Chania

Économie de paix et syndicalisme ouvrier
Thème : Société et institutions

Économie de paix et syndicalisme ouvrier : la tourmente des années 1920-1930

Camil Girard, Groupe de recherche Histoire (GRH), Université du Québec à Chicoutimi. 30 octobre 2003


Les années de la Première Guerre mondiale ont été stimulantes pour l’économie, mais dès le début des années 1920 celle-ci doit s’ajuster à la nouvelle réalité de l’après-guerre. Comme conséquence de cette situation, l'indice des prix baisse et les industriels cherchent à restreindre leur masse salariale par tous les moyens. Le retour à une économie de paix a donc été très difficile pour le monde ouvrier.
 
Ce sont les entreprises de Price qui, les premières, font les frais d'un conflit ouvrier qui dure plus de six semaines en 1921. Réduction du temps de travail et salaires sont les enjeux du conflit. L'Internationale se partage l'affiliation syndicale avec la Fédération ouvrière mutuelle du Nord (FOMN), un syndicat catholique. Cependant, les Internationaux ont sous leur contrôle des ouvriers spécialisés, d'où leur influence marquée dans le fonctionnement global de l'usine. Pour Le Progrès du Saguenay qui continue de défendre les intérêts exclusifs des unions catholiques, l'occasion est à nouveau belle pour dénoncer l'Internationale qui s'immisce sournoisement dans les usines. Le ton de l'hebdomadaire chicoutimien reste conciliant puisque l'employeur reconnaît simultanément la présence de la FOMN et des unions internationales dans ses usines. Le conflit laisse cependant percevoir une cohabitation difficile entre des syndicats et des unions dont les philosophies s'opposent profondément.
 
Avec une nouvelle crise marquée par un effondrement des prix en 1921, le syndicalisme catholique voit la nécessité d'un regroupement des effectifs autour d'organismes fédérés par secteurs d'activité. Dans la région, la situation est d'autant plus dramatique que la FOMN est dans une situation précaire avec les difficultés financières que connaissent les entreprises de Dubuc. Pour sortir de son isolement et se donner de meilleures chances de survie, la FOMN se dissout en 1923 et intègre la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). En mars de la même année, les bases de la Fédération catholique des employés de pulperies et papeteries du Canada sont jetées. Cette première fédération professionnelle est fondée par trois syndicats de la FOMN, ceux de Chicoutimi, Port-Alfred et Val-Jalbert, auxquels se joignent ceux de Hull et de Hawkesbury. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, cependant, les faillites successives de la Ha! Ha! Bay Sulphite Co. de Port-Alfred en 1923, puis celle du groupe Dubuc en 1924, annoncent déjà la fermeture des usines de Chicoutimi et de Val-Jalbert quelques années plus tard. Sans ses ouvriers de la base, l'union syndicale périclite rapidement dans la région. La création d'une fédération provinciale vient sauver le syndicalisme dans ce secteur. Mais, dès sa création, celle-ci devra lutter pour sa survie car la crise économique perdure dans le secteur des pâtes et papiers jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale.
 
Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le syndicalisme ouvrier du début du 20e siècle s'affirme d'abord autour d'un projet, la Fédération ouvrière de Chicoutimi. En s'enfermant dans un dogmatisme théorique et en s'inspirant d'expériences européennes trop particulières, cette fédération s'adapte mal aux réalités ouvrières locales. La FOMN marque cependant une certaine rupture par rapport aux projets initiaux du clergé. Elle expérimente un syndicalisme plus pragmatique qui s'appuie davantage sur les besoins des travailleurs. Les conflits sur la question du repos dominical et surtout ceux sur les différends salariaux montrent que la conscience ouvrière se renforce dans les crises. Les dirigeants ouvriers découvrent que, de plus en plus, les travailleurs sont prêts à prendre en main leur propre sort lorsque la tension est trop forte.
 
Dans son effort de rapprochement des travailleurs, le syndicalisme catholique découvre le nécessaire rapport de force entre employeurs et employés. Pour le clergé qui jurait que la grève ne donnait rien, le débrayage soudain du mois d'août 1918 à la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi est porteur de plusieurs enseignements. D'abord, il faut que les dirigeants cessent de représenter leurs syndiqués sans les consulter et, surtout, sans tenir compte de leurs problèmes concrets. La grève apparaît comme une réalité dont il faut tenir compte dans toute négociation et il devient faux de prétendre que son recours n'est qu'une invention des unions internationales pour obtenir tout ce qu'elles veulent des capitalistes. En se regroupant, les instances locales ouvrières montrent une plus grande maturité. 
 
Pendant la décennie 1920-1930, les syndiqués du secteur des pâtes et du papier découvriront que leurs conditions sont directement reliées à une conjoncture économique globale qui leur échappe le plus souvent. La Crise économique empêchera une évolution normale d'un mouvement qui devra lutter pendant encore quelques décennies pour assurer sa propre survie.
 
 
Bibliographie :

Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 p.
 
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