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La déportation de Gaspé
Thème : Société et institutions

La déportation de Gaspé

Mario Mimeault, M.A. Histoire, chercheur autonome. Gaspé, 25 juin 2002


La Guerre de Sept ans (1741-1748) puis celle de la Conquête (1755-1760) marquent la fin du régime français. La Gaspésie est aux premières loges. À l’été 1755, c’est la chute de Louisbourg et, dès celui de 1746, un navire anglais patrouille la baie de Gaspé pendant deux jours. En juillet 1747, trois corsaires sont repoussés par les armes à Grande-Rivière. En 1755, c’est la déportation des Acadiens de la Nouvelle-Écosse  puis, pour une deuxième fois, la chute de Louisbourg et de ses habitants à l’été 1758. Le même été, les Anglais vident l’île Saint-Jean. C’est clair, les troupes britanniques préparent la remontée du Saint-Laurent et, pour ce faire, assurent leurs arrières en éliminant toute poche de résistance possible. En septembre de la même année 1758, un an presque jour pour jour avant la célèbre bataille des Plaines d’Abraham, c’est la déportation de Gaspé.
 
Le propriétaire des lieux, Pierre Revol
 
Le principal établissement de pêche de la baie de Gaspé appartient, à l’été 1758, à un Canadien français appelé Pierre Revol. Exilé en Nouvelle-France pour contrebande du sel, cet entrepreneur choisit de faire du commerce et de se livrer à la pêche de la morue. Il s’installe à Gaspé en 1752 et il amène tout de suite quarante hommes sur les lieux, mais, déjà en octobre de la même année, les autorités y dénombrent trois cents personnes au moins, sans compter ceux qui ont passé l'été comme pêcheurs saisonniers.
 
Les eaux gaspésiennes n’étant pas des plus tranquilles, Revol fait dans les années qui suivent plusieurs fois appel aux autorités coloniales pour qu’elles lui apportent une protection. L’intendant Bigot lui envoie en 1756 cent vingt hommes « tant français que canadiens » pour constituer des compagnies de milice. Le contingent est augmenté à deux cents hommes à la fin de l'année. Au total,  l’établissement de Gaspé  compte alors au moins cinq cents personnes. À l’été suivant, celui de l’année 1757,  les pêcheurs désertent le poste et des difficultés d'approvisionnement obligent le gouvernement colonial à rapatrier ses miliciens à Québec. Ne restent plus avec le propriétaire des lieux qu’une soixantaine d'hommes pour défendre ses installations. Mais à quoi ressemble cet établissement ? Est-il si important?
 
L'établissement de Gaspé (1758)
 
Il est possible de reconstituer de façon presque certaine l'établissement de Pierre Revol dans la baie de Gaspé grâce à une carte établie par l’aide de camp du général Wolfe. À l’entrée nord de la baie, au sommet de la pointe de Forillon, du côté faisant face au Golfe Saint-Laurent, le gouvernement a placé une sentinelle pour surveiller l’arrivée des ennemis et l’en avertir. Pierre Arbour y a vécu avec sa femme les étés précédents, mais, à l’été 1758, i1 n'y a personne en poste. Revol a besoin de tout son personnel à son établissement. Ce sera d'ailleurs là que Wolfe rencontrera Arbour quelques heures après son arrivée dans le bassin de Gaspé. À l’extrémité de Forillon, se trouvent six maisons à l'endroit appelé aujourd’hui l’Anse-au-Sauvage (Indian Cove). Au moins une famille et cinq Français y vivent. Il y a aussi, juste à côté, Grande-Grave, un poste de pêche fréquenté surtout par les pêcheurs européens, mais il est déserté cet été-là. En pénétrant dans la baie, jusqu'à l'endroit appelé aujourd'hui Penouille, des cabanes de pêcheurs ont été construites, si on se fie à des fouilles archéologiques menées dans les années 1980 et 1990.  
 
Enfin, dans le bras nord de la baie de Gaspé, appelé aujourd’hui rivière Dartmouth, six autres maisons se trouvent de part et d'autre du plan d'eau et deux autres habitations tout au fond. L'établissement principal de Revol est situé à l'embouchure de la rivière York, tout près, aujourd’hui, de la marina. Une gravure réalisée par le peintre de l'expédition, Hervey Smyth, représente sa maison, entourée de quatre petites cabanes de pêcheurs, d’un magasin et d’une forge. À l'intérieur du bras sud de la baie de Gaspé, (le bassin de Gaspé de nos jours), plusieurs maisons bordent les deux rives, sept ou huit probablement. Tout au fond, Revol a fait reconstruire un moulin à scie pour remplacer l'ancien, en ruine. Boscawen écrit plus tard, dans le bilan de l'expédition des troupes anglaises à Gaspé, qu'il y avait là sept maisons.
 
