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Saguenay-Lac-Saint-Jean

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Le Saguenay–Lac-Saint-Jean

À l'origine, un territoire amérindien (ilnu)

À l'origine, le Saguenay est un territoire amérindien. Il s'étend le long du Saint-Laurent, de Sept-Îles à l'Île-aux-Coudres. Les frontières intérieures restent moins bien délimitées. Elles incluent le réseau hydrographique de la rivière Saguenay et du lac Saint-Jean pour déboucher au nord-ouest aux limites éIargies de la baie James.

Au début du XVlle siècle, les Ilnus - Montagnais contrôlent le commerce des fourrures destinées aux marchés européens en s'appuyant sur leurs territoires ancestraux de chasse qu'ils occupent depuis près de 7 000 ans dans la région. à l’époque des premiers contacts entre les Premières nations et les Européens, la France laisse agir les promoteurs désireux d'exploiter les ressources. En s'alliant aux Montagnais (Alliance du 27 mai 1603), en dressant les cartes des côtes et en structurant le commerce par la création d'un Domaine du Roi (Traite de Tadoussac, 1652), la France fait de la région un territoire fermé au peuplement et réservé au seul commerce des fourrures. Elle jette ainsi les bases d'une gestion particulière des territoires péri-nordiques de la vallée du Saint-Laurent. S'amorce le début d'un long processus où les Premières nations, dont les Ilnus - Montagnais, comme plusieurs autres nations autochtones d'Amérique, sont assujetties au système des postes de traite (1652-1842), puis des réserves (1850 à nos jours).

La colonisation autour de l'agro-foresterie, 1842-1896

L'ouverture de la région à la colonisation au milieu du XIXe siècle (1842) répond à plusieurs impératifs économiques et sociaux. Ne pouvant compter sur une immigration d'outre-mer pour occuper de nouveaux territoires comme ce fut le cas ailleurs au Canada, le Québec se tourne vers sa propre population pour coloniser le nord de la province. C'est ainsi que les familles de Charlevoix (dans une proportion de 80 %) et de la rive sud du Saint-Laurent fournissent les principaux contingents de colons qui envahissent le Saguenay et le Lac-Saint-Jean au cours du XIXe siècle.

La colonisation progresse autour de populations rurales déjà établies à proximité des nouveaux territoires à peupler, ce qui favorise une mise en valeur accélérée du Saguenay. Cette population française et catholique cherche par là à répondre aux problèmes dans les vieilles paroisses où les terres sont rares pour les nombreux enfants désireux de fonder une famille. Les nouveaux arrivants possèdent déjà une bonne connaissance du climat et du type de terres à occuper. Les pratiques religieuses et la vie sociale qu’ils privilégient témoignent pour leur part de leur attachement aux valeurs traditionnelles.

Pour stimuler le développement, les gouvernements du Canada-Uni puis ceux des provinces mettent en place une politique d'allocation des ressources forestières. Des concessions forestières sont alors cédées à des intérêts privés à des fins d'exploitation. Parallèlement, l'espace agricole devient accessible à la propriété privée. L'économie se structure à partir des activités agricoles et forestières, lesquelles sont assujetties au cycle des saisons.

Parmi les principaux intervenants qui s'installent en région, William Price et ses descendants se distinguent au XIXe siècle dans le secteur de la coupe forestière. L'arrivée du chemin de fer (1888) assure le transport des matières lourdes comme le bois pendant toute l'année, ce qui favorise l’essor économique. Le rail ouvre aussi le monde agricole aux marchés d'exportation. La production du beurre et du fromage à compter des années 1880 y trouve son compte.

Malgré certaines difficultés reliées aux désastres naturels et à l'effondrement des marchés du bois lors de la Crise économique qui débute en 1873, la viabilité de la région est de plus en plus assurée. Outre la fondation de paroisses religieuses et civiles à partir des années 1850, l'administration de la justice voit le jour en 1855. En 1878, l'évêque de Québec crée le diocèse de Chicoutimi et Mgr Dominique Racine est désigné comme premier prélat. En 1882, les Ursulines s'installent à Roberval et, en 1884, les Augustines de la Miséricorde de Jésus fondent le premier hôpital de la région à Chicoutimi.

Avec une population de 37 367 en 1901, le Saguenay–Lac-Saint-Jean commence à se distinguer parmi les régions québécoises. Outre ses ressources naturelles, ce territoire possède alors une population et des institutions religieuses qui le rendent encore plus attrayant pour les investisseurs qui viendront implanter de nouvelles usines au XXe siècle.

L'industrialisation et la grande entreprise : 1896-1960

Pour accélérer l'industrialisation dans le secteur des pâtes et papier, les hommes politiques du Québec libéralisent la politique d'allocation des ressources naturelles. Des droits sont aussi accordés pour le harnachement des chutes d'eau à des fins de production d'énergie hydraulique ou hydroélectrique.

L'implantation de la grande industrie, surtout dans les premières décennies du XXe siècle, vient modifier sensiblement le profil de la société régionale. L'élargissement des réseaux de communication et de transport s'inscrit dans une volonté de moderniser les régions à partir des investissements des grandes entreprises industrielles. L'organisation du travail montre comment la société locale se prend en main. La publication de journaux, tant au Saguenay qu'au Lac-Saint-Jean, permet d'articuler un discours plus cohérent sur la région alors que les élites locales font valoir la nécessité pour la région de s'industrialiser et du même coup de s'urbaniser.

Les régionaux participent activement aussi aux travaux permettant de doter la population locale des infrastructures indispensables aux sociétés modernes : eau courante, égoûts, électricité. Cependant, il faut attendre 1950 avant que le réseau routier régional soit relié à Québec via le Parc des Laurentides.

