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Jean Gatin
Thème : Économie

Jean Gatin, entrepreneur en pĂȘche

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 10 juillet 2002


Jean Gatin dit Saint-Jean est un Canadien français de première génération. Il est né dans les environs de Paris en 1674 et, quand il arrive en Nouvelle-France, il affiche, de par ses origines urbaines, des goûts marqués pour le commerce. Quand il se lance dans la pêche de la morue, en 1715, il ne possède cependant pas d’antécédents propres à lui faciliter les choses. Pourtant, c’est dans ce domaine qu’il se démarque et, n’eut été d’un décès précoce en 1729, à l’âge de cinquante-cinq ans, il était appelé à dominer ce secteur de l’économie coloniale. Au demeurant, raconter ses débuts, c’est suivre les premiers pas de l’industrie canadienne de la pêche.
 
Une orientation incertaine 
 
Jean Gatin arrive en Nouvelle-France au début des années 1700. Il épouse la fille d’un paysan de Beauport, Catherine-Élizabeth Lambert, mais l’agriculture ne l’intéresse pas. Entre 1710 et 1715, il tâte un peu de tout. Il se lance d’abord dans l’hôtellerie. Il loue une maison rue du Cul-de-Sac, près du port, et finit par l’acheter en 1713, mais cela semble pour lui un tremplin pour faire autre chose. Sa clientèle lui fait probablement des propositions d’affaires de tout ordre. Aussi, disperse-t-il un temps ses efforts dans l’achat et la revente de la fourrure à petite échelle et le commerce intercolonial avec Terre-Neuve. Chacune de ces expériences est pour lui davantage une source d’embêtements que de profits. Tenace, Gatin dit Saint-Jean se lance dans une nouvelle avenue en 1715. Il finance une expédition de pêche avec un partenaire, tout aussi peu expérimenté que lui dans ce champ d’action, Paul Dupuis de Lillois, Lieutenant particulier de la Prévôté de Québec. 
 
L’encadrement de départ
 
Les embêtements lui collant à la peau, cette fois-ci c’est Lillois qui le laisse seul parce qu’il doit traverser en France. Le problème tient en ce que Gatin doit trouver le moyen de compenser son manque d’expérience. Il part à la recherche d’un chef d’expédition qui pourrait sinon le remplacer au moins lui fournir l’appui dont il a besoin. Il réalise tout de suite l’inutilité de regarder du côté des Canadiens. La pêche de la morue n’est pas encore dans les mœurs. L’intendant Bégon s’en ouvre à ses supérieurs encore plusieurs années plus tard en faisant simplement l’observation suivante : « … les Canadiens pescheurs nestant pas encor parfaitement formés à la pesche ne pourroient la faire en pleine mer comme la font les navires de france au lieu qu’ils la font bien dans le fleuve. » Or, il se trouve, justement, que Gatin dit Saint-Jean veut envoyer ses hommes sur les bancs. Il se tourne donc vers les Européens, là où se trouve la compétence, et déniche, finalement, un homme qui connaît le métier de pêcheur et le milieu vers lequel il veut diriger ses efforts. La perle rare s’appelle Antoine Izoire dit le Provençal. Celui-ci pêchait en Gaspésie depuis une vingtaine d’années et vivait au Mont-Louis. En acceptant le travail de maître de grave, celui-ci devenait le directeur des opérations sur le terrain.
 
L’incertitude des débuts
 
Une incertitude manifeste préside les premiers pas de Gatin dans les pêches. Pas tellement au plan des engagements, Izoire lui apporte toute l’assistance nécessaire pour le recrutement, mais davantage au plan de la gestion. Gatin n’indique nulle part dans ses contrats l’endroit où ses engagés iront pêcher la première année, sinon pour dire que c’est sur les fonds. Pour un marin, cette imprécision signifie que le maître de grave choisit le lieu de pêche, ce qui peut souvent représenter une différence au niveau des coûts d’opération. Il dut y avoir, pour ces raisons, des discussions entre les deux hommes. Cela transparaît dans le fait que son maître de grave ne renouvelle pas son engagement l’année suivante. 
 
La méconnaissance des pêches apparaît aussi dans la manière dont Gatin retient les services de ses pêcheurs. Les premiers contrats d’engagement expriment une bonne-foi déconcertante autant que le manque d’expérience de l’entrepreneur. Sont tout au plus indiqués l’identité des parties, leurs qualités, les salaires et les lieux de pêche, et pas toujours, dans le dernier cas. Au fur et à mesure que Gatin devient familier avec les usages du métier, les ententes se précisent. Il est spécifié que les hommes sont nourris aux frais de l’entrepreneur et que ce dernier leur fournit les ustensiles de pêche, mais Gatin comprend vite l’importance de préciser la date de mise en vigueur de l’entente tout en gardant celle de la fin dans le flou. Les parties se séparent quand la caiche de la compagnie revient à Québec à l’automne, mais plusieurs impondérables, les caprices du climat par exemple, peuvent retarder ce moment. D’où cette nécessaire prudence.
 
L’origine de sa main-d’œuvre
 
Le texte signalait plus haut, le manque d’expérience des Canadiens pour la pêche en haute mer. Or, justement, Gatin veut envoyer son personnel sur les bancs qui sont au large de Gaspé. Force lui est donc, au départ, d’ouvrir son entreprise à la main d’œuvre étrangère à la colonie, mais, au fur et à mesure que les compétences se développent, il fait de plus en plus de place aux Français établis en Nouvelle-France. La première année de ses opérations, en 1715, neuf pêcheurs sur dix-sept viennent de la colonie et le reste du sud de la France, de la Hollande, de la Martinique et même… de l’Angleterre dans un cas. Trois ans plus tard, en 1718, déjà vingt des vingt-deux hommes dont il retient les services sont choisis dans les rangs des coloniaux. Au grand total, dans toutes les années où Jean Gatin dit Saint-Jean exploite un poste de pêche à Gaspé ou au Grand-Étang, pratiquement soixante-douze pour cent de ses engagés (78 sur 110 engagements) viennent de la colonie. Dans les rangs de la Nouvelle-France, c’est la ville de Québec et ses environs immédiats qui fournissent le plus de main d’œuvre, avec quarante des 110 engagements retracés. Elle est suivie de la rive sud du Saint-Laurent, depuis Saint-Nicolas à la Durantaye, avec seize engagements, puis Beauport et L’Ange-Gardien avec douze engagements.
 
Le détail intéressant que ces chiffres font ressortir est que la capitale de la Nouvelle-France renferme dans ses murs une population tournée vers la mer en plus grand nombre qu’on ne le croit. Autre information à retirer de ces statistiques, le développement de la Gaspésie est davantage en lien avec l’intérieur de la Nouvelle-France à cette époque que les études sur les pêches ne l’ont fait apparaître jusqu’à maintenant.


Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « Jean Gatin dit Saint-Jean – Aubergiste et entrepreneur en pêche », Gaspésie, vol. XXVIII, no 2, juin 1990, p. 15-25.
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