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Jean-Baptiste Ferland
Thème : Culture

Jean-Baptiste Ferland. À la source d’une vision historique

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 16 novembre 2002

Jean-Baptiste Ferland est né à Montréal en décembre 1805 et décède à Québec en 1865. Entre ces deux moments, il devient prêtre puis un historien de grande influence. Son œuvre s’inscrit dans une période de l’histoire où le peuple canadien-français passe par une phase d’affirmation. Or, une de ses œuvres, Journal d’un voyage sur les côtes de la Gaspésie, aura une influence si importante sur la littérature gaspésienne que cette dernière commence à peine à s’en libérer.
 
L’homme
 
Jean-Baptiste Ferland est le fils d’Antoine Ferland, un marchand de Montréal, et de Élizabeth Lebrun de Duplessis. Orphelin en bas âge, il prend le chemin de l’Ontario avec sa mère où celle-ci rejoint des membres de sa famille. Ferland vit alors au cœur de la culture britannique et en apprend vite la langue. À onze ans, il entre au collège de Nicolet où il fait ses études classiques. Consacré prêtre à vingt-deux ans, il assure par la suite plusieurs cures dans la province de Québec. Puis, un jour, en 1836, Mgr Pierre-Flavien Turgeon, coadjuteur de l’Évêque de Québec, lui demande de l’accompagner dans un voyage en Gaspésie. 
 
C’est à cette occasion qu’il rédige un journal de voyage gardé dans ses tiroirs pendant vingt-cinq ans. Le voyage a lieu à une époque où la Gaspésie se trouve dans une phase de renforcement socio-économique où les grandes compagnies de pêche jersiaises sont les maîtres du jeu. Ferland est un fin observateur, mais aussi un homme engagé. Dans son récit, il raconte l’histoire des villages et relève les grands traits socio-culturels de la population. Membre de l’Église catholique, éminemment agriculturiste, il favorise le travail de la terre plutôt que la vie en forêt ou la pêche. Il observe aussi, autant qu’il dénonce, la mainmise des compagnies anglo-normandes sur l’économie. C’est d’ailleurs dans des termes non équivoques qu’il condamne la suprématie de la Charles Robin and Company. Cependant, s’il publiait son travail, il est sûr que ses attaques contre ce leader économique passeraient mal la rampe. Aussi, en retarde-t-il la sortie. 
 
Une période intense
 
L’année 1836, il faut le rappeler, est passablement agitée. Les membres du Parti patriote et la Clique du Gouverneur Gosford s’opposent férocement en Chambre. Les deux années suivantes voient se dérouler la Rébellion de 1837-38. Esprit éveillé et bien avisé, Ferland est témoin des antagonismes et il ne peut, comme tous les membres du clergé, que frissonner devant le danger que ces tensions font peser sur la nation canadienne-française. 
 
L’enquêteur que Londres envoie en 1839 pour comprendre ce qui s’est passé, Lord Durham, évoque dans son rapport les mésententes entre les deux cultures et conclue et la nécessité d’assimiler les Canadiens français. À la base de sa réflexion, il fait le constat que ce peuple n’a ni histoire ni littérature, ce que Ferland ne peut accepter, mais qui a probablement une influence certaine sur l’avenir de l’ecclésiastique. Professeur d’histoire et de philosophie au collège de Nicolet à partir de 1837, il commence à ramasser des textes. En 1854, il devient professeur à la faculté des Arts de l’Université Laval. Il compile dès lors des notes sur l’histoire du Canada, notamment à la faveur d’un voyage de recherche en France, et rédige un livre sur le sujet. La sortie de son premier tome suit de près la publication dans les Soirées canadiennes du récit du voyage effectué en 1836 sous le titre Journal d’un voyage sur les côtes de la Gaspésie. 
 
