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Colonisation du plateau appalachien
Thème : Société et institutions

La colonisation du plateau appalachien

Jacques Saint-Pierre, historien, 27 août 2002


Après avoir été longtemps un territoire de chasse, la forêt appalachienne est prise d’assaut par les commerçants de bois dans la première moitié du 19e siècle, puis par les colons des vieilles paroisses du littoral de la Côte-du-Sud. L’aventure de plusieurs de ces braves pionniers tourne parfois au cauchemar, mais les plus persévérants parviennent à gagner leur vie dans cette zone impropre à la culture du blé, grâce à l’industrie laitière et à l’exploitation de la forêt.
 
Des ressources limitées
 
Les divers témoignages, notamment ceux des arpenteurs, sur les débuts de la colonisation de l’arrière-pays sudcôtois révèlent diverses stratégies pour essayer de tirer profit des ressources du milieu. Ainsi, l’arpenteur François Têtu rencontre en 1863 dans le canton Lafontaine situé dans le centre du comté de L’Islet certains lots recouverts d’érablières, « dont un bon nombre, mentionne-t-il, sont déjà occupées par des personnes qui y ont fait du sucre les deux ou trois dernières années. » De plus, ce ne sont pas nécessairement les terres les plus faciles à cultiver que les colons préfèrent défricher en premier lieu. Ils abattent d’abord les bois francs qui leur procurent « une rémunération plus prompte ». « Grâce à ces revenus, précise un arpenteur en 1883, le colon s’attaque ensuite aux zones de bois mêlés moins rocheuses et qui livrent un sol de meilleur qualité lorsqu’elles sont défrichées. »
 
Dans certains cantons de Montmagny, L’Islet et Kamouraska, les nouveaux colons ne peuvent même pas compter sur les ressources de la forêt pour faciliter leur établissement sur un lot. En effet, les forêts situées juste en arrière des seigneuries font l’objet d’une exploitation intensive dès la première moitié du 19e siècle. C’est le cas dans le canton de Bungay, dans la partie est du comté de Kamouraska, où l’arpenteur Vital Desrochers observe en 1853 que le bois est en partie ruiné par les chantiers « qui paraissent continuer, tous les ans, à enlever et glaner le peu de bon bois qui s’y trouve et qui serait nécessaire aux établissements des colons ». C’est à peu près le seul obstacle à la colonisation reconnu par les arpenteurs, qui font preuve de beaucoup d’optimisme dans l’évaluation du potentiel agricole des terres de l’arrière-pays. Les colons en subissent les conséquences : après avoir trimé dur, plusieurs abandonnent leur lot et s’en vont vers les villes du Québec ou les États-Unis.
 
Bilan du mouvement en 1900
 
La situation des résidents du haut du comté de Bellechasse s’améliore de façon significative à la fin du 19e siècle. Avec ses quatre beurreries, sa belle église éclairée au gaz acétylène et ses magasins, Saint-Gervais est décrit en 1900 comme « une des paroisses les plus avancées de la région ». Celle de Saint-Damien profite quant à elle du dynamisme de l’abbé Joseph-Onésime Brousseau qui y multiplie les œuvres sociales. Saint-Raphaël, Saint-Philémon, Saint-Cajetan-d’Armagh connaissent aussi la prospérité. L’histoire de la paroisse Notre-Dame-Auxiliatrice-de-Buckland est très révélatrice à cet égard. Le propagandiste Eugène Rouillard précise à son propos, en 1900 : « Notre-Dame Auxiliatrice de Buckland a végété de longues années. C’était naguère un village à l’apparence chétive et où faute de débouchés et d’industrie, la gêne avait élu domicile. Tout cela est maintenant du domaine du passé. L’industrie laitière, en pénétrant dans les montagnes de Bellechasse, où les pâturages sont excellents, a révolutionné ce village comme tous ceux qui l’avoisinaient. » L’auteur parle ensuite avec enthousiasme des pâturages de Saint-Magloire, dont l’excellence incite les habitants à accroître leurs troupeaux de vaches.
 
Dans le haut du comté de Montmagny, Eugène Rouillard impute la lenteur de la colonisation au fait que « les fils des cultivateurs des vieilles paroisses du comté, alléchés par l’appât d’un gain rapide et par la perspective d’un travail qu’ils estimaient moins pénible dans les usines américaines, ont déserté en masse la hache et la charrue pour courir à l’étranger ». Dans cette partie de la région, comme dans le haut du comté de L’Islet, les chantiers contribuent aussi à détourner les colons du travail de la terre, qui est tout aussi pénible, mais moins rémunérateur. Cependant, les nouvelles paroisses du comté de L’Islet, Saint-Damase, Sainte-Perpétue, Saint-Pamphile, Saint-Marcel, Saint-Adalbert comptent une population relativement nombreuse au tournant du siècle.
 
À Kamouraska, le mouvement de colonisation est plutôt dirigé vers le Saguenay. À l’initiative de l’abbé Louis-Tolentin Hébert, les fils de cultivateurs du comté vont s’établir dans le canton Labarre, où ils fondent le village d’Hébertville au milieu d’un terroir très fertile. L’absence de voies de communication vers l’arrière-pays constitue un obstacle à la colonisation de l’arrière- pays de Kamouraska. Les paroisses du piedmont des Appalaches englobent quelques rangs de terres des cantons limitrophes, mais le comté ne compte que deux paroisses de colonisation en 1900 : Saint-Éleuthère et Saint-Bruno. La première connaît une certaine prospérité grâce à ses trois moulins qui fabriquent du bardeau, mais la situation de la seconde n’est guère reluisante. Une ancienne résidente raconte que les premiers colons, qui se sont d’abord établis le long des rivières, ont dû manger du pain de seigle gelé, de la galette détrempée à l’eau et au soda avec de la mélasse noire et de la soupe à base de mauvaise herbe. « Après avoir ramassé assez de souches, dit-elle, la seconde génération a pu semer des pois, du blé et du lin mais plusieurs se sont découragés et ils ont quitté leur lot pour d’autres paroisses et les Etats-Unis. »
 
La colonisation de l’arrière-pays de la Côte-du-Sud, qui est proposée comme moyen d’enrayer l’exode rural, ne fait donc, dans bien des cas, que retarder l’échéance du départ vers la ville ou de l’émigration aux Etats-Unis. Malgré tout, l’industrie laitière et l’exploitation forestière vont assurer la viabilité des nouvelles paroisses du plateau appalachien. 
 
 
Bibliographie :

Description des cantons arpentés et des territoires explorés de la province de Québec extraits des rapports officiels d’arpentages qui se trouvent au département des terres ainsi que de ceux de la commission géologique du Canada et autres sources officielles. Québec, Imprimeur de la Reine, 1889. lxxii-955 p.
Rouillard, Eugène. La colonisation dans les comtés de Dorchester, Bellechasse, Montmagny, L'Islet, Kamouraska. Québec, [s.n.], 1901. 80 p.
Saint-Pierre, Jacques. « L’habitant et l’environnement (XVIIe-XIXe siècles) : l’apport de l’histoire régionale », Thèmes canadiens, vol. 13, 1991, p. 101-114.
 
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