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Les veillées
Thème : Culture

Les veillées

Jacques Saint-Pierre, historien, 15 janvier 2004

 

La veillée est la forme la plus populaire de divertissement dans les campagnes de la Côte-du-Sud jusque dans les premières décennies du 20e siècle. Bien qu’il y en ait durant toute l’année, la saison hivernale est la période par excellence de ses soirées, qui réunissent la parenté et les voisins. Les veillées de la Côte-du-Sud ne diffèrent pas vraiment de celles qui sont organisées ailleurs dans la province, mais cette tradition semble se maintenir plus longtemps que dans les régions plus exposées à l’influence des villes.
 
Un temps de réjouissances
 
L’Avent, qui correspond en gros au mois de décembre, est une période au cours de laquelle les familles se préparent à la fête de Noël. C’est une période de jeûne pour les adultes et de restrictions sévères pour les enfants dans l’attente de la naissance de Jésus. Le 25 décembre ouvre le cycle des réjouissances, mais c’est véritablement le premier janvier qui marque le début de la saison des veillées. Entre Noël et le Jour de l’An, les familles sont encore trop occupées à se préparer à recevoir dignement leur visite. Les veillées se font plus fréquentes entre le Jour de l’An et le Jour des Rois, le 6 janvier, et le cycle se prolonge jusqu’au Mardi Gras, dernier jour avant le Carême. 
 
Les invités se rendent chez leurs hôtes en carrioles. Il n’est pas rare de voir 25 personnes ou davantage s’entasser dans des maisons qui ne disposent souvent que d’un petit salon, en plus de la cuisine, pour recevoir tous ces gens. Les invités discutent et jouent aux cartes. Pour les jeunes gens, ces veillées sont l’occasion de se courtiser sous la surveillance des parents. Jos-Phydime Michaud précise que les jeunes se disputent aussi des parties de parchési, alors que les plus vieux préférent le jeu de dames. Certains sont également des adeptes du domino. Ces soirées joyeuses peuvent se prolonger jusqu’à minuit ou plus tard encore. Les plus animées sont cependant les soirées dansantes.
 
Au rythme du violon et de l’accordéon
 
La danse est probablement la distraction préférée des gens de la campagne, des jeunes gens à tout le moins. Elle est vivement réprouvée par le clergé. Jusque dans les années 1920, certains curés de la Côte-du-Sud n’hésitent pas à recourir aux lettres pastorales pour interdire la danse, considérée comme une activité immorale. Le violon est l’instrument préféré des musiciens de la région, mais l’accordéon devient de plus en plus populaire au début du 20e siècle. Quant au piano, qui apparaît dans les campagnes à la fin du 19e siècle, « c’est plus souvent un objet de vanité ou un meuble de luxe qu’un instrument de musique », écrit Georges Bouchard dans ses Vieilles choses, vieilles gens. 
 
En 1867, le curé de Sainte-Anne écrit à son évêque qu’il tolère la danse qui « a toujours été en honneur » dans sa paroisse. Il explique : « je la surveille au confessionnal, mais j’en parle peu en chaire. J’aime à me rappeler ce que le bon ch Holmes [sans doute Jean Holmes, protestant américain converti au catholicisme, qui a été préfet des études au Séminaire de Québec] disait un jour aux Ecclésiastiques à ce sujet :
 
Le peuple veut s’amuser; il en a le droit, il en a le besoin tout autant sinon plus que son curé. Il veut boire et le curé dit non; il veut danser et le curé dit non; il veut veiller et le curé dit non; il veut faire des jeux et le curé dit non; il veut conter des contes, chanter des chansons et le curé dit non. Que veux-tu donc que je fasse pour m’amuser. Lui, Mr le curé s’amuse bien; il a ses récréations, sa pipe, sa musique, ses visites, ses repas, sa chasse, sa pêche, ses promenades, ses voyages en ville et chez les curés voisins…
 
L’abbé Odilon Paradis est cependant l’un des rares curés à faire preuve d’autant de tolérance face aux besoins de divertissement des paroissiens.
 
Les soirées dansantes familiales demeurent très populaires dans les paroisses de la Côte-du-Sud jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Mais des changements importants se sont produits au début du 20e siècle, comme le constate le sociologue Horace Miner à Saint-Denis en 1936.
 
L’événement saillant dans certaines veillées, écrit-il, c’est la musique. Régulièrement, des invités chantent de solos sans accompagnement. Les chansons qui viennent de la ville sont les plus populaires et les plus divertissantes. On entend rarement de vieilles chansons folkloriques, bien que les gens d’un certain âge en connaissent encore beaucoup. On pourra inviter un violoneux ou un joueur d’harmonica à la fête pour divertir les invités. On apprécie beaucoup ce genre de musique, elle est au programme des émissions radiophoniques les plus écoutées. Le répertoire du violoneux consiste principalement en musique de danse: gigues, quadrilles, reels et cotillons. La danse proprement dite est l’objet de la désapprobation du prêtre, ce qui n’empêche pas qu’on danse « en cachette », à l’intérieur comme à l’extérieur de la paroisse. Le quadrille, exécuté avec des appels en anglais, est la danse la plus répandue. Comme les chants folkloriques, les contes populaires sont tombés en désuétude.
 
Cependant le violoneux, qu’on retrouvait jusque-là dans chacune des paroisses, est déjà un personnage en voie de disparition. 
 
Loisirs modernes
 
Dans les années 1950, les loisirs organisés par les municipalités prennent le relais des veillées d’autrefois. C’est désormais dans les salles paroissiales ou municipales ou dans les écoles que se tiennent les parties de cartes et les soirées dansantes. On retrouve également dans quelques paroisses des salles de danses privées qui attirent une clientèle de jeunes. La guitare s’impose comme instrument de la nouvelle génération et les chansons américaines diffusées par la radio puis le disque font tomber peu à peu dans l’oubli le répertoire traditionnel. 
 
La tradition de l’accordéon demeure toutefois bien vivante sur la Côte-du-Sud, où l’entreprise familiale Messervier, de Montmagny, fabrique de manière artisanale des instruments depuis 1950. Le Carrefour mondial de l’accordéon, qui se tient à Montmagny à chaque année depuis 1989, et le Musée de l’accordéon, logé au manoir Couillard-Dupuis depuis 1992, contribuent à faire de cette ville sudcôtoise le pôle de l’accordéon en Amérique du Nord. Et la Côte-du-Sud compte encore quelques violoneux qui cherchent à préserver un héritage. 
 
 
Bibliographie :

Bouchard, Georges. Vieilles choses, vieilles gens : silhouettes campagnardes (3e éd.). Montréal, Louis Carrier & Cie/les Éditions du Mercure, 1928. 154 p.
Michaud, Jos-Phydime. Kamouraska de mémoire… Souvenirs de la vie d’un village québécois. Montréal, Boréal Express, 1981. 259 p.
Miner, Horace. Saint-Denis : un village québécois. Présentation de Jean-Charles Falardeau. Montréal, Hurtubise HMH, 1985. 392 p. Coll. « Sciences de l’homme et humanisme », no 11.
Roberge, Martine et Raynald Ouellet. « Le monde de l’accordéon au Québec », Cap-aux-Diamants, no 67, automne 2001, p. 24-28.
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