Les objectifs de Ferland
 
Ce journal de voyage se classe parmi les publications à saveur nationaliste, mais fortement teintées de la doctrine propre au clergé catholique romain. L’homme et l’œuvre de Ferland s’inscrivent dans la lutte sociale de l’époque, mais qui veut aussi faire en sorte que l’Église soit considérée comme le porte-flambeau et le phare de la culture canadienne-française en Amérique. Dans cette optique, Ferland n’a de cesse de relever dans son récit l’heureux destin des Canadiens français vivant de l’agriculture et la dépendance totale des autres qui, s’activant dans l’industrie de la pêche, travaillent pour la Charles Robin and Company.
 
Les outils de l’auteur
 
Les artifices littéraires de Ferland, le choix des mots, l’abus des termes, esclaves, serfs, chaînes, prison, etc, pour décrire la situation des pêcheurs, frappent les esprits à telle enseigne que l’emprise de l’Église ne peut paraître que comme un havre de paix pour le lecteur. Ses observations, souvent excessives, parfois très justes, laissent le sentiment d’une exploitation éhontée des Gaspésiens. Toutefois, la condamnation des marchands capitalistes repose sur des situations amenées sans contextualisation. La rareté du numéraire en région et l’absence d’écoles, par exemple, sont présentées comme le propre de la réalité gaspésienne et d’une situation créée volontairement par des exploitants étrangers, alors qu’elles sont le fait de toute une société. Il n’y a rien de faux en soi dans son argumentation. La situation qu’il décrit est réelle, mais pas aussi excessive. Ainsi, la dynamique d’une entreprise est plutôt présentée dans son texte comme un conservatisme d’un mauvais aloi, propre à garder le peuple gaspésien dans la dépendance, que comme le résultat d’un système éprouvé et capable de garantir une stabilité économique. 
 
Les émules de Ferland
 
Jean-Baptiste Ferland a choisi un angle de vision pour défendre la cause du clergé catholique, ce qu’on ne peut lui reprocher. Cependant, l’historiographie gaspésienne sera par la suite tributaire de ses positions. La Gaspésie au soleil, publiée par Antoine Bernard en 1925, reprend in extenso de larges pans de son texte pour défendre finalement le même combat. Bernard est un frère des Clercs de Saint-Viateur qui se voue à l’enseignement puis se découvre la vocation de défenseur de la race canadienne-française et acadienne. Rien pour le condamner, au contraire, mais son œuvre perpétue la vison de Ferland. Son influence ressuscite dans une première version d’une Histoire de la Gaspésie publiée dans les années 1980 sous la direction de l’abbé Jules Bélanger, mais rajustée depuis par ses co-auteurs Marc Desjardins et Yves Frenette. Cependant, l’effet Ferland rebondit et se retrouve maintenant dans une littérature qui s’appuie sur son œuvre. 
 
Plusieurs auteurs gaspésiens publient, en effet, depuis quelques années des fictions historiques inspirées de ses textes et ceux de ses émules. Dernière en ligne, la télévision nationale présente en 1998 une « sublime histoire d’amour » en milieu gaspésien des années 1900 où les destins de personnages historiques issus d’un autre siècle sont entremêlés à ceux des deux héros, Pauline et Noum. Magnifique jeu des acteurs, né d’un roman écrit d’une main de maître, mais d’une scénographie largement défaillante parce montée sans analyse des sources. Résultat malheureux, que ne voulait certainement pas Jean-Baptiste Ferland, son récit de voyage projette une image miserabilis d’une Gaspésie du XIXe siècle qui se voulait beaucoup plus dynamique que la vision projetée.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Ferland, Jean-Baptiste. La Gaspésie. Québec, Imprimerie A. Côté, 1877. 300 p.
Gagnon, Serge, « Jean-Baptiste-Antoine Ferland », Dictionnaire biographique du Canada, Québec, Presses de l'Université Laval, l966, vol. IX, p. 279-282.
Leblanc, Anne-Julie. « L’Ombre de l’épervier marquera le petit écran », Trans Gaspésien, 28 décembre 1997, p. 1.
Le Moignan, Michel, « Le Frère Antoine Bernard et son Œuvre », Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. II, no 3, juillet–septembre 1964, p. 163-166; vol. II, no 4, octobre–décembre 1964, p. 210-214.
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