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La Traite de Tadoussac
Thème : Économie

La structure de la Traite de Tadoussac aux 17e et 18e siècles

Camil Girard, Groupe de recherche Histoire (GRH), Université du Québec à Chicoutimi. 30 octobre 2003


Le Domaine du Roi est affermé aux enchères à un locataire ou à un adjudicataire, souvent une grande compagnie, moyennant un coût annuel variable. Le locataire peut ensuite sous-louer des parties de son domaine et c'est ce qui arrive le plus souvent avec la Traite de Tadoussac. Le sous-locataire ou le sous-fermier confie à un directeur les opérations sur le terrain. Il engage un commis pour chaque poste. Ce dernier s'entoure, selon ses besoins, de tonneliers, d'armuriers ou d'engagés. Pour financer leurs opérations et respecter leurs devoirs envers le Roi, les locataires ou les sous-locataires obtiennent le monopole d'un commerce, en l'occurrence au Saguenay, celui des fourrures. Les fourrures qui sont apportées dans les postes de traite sont échangées contre certains produits importés. Ce commerce des fourrures est assujetti à des taxes qui sont levées par le Roi et qui servent à financer l'administration des colonies. 

Plusieurs facteurs déterminent le prix de location de la Traite de Tadoussac. En 1653, Jean Bourdon et Louis Couillart de Lespinay obtiennent, d'un gouverneur qui leur est favorable, la location pour un montant annuel estimé à 9 000 livres. En 1663, Charles Aubert de la Chesnaye acquiert aux enchères publiques la Traite pour une durée de trois ans, au coût annuel de 46 500 livres. Cette montée subite du prix est due à une enchère serrée entre La Chesnaye et un concurrent du nom de Claude Charron. Cependant, il arrive en temps de crise que la Traite de Tadoussac ne trouve pas preneur. Le Roi assure alors la régie en attendant de trouver un nouveau fermier. En fin de période française, soit entre 1738 et 1745, François-Étienne Cugnet paie une location annuelle de 4 500 livres pour son monopole du commerce au Saguenay, ce qui représente quelque 8 % des dépenses encourues chaque année pour maintenir ses postes actifs. 

Au début du Régime anglais, Thomas Dunn et John Gray obtiennent un bail de 14 ans à compter du premier octobre 1763 et paient une location annuelle de 400 livres. En 1802, la Compagnie du Nord-Ouest arrache le bail de ce qu'on appelle alors les Postes du Roi, pour un montant annuel de 1 025 livres. John Goudie, un marchand de Québec, l'achètera aux enchères en 1822 et ce, pour vingt ans au coût de 1 200 livres courants par an. La Compagnie de la Baie d'Hudson signe, en 1842, un contrat de vingt ans pour un montant de 600 livres par année. Cette baisse subite s'explique par le fait que le gouvernement se réserve alors le droit de coloniser la région, ce qui diminuait d'autant la valeur marchande de la traite des fourrures.

La mise en place du réseau saguenayen

À court terme, la création de la Traite de Tadoussac ne change rien au commerce pratiqué au Saguenay. Au rythme des saisons, les chasseurs autochtones continuent de se rendre à Tadoussac pour échanger leurs ballots de fourrures avec les commerçants. En 1655, le jésuite Albanel estime qu'ils sont encore plus d'un millier d'Amérindiens à fréquenter Tadoussac. Mais ce lieu d'échange est abandonné dans les décennies suivantes. Le même Albanel note qu'en 1670, il n'y a plus qu'une centaine de chasseurs qui apportent leurs fourrures à ce point de ralliement sur le bord du fleuve. Plusieurs raisons expliquent ce déplacement des activités. Au 16e siècle, Tadoussac apparaît comme le centre d'un réseau de traite qui couvre le nord-est de l'Amérique. À partir de 1608, le réseau se déplace à Québec, Trois-Rivières et Montréal qui deviennent des centres de peuplement permanent à partir desquels la colonie est gérée. Dès lors, Tadoussac ne draine plus que les fourrures du bassin du Saguenay, du lac Saint-Jean et la région côtière proche. 

Tadoussac subit de plus directement la concurrence des Anglais qui fonde une compagnie à grand capital, la Compagnie de la Baie d'Hudson (Hudson's Bay Company). Pour développer son marché, celle-ci installe une série de postes de traite. Les Anglais de la Baie d'Hudson pouvaient offrir aux Amérindiens de meilleurs prix pour leurs fourrures. En somme, la concurrence et les écarts de prix entre les postes anglais de la Baie d'Hudson et Tadoussac étaient semblables à ce qu'on pouvait observer à la même époque entre Montréal et Albany. Dans leur commerce, les Anglais d'Albany prennent en 1689 tous les castors sans distinction et paient 50 % de plus que les Français. 

Il ne faut pas croire que les Français n'ont pas réagi à la concurrence vigoureuse des Anglais, bien au contraire. La restructuration du commerce saguenayen s'inscrit dans une politique plus large où la Nouvelle-France désire réorganiser toute sa colonie. Lorsque Louis XIV commence son règne en 1661, il entreprend de relever sa colonie française en Amérique du Nord. L'objectif global est de relancer le commerce des fourrures au Saguenay. Première action, les Français bâtissent eux aussi une série de postes à l'intérieur des terres, ce qui les rapproche des autochtones. S'ajoute à cela une intervention militaire qui se concentre, à partir de 1686, dans le secteur convoité de la baie James. Troisièmement, la France favorise la création de compagnies à grand capital qui deviennent des intervenants de plus en plus privilégiés dans la traite. Enfin, la politique française s'appuie sur des ambassadeurs, commerçants et Jésuites, qui interviennent auprès des Amérindiens pour les convaincre de revenir autour des postes français.
 
 
Bibliographie :

Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 p.
 
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