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L’arrière-pays gaspésien
Thème : Société et institutions

À la conquête de l’arrière-pays gaspésien

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 22 septembre 2002


L’occupation du territoire gaspésien par l’homme dépend des activités que ce dernier privilégie. Tant et aussi longtemps que la population régionale s’est adonnée à la pêche, elle s’est installée à proximité des rivages. Tout au plus grafignait-elle le pied des montagnes ou le creux des vallées glaciaires pour s’y livrer à une agriculture de subsistance. Quand le clergé catholique parvient à intéresser les pêcheurs à l’agriculture, les espaces cultivables deviennent vite saturés. C’est alors qu’il faut pénétrer à l’intérieur des terres et que s’amorce la conquête de l’arrière-pays gaspésien.
 
Les seigneuries, un obstacle
 
Comme pour le reste du Québec, une nouvelle donne apparaît pour la Gaspésie en 1854 quand le gouvernement canadien décrète l’abolition du régime seigneurial. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les seigneurs ont nui considérablement au développement régional. La gestion de la seigneurie de Pabos en offre un bel exemple. Son propriétaire dans les années 1780 et 1790, Anthony Francis Haldimand, héritier du gouverneur Haldimand, demande avec insistance le paiement de ses rentes, mais, hommes libres, les pêcheurs préfèrent déménager sur des terres plus hostiles que de se plier à cette exigence. La famille O’Hara, à qui il cède ses droits en 1796, encourage les gens à s’installer chez elle, mais elle ne leur décerne pas de titres, ni ne construit de moulin banal, pourtant nécessaire pour les opérations agricoles. En 1844, la Gaspé Fishing and Coal Mining Company achète à son tour les droits des O’Hara, incite les pêcheurs à lui fournir de la matière ligneuse pour ses moulins et néglige elle aussi de donner des titres de concession.
 
Les effets du programme d’arpentage et d’ouverture de routes
 
Avant d’abolir le système seigneurial, le gouvernement avait commencé à arpenter les terres en cantons, favorisant ainsi la concession de propriétés agricoles en francs et alleux soccages, c’est-à-dire possédées sans lien de subordination à un grand propriétaire. Les travaux d’arpentage commencent dans la Baie des Chaleurs au cours des années 1820 puis se transportent du côté nord de la péninsule et à son extrémité est dans les années 1840. Aussitôt le cadastre terminé, suit l’ouverture de nouvelles zones d’occupation du sol. Le meilleur exemple est la vallée de l’Anse-au-Griffon en 1850. En moins de cinq ans, quarante-cinq titres fonciers sont accordés à des paysans-pêcheurs. En 1857 seulement, quatorze maisons sont construites le long de la route du portage.
 
À côté de cette politique d’ouverture des terres, le gouvernement entreprend la construction de routes qui ont un effet bénéfique sur la colonisation, notamment dans les cantons de Maria, Escuminac et Mann. Il en est de même à Pabos. Le contracteur routier John Fair, rappelant en 1860 combien la Gaspé Fishery Coal and Mining avait pu nuire à l’occupation du sol dans l’arrière-pays, rapporte que depuis l’ouverture d’un chemin sur l’ex-seigneurie le nombre de colons a augmenté de plus du tiers.
 
Le clergé, agent de colonisation
 
Le clergé catholique, de tout temps favorable à l’implantation des colons sur des terres, voit dans l’agriculture le meilleur moyen de préserver la foi, la langue et la religion de ses fidèles. Aussi, se montre-t-il des plus actifs en région, ne cessant d’inciter les pêcheurs à troquer leur barge pour la charrue. L’abbé David Roussel, curé du Mont-Louis dans les années 1860, court sur la grève inciter les pêcheurs à travailler leurs terres. Agissant ni plus ni moins à titre d’agronome, il prête en plus des grains et des patates de semence à ceux qui n’en ont pas. Personnellement, il laboure sa propre terre, qu’il herse et sème, défrichant constamment de nouveaux espaces et creusant des fossés pour les irriguer. 
 
