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Les débuts du syndicalisme ouvrier
Thème : Société et institutions

Les débuts du syndicalisme ouvrier à Chicoutimi au début du 19e siècle

Camil Girard, Groupe de recherche Histoire (GRH), Université du Québec à Chicoutimi. 30 octobre 2003

 
Pendant la première moitié du 20e siècle, la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean entre dans un des aspects de la modernité en jetant les bases d'unions ouvrières ou de regroupements coopératifs (Union catholique des cultivateurs, devenue l'Union des producteurs agricoles) ou corporatifs divers (unions professionnelles) qui visent à protéger certains secteurs d'emploi. 
 
Dans les premières décennies du 20e siècle, les travailleurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean ont le choix de différentes bannières syndicales : les syndicats catholiques, qui obtiennent le plus de succès, les unions internationales et les syndicats nationaux canadiens. S'appuyant sur des idéologies différentes, chaque type d'union se concurrence pour recruter et représenter des travailleurs qui constituent une force potentielle d'intervention dans l'économique, le social et le politique. Voyons comme s’implante le syndicalisme catholique.
      
Les syndicats catholiques
      
Les syndicats catholiques sont nés au début du 20e siècle du désir de l'Église catholique d'offrir une alternative aux travailleurs canadiens-français que voulaient recruter des unions internationales américaines, comme la Fédération américaine du travail (FAT) ou les Chevaliers du travail. S’inspirant de la doctrine sociale de l'Église diffusée par les encycliques Rerum novarum (Léon XIII, 1891) et Singulari quadam (Pie X, 1912), le clergé québécois juge nécessaire de s’engager davantage dans le contexte des transformations sociales et économiques qui accompagnent le développement industriel.
      
La Fédération ouvrière de Chicoutimi (FOC), fondée en 1907, et la Fédération ouvrière mutuelle du Nord (FOMN), créée en 1912 en remplacement de la FOC, sont parmi les premiers regroupements ouvriers qu'il faut associer aux syndicats catholiques. La FOMN intégrera les rangs de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui voit le jour en 1921 et qui deviendra, en 1960, la Confédération des syndicats nationaux (CSN).
      
L'utopie de la Fédération ouvrière de Chicoutimi (FOC)
      
C'est sous l'initiative de Mgr Eugène Lapointe que les syndicats ouvriers s'organisent dans Chicoutimi. Plusieurs problèmes touchaient les travailleurs des nouvelles usines et il devenait impérieux que les masses ouvrières s'organisent afin d'assurer la stabilité sociale. À Chicoutimi, les travailleurs sont rapidement endoctrinés autour du projet clérico-patronal que dirigent Mgr Lapointe et un industriel de la région, Julien-Édouard-Alfred Dubuc. À Jonquière, Price préfère garder ses distances et lorgne plutôt vers les unions internationales. 
      
L'organe de presse de Chicoutimi, Le Progrès du Saguenay, se fait l'ardent défenseur des entreprises animées par Dubuc. Jusqu'en 1906, il faut reconnaître que l'hebdomadaire chicoutimien tient souvent un discours élogieux envers Dubuc et s'oppose même à toute forme d'organisation ouvrière. À l'opposé, un nouveau journal, Le Travailleur (1905-1912), sera plus soucieux de défendre les intérêts des ouvriers de Price.
      
À compter de 1907, sous l'influence de Mgr Lapointe, l'opinion du Progrès évolue et les propos anti-syndicaux ne sont plus tolérés. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Dubuc a décidé de s'allier à l'abbé Lapointe qui désire jeter les bases d'un syndicalisme véritablement catholique et canadien-français. À la fin de novembre 1907, il fonde la Fédération ouvrière de Chicoutimi (FOC). La FOC apparaît d'abord comme une structure hiérarchique qui s'inspire fortement des enseignements des papes et des expériences européennes. Mgr Lapointe réserve l'entrée des membres aux catholiques et il favorise un corporatisme organisationnel par la participation de membres honoraires qui représentent l'employeur au Conseil de direction du syndicat. Comme la FOC s'oppose à toute grève, des règles sont prévues en cas de litige. Les parties devront s’en remettre à un arbitre : « Le conseil de direction recherchera, de commun accord avec la partie adverse, les moyens d'aplanir, soit par arbitrage, tout différend intéressant l'union ou quelqu'un de ses membres. » Enfin, la Fédération jette les bases de multiples services offerts aux ouvriers. On s'intéresse en particulier à l'assurance, au placement et à la coopération.
      
Le peu de succès rencontré par cette première union catholique vient du fait que, parmi les nombreux moyens pour améliorer le sort des travailleurs, aucun ne touche vraiment les conditions de travail. En niant le rapport de force employeur-employé dans sa dynamique fonctionnelle et en lui substituant un système de collaboration étroite entre les parties, le clergé risque de se couper de sa base. La multitude des services offerts dans le domaine de l'assurance, du placement et de la coopération n'ont jamais été expérimentés par les ouvriers locaux qui se retrouvent avec des problèmes beaucoup plus concrets à régler sur le plancher des usines. Mgr Lapointe, à la suite de ses nombreux voyages à Rome et dans divers pays d'Europe, trouve d’ailleurs difficile d'appliquer ces idées dans une région sans véritable tradition d'organisation ouvrière. Sous l'emprise d'une tutelle religieuse qui laisse peu de place aux membres, cette première union périclite rapidement. Mgr Lapointe admettra lui-même, plus tard, que les travailleurs ont toujours gardé une grande méfiance envers la FOC. 
 
Le manque de tradition en matière d’organisation ouvrière a conduit Mgr Lapointe et le clergé catholique à des emprunts trop systématiques aux théories ou aux pratiques syndicales qui étaient étrangères aux préoccupations ouvrières des travailleurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Assez rapidement, les ouvriers ont eu le sentiment d’être marginalisés. Ils ont cru impossible la défense de leurs intérêts à travers des structures trop hiérarchisées.


Bibliographie :

Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 p.
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