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Un paradis de chasse
Thème : Territoire et ressources

Un paradis de chasse

  Jacques Saint-Pierre, historien, 19 septembre 2002

 
Depuis l’époque de la Nouvelle-France, l’arrière-pays de la Côte-du-Sud est parcouru par les chasseurs. Les Autochtones, soit les Montagnais de la Côte-Nord et les Micmacs et Malécites du littoral de l’Atlantique, fréquentent les forêts de la région, où leur présence est attestée par plusieurs toponymes dans le comté de Kamouraska. Quant aux colons, ils pratiquent la chasse aux animaux à fourrure dans le même secteur, surtout au 17e siècle, mais également au siècle suivant. Cependant, le paradis des chasseurs et des trappeurs aux 18e et 19e siècles semble se situer dans les profondeurs de l’actuel comté de Montmagny-L’Islet.
 
Morts à la chasse à la rivière Noire
 
Philippe Aubert de Gaspé raconte dans ses Mémoires quelques expéditions de chasse faites au début du 19e siècle avec des amis ou certains de ses censitaires de Saint-Jean-Port-Joli. Avant cette date, les informations sont plutôt minces. Le généalogiste Cyprien Tanguay relate un fait qui se rapporte à la chasse sur la Côte-du-Sud sous le Régime français, soit le décès du fils du seigneur de Bonsecours Louis Bélanger au printemps de 1721 lors d’une expédition de chasse aux martres à la rivière Noire. Ce cours d’eau est un affluent de la rivière Saint-Jean. D’autres indices permettent d’affirmer que les habitants des environs font aussi la course des bois dans les Appalaches avant 1760.
 
À la fin du 18e siècle, il y a un sentier passant par le lac Trois-Saumons et le fief Lessard. Les trappeurs qui se rendent chasser dans les Appalaches empruntent ce chemin qui est jalonné de cabanes où ils peuvent trouver un abri. Par la voix d’un vieillard de sa seigneurie, l’auteur des Anciens Canadiens relate la fin tragique de l’un de ceux-là, vraisemblablement un résident de Notre-Dame-de-Bon-Secours. L’individu, qui est dépeint sous les traits d’un vagabond, meurt au retour d’une expédition de chasse dans l’une de ces cabanes. L’événement se serait produit au moment où Jacques Ingan était curé de la paroisse, soit entre 1767 et 1779. Mais ce chemin est probablement fréquenté depuis longtemps, et peut-être même depuis le 17e siècle.
 
Chasseurs contre colons
 
À compter du début du 19e siècle, l’arrière-pays de la Côte-du-Sud n’est plus uniquement un territoire de chasse. L’exploitation commerciale de la forêt, puis le défrichement des terres à des fins agricoles par les colons ont un impact très important sur la faune. Les chasseurs sont donc confinés à un territoire de plus en plus restreint. 
 
Interrogé au sujet de la qualité des terres de la Couronne dans les profondeurs des seigneuries de Saint-Gervais à Sainte-Anne, Jacques Morin, capitaine de milice de Saint-Vallier, affirme devant le comité des terres de la couronne de la Chambre d’assemblée en 1823 : 

Je connois ces Terres ayant été depuis vingt-cinq ans dans l’habitude d’y aller à la chasse presque tous les ans, et de m’absenter des sept à huit jours; le terrein est généralement beau, montagneux derrière L’Ilet, Saint Thomas et Saint François, mais planche derrière Saint Vallier, où les terres à la distance de quatre lieues sont les plus belles que j’aie vu par chez nous; celles qui sont montagneuses contiennent beaucoup de bon terrein, très-susceptible de culture. J’ai été quatorze lieues dans les profondeurs et j’ai trouvé le terrein beau…

Morin souhaite que le roi accorde des terres aux miliciens de chaque paroisse, vis-à-vis celles-ci, afin que les nouveaux colons puissent demeurer auprès de leurs parents. Mais les chasseurs ne partagent pas tous cette opinion. 
 
