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L’agriculture
Thème : Économie

L’agriculture en Gaspésie, 1534-1939

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 1er août 2002


La Gaspésie, c’est le pays de la morue, mais les Gaspésiens ont aussi pratiqué la chasse, exploité la forêt et creusé le sol pour en extraire son minerai. L’agriculture est, parmi ces activités de subsistance secondaires, celle qui a pris le plus de place. Au point même de devenir depuis un siècle une activité de première importance pour certaines paroisses. Son histoire en région remonte au régime français, mais elle connaît ses développements les plus importants aux périodes historiques suivantes.
 
Sous le Régime français
 
Au cours de son voyage de 1534, Jacques Cartier se montre particulièrement sensible au potentiel agricole de la Gaspésie. La première chose qu’il remarque en entrant dans la Baie des Chaleurs est qu’il «lui abvoit des prairies et des estancq moult beaulx ». Et avant de quitter ce plan d’eau, après une semaine d’exploration, il en remet : 
« Il n’y a cy petit lieu … qui ne soit plain de blé sauvaige, qui a l’espy come seilgle et grain comme avoyne, et poys aussi espez comme si on les y abvoict semez, labourez, grouaiseliers blans et rouges, frassez, franbouayses et roses rouges et aultres herbez de bonne grande odeur, paroillement y a force belles prairies et bonnes herbes…. »
 
Les morutiers français qui ont suivi sa route constatent les possibilités du milieu. Une illustration du havre de Percé exécutée en 1686 montre les installations de ces pêcheurs tant à terre que sur l’île Bonaventure. Dans les deux endroits, il apparaît, par les grands jardins représentés derrières les installations de pêche, que les équipages se livrent à une culture maraîchère. Les cuisiniers apportent sur la table des pêcheurs quelques fines herbes et des légumes frais. Les entreprises de pêche permanentes établies par les Canadiens reposent aussi sur le travail de la terre et un certain élevage. Pierre Denys de la Ronde apporte plusieurs animaux à Percé, des vaches, des porcs et plusieurs volailles. Au Mont-Louis, Denis Riverin distribue des terres à des paysans-pêcheurs dont le travail apporte une certaine autarcie à son établissement. Il est si fier de la qualité du blé produit sur ses terres qu’en 1699 il en envoie une poche au roi Louis XIV, son commanditaire. Et s’ils ne donnent pas de terres et ne font que de la pêche, comme Cadet et Mahiet, les producteurs engagent au moins un fermier pour assurer la subsistance du personnel pendant la campagne. 
 
Le Régime britannique
 
Jusque-là, l’agriculture pratiquée en Gaspésie n’en est qu’une de support aux entreprises, au mieux de subsistance. Même pour le village de Pabos, sur la seigneurie des Lefebvre de Bellefeuille, où les gens vivent pourtant sur des terres à l’année, leur préoccupation première demeure la pêche et la transformation du poisson. La Conquête britannique amène dans la péninsule des gens qui ont une autre idée du travail de la terre, de vrais agriculteurs. Ces personnes sont des Acadiens qui ont fui la déportation et qui se sont réfugiés à l’été 1758 dans les méandres de la Bonaventure. Huit ans plus tard, certains d’entre eux obtiennent aussi la permission de s’installer à Tracadièche (aujourd’hui de Nouvelle à Carleton). En 1774, ils sont cinquante-six chefs de famille au premier endroit et trente-six au second. Tous, selon le recensement de Nicholas Cox, font de l’agriculture et élèvent quelques bêtes à cornes et des porcs, mais le gouvernement ne leur donne pas de titres pour leurs terres de sorte qu’ils ne voient pas trop l’intérêt à les développer au-delà de leurs besoins essentiels. Et pourtant, ils ne rechignent pas à la tâche. Les Loyalistes américains qui les suivent dans la Baie des Chaleurs en 1784 reçoivent, à l’opposé, une centaine d’acres de terre chacun et des graines de semence pour commencer l’exploitation de leurs terres. Après plus de dix à vingt ans de travail, le tableau des deux communautés ne semble toutefois pas le céder l’un par rapport à l’autre. Le juge Fromenteau raconte en 1794 que les familles acadiennes « firent en grande partie la vie et l’habit du produit des terres qu’elles cultivent… et il en est ainsi pour la plupart des habitants de la Nouvelle de Carleton, y compris Richmond (Loyaliste)… Tous ces habitants ont bœufs, cheveaux, vaches, moutons et autres animaux du pays… Deux moulins à eau pour les grains y sont construits : l’un est à Carleton, et l’autre à Bonaventure, surnommée Hamilton; et un troisième a été construit à Carlisle l’année dernière. »
 