Il existe aussi un autre établissement au fond de la Malbaie, à l'endroit même de l'actuel village de Barachois. Revol y a installé un engagé en 1754 pour cultiver la terre.  Il a mis sous contrat Guillaume Cochery et sa femme, tous deux de Saint-Malo. Originellement, l'établissement appartenait à François Thibodeau, mais il devient sa propriété à la faveur d’un accord passé entre les deux hommes en 1754. Les pêcheurs établis en permanence à cet endroit ont pour noms Guillaume Cochery, François Vincent, Augustin Bolanger, Baptiste Gagutry, Jean Caneyhou et Robert Gilbert. S’ajoute à la liste Jean Chicoine qui demeure à la Pointe-Saint-Pierre depuis un temps indéterminé.
 
La menace anglaise
 
En cet été 1758, la stratégie anglaise est bien connue: trouver un point d'appui à partir duquel ils pourront surveiller l'entrée du Saint-Laurent et ainsi couper la colonie française de sa mère-patrie. L'aide de camp de Montcalm, Monsieur de Bougainville, le signale dans un rapport sur les mesures à prendre en cas d'attaque. Il n’est malheureusement pas écouté et, de toute manière, son avis arrive trop tard. À ce moment, Wolfe reçoit les ordres de l'amiral Boscawen de se rendre sur la côte de la Gaspésie pour écarter la présence française, il vient avec une escadre de quatorze navires. C’est à sa tête qu’il y débarque le 4 septembre.
 
Les Anglais découvrent à leur arrivée le piètre état de la petite colonie française. Elle se meure presque de faim et Revol est d’ailleurs décédé quelques jours avant. Les troupes s’emparent des bâtiments sans coups férir. Il y a en plus 3 000 quintaux de poisson, des munitions, des agrès de pêche, des animaux. Pierre Arbour vient leur dire que les habitants ont fui au fond des baies. Le 7 septembre, les hommes de Wolfe entrent plus avant dans le bras Sud-Ouest de la baie de Gaspé (celui de la rivière York) où ils prennent huit hommes. Ils trouvent tout au fond le moulin à bois de Revol et l’incendient avec toutes les planches et les maisons aux alentours. En revenant avec les prisonniers sur les berges de la baie, les soldats trouvent deux femmes et leurs enfants. Dans les jours qui suivent, les soldats se partagent les prises et un détachement capture douze autres Français puis les ordres sont donnés de tout brûler, après quoi l'armée se retire à Grande-Grave. 
 
Le sort des prisonniers
 
Le bilan des prisonniers capturés par les soldats de Wolfe est de trente-sept hommes, quatre femmes et cinq enfants, pour un total de quarante-six personnes. Les autres résidants ont fui jusqu’à Québec à travers bois. L’amiral Boscawen chiffre à 6 000 le nombre de quintaux de morue détruits. Comme il estime lui-même le quintal de morue à 40 Livres sur le marché de Québec pour l'époque, Revol eut fait, s'il eut survécu à la catastrophe, des profits bruts de 240 000 Livres. Un désastre à tous les points de vue.
 
Après la prise de 1'île St-Jean (Ile-du-Prince-Édouard), les Anglais organisent 1'évacuation des prisonniers acadiens vers la France, comptant laisser ainsi tout le poids de leur entretien à son monarque. Lorsque Wolfe revient à Louisbourg, à l’automne, il n'a donc qu’à  mettre les prisonniers de la côte de Gaspé dans les mêmes bateaux qu’eux. Seulement vingt-trois personnes de Gaspé sont cependant amenées sur L'Antilope et débarquent à Saint-Malo le 1er novembre. Que sont devenues les autres ? Nul ne le sait. Dans quelle condition ont-ils traversé l’océan ? Que seules deux personnes sur quatre-vingt-trois passagers soient dites saines à leur arrivée montre la sévérité des conditions qui ont prévalu. Aucun Gaspésien n’est rapporté en bonne santé au débarquement. Qui plus est, l’un d’eux est décédé lors du passage et quatre autres sont morts à l'hôpital dans les semaines qui suivent. Les autres cas sont parfois pathétiques. Par exemple, celui de Marie-Anne Peltier (sic) : âgée de seize ans, mère d’un jeune enfant, veuve et de surcroît enceinte au moment de sa capture, elle accouche d’un enfant mort-né en cours de route vers Saint-Malo. À tout considérer, il est permis de se demander, en  regardant ce cas, si c’était là  un sort plus enviable que celui réservé aux Acadiens de la Nouvelle-Écosse.


Bibliographie :

Desjardins, Marc, Yves Frenette et Jules Bélanger. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
Mimeault, Mario. « La déportation de Gaspé », Gaspésie, vol. XXI, no 3, septembre 1993, p. 40-49.
 
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