L’arpenteur François Têtu explique en 1863 la lenteur de la colonisation dans les cantons du haut du comté de L’Islet principalement par « les rapports défavorables, fait, pour une raison ou pour une autre, par des chasseurs, alléguant que ce ne sont que des savanes et des rochers, tout à fait impropres à la colonisation ». Têtu précise que cela est vrai pour une étroite bande de terrain située immédiatement derrière les seigneuries, mais plus loin le relief est beaucoup moins accidenté. Les chasseurs voient sans doute d’un mauvais œil l’arrivée des colons dans leur territoire de chasse.
 
Même s’il perturbe l’habitat naturel des animaux, le peuplement des cantons de l’arrière-pays ne fait pas disparaître le gibier. Eugène Rouillard le confirme au début du 20e siècle. Ainsi, il écrit que le chevreuil, le caribou et la perdrix foisonnent à Saint-Magloire. « Les troupeaux de chevreuils sont même si considérables, ajoute-t-il, qu’ils constituent une nuisance et que bon nombre de cultivateurs se plaignent des dommages causés à leurs récoltes par ces animaux. » La vallée de la rivière Daaquam est fréquentée, quant à elle, par l’orignal et le caribou, espèce aujourd’hui disparue de la Côte-du-Sud.
 
La chasse sportive
 
Après avoir été longtemps une activité de subsistance permettant de varier le menu quotidien, la chasse est de plus en plus considérée comme un loisir et même un attrait touristique. C’est ce qu’écrit Rouillard à propos de Saint-Pamphile, qui « est par excellence un pays de sport. » 
Tous les colons de l’endroit sont un peu chasseurs. « Au reste comment en serait-il autrement, mentionne-t-il, lorsque le chevreuil, le caribou et même le superbe daim se présentent jusqu’à portée de fusil? » La chasse se pratique sur la rivière Noire et sur la petite rivière Saint-Roch. Rouillard conclut son plaidoyer sur en ces mots : « On ne cite pas de chasseur qui soit jamais revenu bredouille. » À l’époque, l’activité semble cependant pratiquée essentiellement par les habitants de la région.
 
L’amélioration des moyens de transport rend l’arrière-pays de la Côte-du-Sud accessible aux sportifs du reste de la province et même des Etats-Unis. Le Guide du touriste, publié en 1929 par le ministère de la Voirie, mentionne que les forêts situées le long de la route 24 (l’actuelle route 204) attirent déjà un grand nombre d’amateurs de chasse du Québec et des Etats-Unis et leur nombre va se multiplier par la suite.
 
La chasse constitue de nos jours une activité économique importante pour certaines localités de la Côte-du-Sud. Il s’agit d’une activité très ancienne dans la région. De fait, les chasseurs ont sans doute été les premiers Européens à parcourir le territoire, et ce avant l’établissement des premiers colons. L’histoire de la chasse sur la Côte-du-Sud reste cependant mal connue.
 
Bibliographie :

Bas-Canada, Législature, Chambre d’Assemblée. Journal de la Chambre d’assemblée de la province du Bas-Canada. Québec, John Neilson, vol. 32, 1823, appendice T.
Description des cantons arpentés et des territoires explorés de la province de Québec extraits des rapports officiels d’arpentages qui se trouvent au département des terres ainsi que de ceux de la commission géologique du Canada et autres sources officielles. Québec, Imprimeur de la Reine, 1889. lxxii-955 p.
Ministère de la Voirie et des Mines (Bureau provincial du Tourisme). Sur les routes du Québec. Guide du touriste. Québec, Le Ministère, c1929. 874 p.
Rouillard, Eugène. La colonisation dans les comtés de Dorchester, Bellechasse, Montmagny, L'Islet, Kamouraska. Québec, [s.n.], 1901. 80 p.
Saint-Pierre, Jacques. « L’aménagement de l’espace rural en Nouvelle-France : les seigneuries de la Côte-du-Sud ». Dans Peuplement colonisateur aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous la direction de Jacques Mathieu et Serge Courville, Université Laval, Centre d’études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord, 1987, coll. « Cahiers du Célat » no 8, p. 35-201.
 
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