Les terres de la baie de Gaspé, à l’extrémité de la péninsule, se montrent plus austères et moins riches que dans la Baie des Chaleurs. Pourtant, la majorité des habitants, raconte John D. Mc Connell, agent des douanes à cet endroit, sèment de l’orge et se livrent à la culture des patates. Le foin pousse, de plus, en abondance sur ses terres et il a vu les plus belles récoltes de trèfle et de fourrage dans des champs qui n’ont pas connu la charrue depuis quarante ans. 
 
Les compagnies de pêche jersiaises elles-mêmes s’adonnent à l’agriculture et montrent la voie aux Gaspésiens. Le curé de Rivière-au-Renard signale dans les années 1860 l’existence de la ferme de John Le Boutillier à L’Anse-au-Griffon et la présente comme un modèle dont la relève gaspésienne peut s’inspirer. Et comme quoi l’agriculture va bien dans cette partie de la Gaspésie, un de ses adeptes, Abraham Coffin, de l’Anse-aux-Cousins, dans la baie de Gaspé, obtient une mention honorable pour le froment qu’il soumet à un concours international tenu lors de l’exposition universelle à Paris en 1855.
 
Le XXe siècle
 
À l’aube du XXe siècle, le portrait agricole de la Gaspésie est encourageant. Le recensement de 1881 montre que la péninsule exploite 79 980 acres de terres. Au premier recensement de la région en 1819, elle enregistrait 789 agriculteurs et, maintenant, 2 621 personnes possèdent des terres. À partir des années 1890, la Gaspésie prend le virage de l’industrie laitière. Comme le fourrage est nécessaire pour nourrir les vaches, 52% de l’espace en culture est, en 1937, alloué à la production du foin dans Bonaventure et 33% à l’avoine. Dans le comté de Gaspé, les pourcentages sont respectivement de 58 et 24% pour les mêmes cultures. Dans les années 1920, l’expansion des marchés urbains et de la Côte-Nord du Saint-Laurent encourage les éleveurs à mettre l’accent sur leurs troupeaux. Les résultats ne se font pas attendre. À la veille de la deuxième guerre mondiale, l’élevage de boucherie rapporte 100$ par année à chacun des agriculteurs du comté Bonaventure et 65 $ pour ceux du comté de Gaspé. Et pour appuyer cet effort collectif, le gouvernement finance la création d’une école d’agriculture qui ouvre ses portes à Val d’Espoir en 1938. Déjà la première année vingt-six étudiants s’inscrivent. Le clientèle se maintient à ce niveau et atteint même cinquante-huit élèves en 1953.
 
Les fermiers s’organisent désormais en associations agricoles. À la fin des années 1920, cinq sociétés d’agriculture regroupent 502 personnes et les cercles agricoles 1 075 personnes. Vingt ans plus tôt, elles n’étaient que 767 à se rencontrer pour discuter de leurs problèmes ou à s’associer pour acheter à moins de frais des grains de semence et des animaux de race. Bilan de toutes ces actions : en 1944, 10 800 personnes réclament le statut d’agriculteur en Gaspésie, elles qui n’étaient que 789 en 1819. Un chiffre qui parle par lui-même quant aux progrès de l’agriculture en région.
 
 
Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault Mario. L’agriculture en Gaspésie. Gaspé, Musée de la Gaspésie, février 1998. Manuscrit, 112 p., cartes, ill.
Collaboration. « Dossier L’agriculture en Gaspésie et aux îles d’hier à demain », Gaspésie, vol. XXXVI, no 1 (printemps-été 1999), p. 10-31.
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