L'agriculture de subsistance du XIXe siècle est remplacée graduellement par une agriculture qui se tourne de plus en plus vers la production industrielle et les marchés. Les premières expériences dans la transformation du lait en beurre ou en fromage permettent aux agriculteurs de développer leur sens du travail collectif. Même si les techniques de production laissent parfois à désirer et que le marché demeure peu structuré, ces premiers efforts favorisent un changement d'attitude dans l'agriculture. La Crise économique des années 1930 correspond à une période relance du mouvement coopératif. C'est d'ailleurs en intégrant leurs pratiques communautaires dans les mouvements coopératifs que les agriculteurs s'insèrent, à partir des années 1950, à la société de consommation, laquelle exige une production intensive et une meilleure approche face à la concurrence. L'agriculture emprunte les techniques et les modes de gestion et de production des industries modernes. Chaque ferme devient une petite entreprise qui doit gérer ses investissements et ses revenus avec rigueur, souvent sous la gouverne de grandes coopératives auxquelles il faut s'associer.

Dans les premières décennies du siècle, les entrepreneurs mettent en place des entreprises autour des concessions forestières et de productions adaptées à des marchés divers. Parmi les principaux industriels qui ont marqué l'industrie régionale, il faut mentionner Julien-édouard-Alfred Dubuc et William Price, troisième du nom. Grâce aux efforts de William Price et de grands investisseurs américains tels James B. Duke et Arthur Vining Davis, les premiers barrages d'importance sont aménagés et permettent à l'Aluminium Company of America (Alcoa) d'ériger la première aluminerie au Saguenay en 1926. L’implantation de cette aluminerie donne naissance à une nouvelle ville nommée Arvida (ARthur VIning DAvis). C’est toutefois pendant la Seconde Guerre mondiale que l'Alcan (créée en 1928) structure un véritable centre de production de l'aluminium dans la région. Elle peut ainsi se hisser parmi les chefs de file de la production (actuellement: environ 5 % de la production mondiale avec plus de 1 million de tonnes).

Le développement régional à partir de la grande industrie a des effets importants sur la société locale. D'agriculteurs ou de travailleurs forestiers qu'ils étaient au XIXe siècle, les régionaux envahissent les villes et se font salariés, employés d'usines ou commerçants. La région franchit le cap des 262 426 habitants en 1961, dont environ 70 % vit en milieu urbain. Les villes élargies de Chicoutimi, Jonquière et La Baie constituent les pôles urbains les plus dynamiques alors qu'ils regroupent près de 120 000 personnes, soit 46 % de la population régionale. En 1961, presque 5 % de la population québécoise habite le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les communautés religieuses, malgré leur dynamisme au plan local, sont incapables de répondre aux nouvelles exigences des citoyens et laissent la place aux laïcs dans les services d"enseignement et de santé. Les gouvernements prennent donc en charge ces domaines jusque-là laissés aux institutions religieuses. Cette laïcisation, premier signe de ce qu'il est convenu d'appeler la Révolution tranquille, marque les régions et le Québec tout entier au début des années 1960.

Le développement post-industriel régional, un développement fragile : 1960 à nos jours

Les années 1960 marquent un certain plafonnement de la croissance économique de la région. La grande industrie paraît incapable d'assurer un niveau soutenu d'investissements et de création d'emplois. Pour un temps, les gouvernements semblent vouloir se substituer à l'entreprise privée.

Il faut préciser que la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean a été, d'une certaine manière, oubliée par le gouvernement libéral lors de la nationalisation de l'électricité. Les entreprises qui produisaient de l'électricité pour leur propre besoin ont pu garder leur réseau en région. C'est comme si le gouvernernent du Québec se résignait, lorsqu'il s'agit de mettre en valeur une région comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, à laisser à l'entreprise privée des pouvoirs exclusifs sur des ressources naturelles dont la propriété touche des terres publiques en région. Considérant l'importance de l'exploitation de ces ressources dans l’économie des régions québécoises, les régionaux estiment de plus en plus que les redevances sur ces ressources devraient retourner dans les régions pour favoriser un développement durable.

Dans les domaines de la santé et de l'enseignement, avec la Révolution tranquille, le gouvernement québécois se substitue aux congrégations religieuses. Il finance ces secteurs à l'aide des deniers publics et avec la participation active d'employés associés à des syndicats. Dans une phase initiale, les populations des régions ont pu profiter de services de meilleure qualité grâce à ces politiques sociales. Sur le plan économique, il ne faut pas oublier que les régions ont retiré des avantages des investissements associés à ces services. Dans l'histoire des régions, ce type d'intervention a été profitable car les investissements gouvernementaux ont pu renforcer et diversifier les économies régionales. Par son rôle prépondérant dans la gestion des ressources naturelles ainsi que sur les services de santé et d'éducation, le gouvernement provincial a acquis depuis les années 1960 un pouvoir important sur les économies des régions. Malgré des intentions louables, les politiques fédérales restent assorties à plusieurs paramètres qui relèvent de la juridiction du gouvernement du Québec, ce qui complique les débats à l'échelle locale.

Avec une population de 289 696, la région représente moins de 4 % de l'ensemble québécois en 1999. Les efforts pour redonner à l'entrepreneuriat local un nouveau souffle sont en cours. Des initiatives, bien que modestes, incitent les intervenants à la concertation. Les gouvernements provincial et fédéral, la grande entreprise, l'Université du Québec à Chicoutimi, les cégeps, les lieux de représentation que sont les Conseils de concertation et de développement (CRCD), les nouvelles municipalités fusionnées, les MRC, le Conseil Tribal Mamuitun (Négociations des Ilnus), sont appelés à redéfinir les paramètres d'un développement durable où tous les acteurs sont invités à participer.

Camil Girard, professeur
Groupe de recherche histoire (GRH) Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) 17 février 2003
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