Une autre façon d’occuper le sol est d’attirer en région des habitants capables de s’adapter au travail de la terre. L’abbé Georges-Antoine Belcourt, curé de la paroisse de Rustico sur l’Île-du-Prince-Édouard, montre le chemin de la Gaspésie à certains de ses fidèles qui ne peuvent trouver de terres disponibles dans leur milieu. Pour cette raison, il amène en 1860 un premier contingent de vingt-sept jeunes cultivateurs dans le canton de Matapédia. Ainsi naît la paroisse de Saint-Alexis quand quelques centaines de leurs compatriotes les rejoignent. 
 
L’élan des années 1880-1900
 
Les années 1880 voient le gouvernement québécois encourager l’agriculture laitière. La Gaspésie, qui prend le virage, a besoin de plus de sol fertile et commence à pénétrer à l’intérieur des terres. Elle n’a pas le choix. En 1880, la population des comtés de Gaspé et de Bonaventure est en hausse de 202 % par rapport à 1850. La péninsule, qui comptait 789 agriculteurs au milieu du siècle, en dénombre 6 621 à la fin du siècle. Elle est, en conséquence de cette hausse, aux prises avec un surplus de population qui émigre vers les grandes villes ou les États-Unis. Afin d’endiguer cet exode, les autorités préconisent l’ouverture de nouvelles paroisses. Quelques unes voient le jour grâce à l’action de simples curés ou de Sociétés de colonisation : Saint-Isidore-de-Gaspé en 1883, Saint-Alphonse–de-Caplan en 1899, Saint-André-de-Ristigouche en 1900, Saint-Jules-de-Cascapédia en 1901. 
 
L’œuvre de Mgr Ross
 
Leur création, si elle a le mérite d’occuper le territoire plus en profondeur, n’arrête cependant pas la perte de population qui afflige la région. En prenant possession de son diocèse en 1923, Mgr Ross s’attaque au problème en tirant tous azimuts. Il publie une série d’articles et d’opuscules pour vanter les mérites agricoles de la Gaspésie, fait des pressions sur le gouvernement pour améliorer les moyens de transports et les routes, met en place un « missionnaire colonisateur » et apporte son support moral à chaque œuvre colonisatrice. Ainsi se rend-il au cours de l’année 1924 bénir les chapelles-écoles des toutes nouvelles colonies de Saint-Elzéar et de Val-d’Espoir. En 1934, après dix ans d’efforts, il constate qu’il faut plus que des encouragements et de belles paroles et crée la Société de colonisation du diocèse de Gaspé. Son action coïncide avec celle du gouvernement Taschereau qui lance le Plan Vautrin, grâce auquel un appui financier est apporté à celui qui veut s’installer sur une terre. Les résultats sont probants. Les années 1930 voient vingt-trois colonies apparaître dans les comtés de Gaspé-Nord (12), de Gaspé-Sud (4) et de Bonaventure (7). 
 
Dans une entrevue accordée à Robert Rumilly en 1944, Mgr Ross dresse lui-même le bilan du mouvement de colonisation vers l’intérieur des terres. « À mon arrivée en 1923, il n’y avait de paroisses qu’au bord de la mer, à une exception près. Grâce à l’aide accordée à la colonisation… nous comptons douze nouvelles paroisses à l’intérieur, et cinq colonies seraient prêtes à recevoir des prêtres en résidences si nous en avions ».


Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Lavoie, Laval. Mgr François-Xavier Ross – Libérateur de la Gaspésie. Sainte-Foy, Éditions Anne Sigier, 1989. 261 p., carte, ill.
Mimeault, Mario. L’agriculture en Gaspésie. Gaspé, Musée de la Gaspésie, février 1998. Manuscrit, 112 p., cartes, ill.
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