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Les usines de pâtes mécaniques et chimiques
Thème : Économie

Les usines de pâtes mécaniques et chimiques de l’entrepreneur Dubuc

Camil Girard, Groupe de recherche Histoire (GRH). Université du Québec à Chicoutimi. 2003

 
Julien-Édouard-Alfred, à qui l’on doit la première usine de pâte au Saguenay à la fin du 19e siècle, se vit reprocher de trop spécialiser ses usines. Mais il n'en demeure pas moins que celui-ci est conscient de la nécessité de diversifier sa production. Toutefois, au lieu de se tourner vers la transformation du papier, il préfère la production de la pâte chimique. 
 
La fondation de la Ha! Ha! Bay Sulphite, avec des associés anglais, s'inscrit dans cette stratégie que défend Dubuc. Il profite des avantages du port en eau profonde que lui procure Port-Alfred. Il cherche aussi à tirer avantage de la forte demande causée par la guerre en Angleterre pour se lancer dans la production d'une pâte chimique. Le pari est d'autant intéressant que Dubuc trouve des partenaires, les frères Becker, qui acceptent d'investir avec lui dans le projet. L'usine produira jusqu'à 225 tonnes par jour soit 80 000 tonnes annuellement (1927). Elle emploiera 600 hommes dans les bonnes années. Malgré les efforts déployés par Dubuc, la Bay Sulphite passe en liquidation dès 1922 suite à la faillite de ses associés londoniens, les Becker. Sir Herbert S. Holt, président de la Banque Royale du Canada et son ami, J. H. Gundy, en profiteront pour acheter et réorganiser la Port Alfred Pulp and Paper Corporation qui deviendra en 1932 la Consolidated Paper Corporation. Cette acquisition s'inscrit dans un mouvement de concentration des sociétés papetières canadiennes qui doivent se restructurer devant la politique expansionniste et agressive de l'International Power and Paper qui, dirigée des États-Unis, menace toute l'industrie canadienne en agissant sur la baisse des prix.
 
Dans les efforts que Dubuc déploie pour élargir son emprise sur l'industrie régionale, il doit sans cesse chercher des capitaux et des marchés à l'étranger. Ce faisant, il en vient à définir une stratégie industrielle où il s'enferme volontairement dans la production des pâtes mécaniques ou chimiques. Chez Dubuc, ce choix est rationnel et se justifie parfaitement au plan économique et régional :
      
« Il est bien plus facile de faire du bois à pulpe que de la pulpe. Pour faire du bois on peut s'installer partout où passe un chemin de fer ou une rivière, la distance de l'usine à pulpe n'y fait rien... Cette industrie exige peu de capital. Ainsi la préparation de 100 000 cordes de bois ne demande qu'un capital de $100 000. Il faudrait $3 000 000 pour convertir ce bois en pulpe... et $12 000 000 pour la convertir en papier. Dans un pays comme le nôtre où la population est dispersée sur un si grand territoire, où elle est pauvre et doit avoir à sa portée des moyens faciles de gagner un peu d'argent, l'industrie de la préparation du bois à pulpe est l'industrie la plus avantageuse, car elle bénéficie au plus grand nombre et aux plus pauvres. »
      
Cette affirmation montre jusqu'à quel point la grande entreprise dépend, en région comme ailleurs, du grand capital pour survivre. La production du papier exige des investissements quatre fois supérieurs à la production de pâte. Dubuc continuera par conséquent d'approvisionner les papetières étrangères avec de la pâte à papier et il essaiera d'élargir, tout en les consolidant, ses marchés d'exportation. En 1915, dans une tentative pour s'ouvrir aux vastes marchés du nord-est américain, il s'associe à un syndicat financier dont il devient président : The North American Pulp and Paper Company. 
 
Formé à Boston le 5 mai 1915, ce syndicat a pour but d'exploiter des usines de pâtes mécaniques ou chimiques au Canada et de réserver la transformation du papier aux usines américaines. Font partie du regroupement industriel la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi, The St. Lawrence Pulp and Lumber, une compagnie de New York qui opère une usine de pâte chimique à Pabos en Gaspésie, ainsi que la Tidewater Paper Mills, qui possède une usine de papier à Brooklyn, New York. Après la fin de la Première guerre mondiale, Dubuc mène l'offensive en Angleterre en s'associant au Ludgate Pulp and Paper Syndicate. Dubuc suit en tout point sa stratégie. Il trouve des capitaux pour élargir sa production de pâte et il raffermit ses marchés d'exportation. Il évite volontairement d'accomplir le virage technologique du papier, car celui-ci lui apparaît trop coûteux et par conséquent trop risqué.
      
L'échec de Dubuc peut être attribué aux difficultés qu'il a de trouver du capital, ce qui le condamne à produire de la pâte plutôt que du papier. Avec la crise qui sévit après la guerre, les papetières peuvent plus facilement exploiter de nouveaux marchés alors que les usines de pâtes, qui dépendent d'autres papetières pour leur survie, sont soumises à rude épreuve.
      
Enfin, dans cette élite capitaliste et industrielle, Dubuc reste un marginal parce qu'il définit sa stratégie en dehors des grands courants provinciaux ou nationaux. Il privilégie l'association directe avec les Anglais ou les Américains. Pendant ce temps, l'industrie canadienne évolue inéluctablement vers des usines mieux intégrées autour de la production du papier. En réalité, Dubuc garde ses distances vis-à-vis les industriels canadiens. Même en région, il ne peut qu'être perçu avec appréhension par un William Price qui veut redonner à l'entreprise familiale tout l'ascendant qu'elle a connu au 19e siècle.
 
 
Bibliographie :

Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 p.
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