ce qui caractérise au plus haut point la gestion de la Charles Robin and Company, c’est un mode d’exploitation des pêches bien structuré. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans la stratégie élaborée par le fondateur. Le premier est certainement la mise en place d’un réseau de comptoirs qui couvre tous les secteurs de la Baie des Chaleurs et une partie de la côte est du Nouveau-Brunswick. Charles Robin n’est pas le premier entrepreneur en pêche à œuvrer en Gaspésie et il n’a pas non plus inventé cette activité. Là où il innove par rapport à la situation antérieure, c’est d’abord par l’étalement de ses installations le long de la côte. Robin ouvre des centres de pêche et établit des magasins à Paspébiac, New-Port, Grande-Rivière et Percé, et il en établit jusque sur la Côte Nord du Saint-Laurent, à Magpie et à Natasquan.
 
Les Canadiens qui lui ont ouvert le chemin, que ce soit Joseph Cadet, Michel Mahiet ou les autres, ne possédaient, qu’un seul établissement de pêche. Une mauvaise année, pour quelque raison que ce soit, suffisait pour menacer la survie de leur entreprise. En créant une chaîne de comptoirs, Robin se donne une stabilité qu’ils n’ont pas. Par exemple, il peut, par les succès enregistrés dans un secteur, compenser les pertes subies en un autre point de son réseau. Il se place ainsi en position avantageuse par rapport à ses devanciers en ce qu’il demeure en tout temps capable d’honorer ses livraisons de morue. Autre avantage, il garde ainsi des clients qui auraient autrement approché un autre fournisseur et assure par leur fidélité la stabilité de ses opérations à moyen et long terme. Les commis qui quitteront son entreprise pour partir la leur, et même un homme d’affaires considéré comme un outsider comme William Hyman, ne manquent pas de reprendre ce modèle. Chose remarquable toutefois, la majorité de ses rivaux évitent de concurrencer de trop près la Charles Robin and Company, c’est-à-dire de s’implanter dans la Baie des Chaleurs. Ils s’installent plutôt à l’extrémité de la péninsule et sur son versant nord.
 
Des pêcheurs typés
 
La compagnie Robin emprunte aux producteurs du régime français des modes d’approche des pêcheurs-clients bien précis. Hormis les pêcheurs indépendants, qui vendent leur production à la compagnie, il existe deux catégories de travailleurs de la mer en liens plus directs avec elle, plus dépendants aussi. Robin, en l’occurrence l’employeur, fournit à certains une barge, s’ils n’en possèdent pas, et ces derniers, qui font équipe par deux, sont payés à la quantité de morue ronde qu’ils livrent. Ils sont appelé pêcheurs à la draft (une draft pèse ca 115 kilos). Il s’en trouvait comme eux sous le régime français qui préféraient ce mode de paiement, particulièrement avec Michel Mahiet, mais beaucoup moins qu’au temps de Robin qui privilégie cette rémunération. En effet, plus l’équipe ramène du poisson et plus elle voit ses entrées d’argent augmenter, mais, en même temps, l’entrepreneur voit grossir sa production d’autant. 
 
L’autre groupe de pêcheurs, les moitiés de ligne, utilisent une barque et les agrès de pêches fournis par Robin, mais ils sacrifient la moitié de leurs prises au propriétaire des équipements, d’où leur nom. Sous le Régime français, ils étaient appelés pêcheurs à la part et ces dernières, moins généreuses, dépassaient jamais le tiers des captures. Évidemment, cette structure du travail et de rémunération est reprise par tous les producteurs anglo-normands de la Gaspésie aux XVIIIe et XIXe siècles, Collas, Carteret, Valpy, Fruing, et les autres, plus d’une quarantaine, issus directement ou indirectement de la Robin.
 
Le jeu de l’endettement et du crédit
 
Sous le régime français, comme pour la période suivante, le pêcheur rencontre toujours le même problème, trouver de l’argent pour s’équiper. Gatin, Le Gris, Haimard, Gosselin, Riverin et une grande partie des marchands français avançaient les sommes nécessaires contre un remboursement en fin de campagne, en argent ou bien en morue dite bonne, loyale et marchande. Charles Robin n’invente donc rien quand il adopte la même mesure. Lui, comme ses prédécesseurs, marquent la production en cours de saison pour dresser les comptes finaux à la fin de l’été. Là où il innove, mais a-t-il vraiment d’autre choix devant la rareté du numéraire, c’est quand il ferme ses livres de comptes. Si le pêcheur est en droit de recevoir un versement monétaire en raison d’une production supérieure à la dette, Robin le paie en marchandises prises dans le magasin. 
 
Même les producteurs canadiens-français comme Théodore-Jean Lamontagne à Sainte-Anne-des-Monts, ont recours à ce procédé. Le problème est, comme les recherches tendent à le montrer, que les bilans jouent rarement en faveur des pêcheurs. Plus souvent qu’autrement, ces derniers s’endettent vis-à-vis des compagnies anglo-normandes et se placent en lien de dépendance avec elles, d’autant qu’ils doivent marquer pour la suite de l’année les achats faits à leurs magasins. La prochaine saison de pêche leur permet hypothétiquement d’effacer leur dette, à moins de se trouver à nouveau avec une production déficitaire. Ils s’enfoncent alors dans le crédit, mais qu’ils s’en défassent ou non, les pêcheurs honorent leur dette en une morue évaluée selon un prix établi par l’employeur ou marchand, il va sans dire à la baisse. Celui-ci revend au prix du marché un produit initialement sous-estimé et augmente de la sorte sa marge de profits.
 
La Charles Robin and Company perpétue un modèle de gestion implanté en Amérique au cours des générations précédentes, mais son fondateur a su adapter les mécanismes de manière à lui assurer une suprématie. Sa compagnie devient le creuset d’un système en ce qu’elle domine longtemps l’économie gaspésienne et montre la manière à un personnel qui n’a d’autre envie que de participer à son tour à la quête des profits en se lançant en affaires.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Lepage, André. Le capitalisme marchand et la pêche à la morue en Gaspésie. La Charles Robin and Company dans la Baie des Chaleurs. Thèse de doctorat en Anthropologie. Université Laval, l983. 438 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « La continuité de l'emprise des compagnies de pêche françaises et jersiaises sur les pêcheries du XVIIIième siècle - Le cas de la Compagnie Robin », Histoire Sociale/Social History, Vol. XVIII, no 35, mai 1980, p. 59-74.
Mimeault, Martin. « La diffusion du modèle d’exploitation des pêches de la Charles Robin and Company en Gaspésie au XIXe siècle », L’Estuaire, vol. XXI, no 1, p. 11-17.
Samson, Roch. Pêcheurs et marchands de la baie de Gaspé au XIXe siècle. Ottawa, Parcs Canada, 1984. 148 p., cartes, ill.
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