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L’exploitation de la forêt
Thème : Économie

L’exploitation de la forêt au Saguenay–Lac-Saint-Jean au tournant du 20e siècle : un monopole en restructuration

Camil Girard, Groupe de recherche Histoire (GRH), Université du Québec à Chicoutimi. 30 octobre 2003

 
Au début du 20e siècle, la compagnie Price ne contrôle plus que 25 % de la forêt locale, mais sa position est peut-être plus forte qu'il n'y paraît. Tout en conservant un certain ascendant sur le sud-ouest du lac Saint-Jean, en particulier autour de la rivière Métabetchouane et des cantons de Dequen et Mésy, cette compagnie parvient à concentrer davantage ses zones d'exploitation dans le Bas-Saguenay et sur le versant nord du Haut-Saguenay. Price cherche à contrôler des concessions autour de rivières qui ont un accès direct sur le Saguenay. L'entreprise consolide son emprise sur les rivières Sainte-Marguerite, Valin et Shipshaw en achetant les concessions des Dunn, Ross, Home et Wyatt. Frank Ross préfère raffermir sa position le long de la rivière Péribonka. Quant à Benjamin-Alexandre Scott, un nouvel intervenant qui opère à partir de Roberval dès la fin des années 1880, il élargit lui aussi ses territoires de coupe en achetant à un encan tenu le 8 octobre 1898, de nouvelles concessions sises au nord du lac Saint-Jean à proximité de la rivière Mistassini. En collaboration avec Horace-Jansen Beemer, à qui l’on doit l’arrivée du chemin de fer à Roberval, Scott exploitera dans cette dernière localité un important moulin à scie qui emploiera jusqu'à 300 hommes à la fin du siècle dernier.

La Compagnie de Pulpe de Chicoutimi, qui voit le jour en 1896 à l'instigation de Joseph-Dominique Guay, issu d'une famille de marchands locaux, organise son territoire de coupe sur le versant sud du Haut-Saguenay, non loin des zones de peuplement. En 1898, cette compagnie achète à l'encan des concessions autour de la rivière du Moulin, de la rivière à Mars ainsi qu'autour du lac Kénogami. Grâce à certaines acquisitions obtenues de Price, elle élargit son emprise sur la rivière Cyriac, près de Jonquière. 

Au sud-ouest du lac Saint-Jean, Price partage le territoire forestier avec Damase Jalbert, le fondateur de Val-Jalbert et de la nouvelle compagnie de pâte Ouiatchouan. Au début du 20e siècle, B.A. Scott, ce Québécois protestant d'origine écossaise qui réussit à occuper la mairie de Roberval entre 1906 et 1908, poursuit la consolidation de ses intérêts. Il acquiert des droits sur des cours d'eau dont il connaît le potentiel hydroélectrique. Il avait auparavant fondé la compagnie Oyamel en 1903 avec des partenaires américains désireux d'exploiter les forces hydrauliques de la Grande Décharge près d'Alma et de la Chute-à-Caron.

À la veille du premier conflit mondial, l'Assemblée législative du Québec publie un rapport qui révèle comment les grandes compagnies ont su utiliser le système d'adjudication gouvernemental pour organiser leurs opérations de coupe en région. La compagnie Price a raffermi sa position en ce début de siècle. Elle possède 3 336 milles carrés sur un total de 6 450 concédés dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, ce qui représente 52 % des concessions. La Québec Development, à laquelle Price est associé, possède 1 470 milles carrés ou 22 % de la forêt concédée. En somme, William Price, qui avait vu son monopole se relâcher dans les dernières décennies du siècle, raffermit ses positions, malgré la venue de concurrents comme la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi. 
      
Les régionaux ne possèdent en 1913-1914 que 16 % de toutes les concessions forestières (1 007 milles carrés). C’est la compagnie de Pulpe de Chicoutimi, que dirige Julien-Édouard-Alfred Dubuc, qui reste le principal exploitant de ces concessions. Quelques petits entrepreneurs, comme Arthur Du Tremblay ou l'association Vaillancourt et Perron, tous de Roberval, se partagent respectivement 35 et 26 milles carrés de forêt publique. La Compagnie de Pulpe de Jonquière (29 milles carrés) et le marchand de Chicoutimi, Honoré Petit (19 milles carrés) sont d'autres exemples de petits entrepreneurs locaux. Souvent, ils agissent à titre de sous-contractants pour les grandes entreprises. 

En somme, la forêt du Saguenay–Lac-Saint-Jean reste contrôlée pour une bonne part par une grande famille québécoise d'origine anglophone, les Price. Ces derniers ne craignent par ailleurs pas de s'associer à des capitalistes américains afin consolider, si possible, leur position financière. Au début du 20e siècle, les régionaux réussissent pour un temps, via la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi, à occuper une place enviable dans la production de bois de pâte. Mais ils seront bientôt éclipsés avec la faillite de la Compagnie de Pulpe en 1924.

 
Bibliographie :

Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 p.
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