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La toponymie en Abitibi
Thème : Culture

La toponymie en Abitibi : une histoire à trois voix (amérindienne, française et anglaise)

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 23 juillet 2004

 

Le visiteur de passage en Abitibi-Témiscamingue aura sûrement noté la présence de noms amérindiens, français et anglais pour désigner les localités et endroits de la région. En ce sens, la toponymie régionale reflète les diverses phases de son histoire. Avant l’arrivée des Européens dans la région, les Algonquins utilisaient des noms propres à leur langue pour désigner les lacs, les rivières et les autres endroits fréquentés dans leur territoire d’exploitation. Par la suite, l’arrivée des Français et, plus tard, des Anglais, entraîne un changement dans l’appellation des lieux. Ils vont adapter certains toponymes amérindiens et utiliser de nouveaux toponymes français et anglais. Chaque groupe culturel utilise des références qui leur sont propres pour désigner des parties du territoire. 
 
La toponymie algonquine possède ses propres particularités et se base sur les caractéristiques sociales et économiques de ce groupe de chasseur-cueilleur nomade. Les Algonquins se déplacent sur un vaste territoire qui englobe l’Outaouais, l’Abitibi-Témiscamingue, les Laurentides, Lanaudière, la Mauricie et le Nord-du-Québec. Ils utilisent ainsi une toponymie descriptive et imagée afin de désigner le plus précisément possible les lieux de passage et de séjour, pour s’y retrouver d’une année à l’autre, et les ressources disponibles pour assurer leur survie. Les noms choisis reflètent ainsi leur vie quotidienne. Également, la forêt dans laquelle ils vivent et se reproduisent est peuplée de bons et de mauvais esprits et d’êtres surnaturels. Cet univers spirituel, composé de croyances, mythes, contes et légendes, influence également la toponymie algonquine. En somme, la civilisation traditionnelle ressort clairement dans une foule de toponymes.
 
Ainsi, la région de l’Abitibi-Témiscamingue possède, encore aujourd’hui, de nombreux toponymes d’origine algonquine. Voici quelques exemples. Abitibi : là où les eaux se divisent. Lac Duparquet (en algonquin, lac Acotawegami) : lac où l’on tend les collets ou lac suspendu. Rivière La Sarre (en algonquin, Adikameg Sibi) : rivière du poisson blanc. Île Adjide : halte dans un déplacement. Île Adoham Onigocik : endroit où l’on peut observer la constellation de la grande ourse. Rivière Dumoine (en algonquin, Agonagwàsing) : région densément boisée. Latulipe – nom d’un village (en algonquin, Ajokanik) : qui relie les deux terres. Dépôt-Baskatong : là où la glace est pliée ou là où l’eau est resserrée par du sable. Lac Kipawa : c’est bloquée. Lac Témiscamingue : eau profonde. Montagne de la tour Matchi-Manitou : mauvais esprit. Lac Windigo Supérieur : esprit surnaturel. 
 
La colonisation agricole du Témiscamingue et de l’Abitibi entraîne l’adoption de toponymes français pour désigner les lieux, les lacs, les rivières, les cantons et les nouvelles paroisses. Dans le nord du Témiscamingue et en Abitibi, l’influence française se remarque tout d’abord dans les noms de cantons. On a recours principalement aux noms des régiments et des officiers de l’armée de Montcalm. Il s’agirait-là d’un cas unique dans les régions du Québec. Ainsi, les sept premiers cantons ouverts à la colonisation le long de la voie ferrée du Transcontinental portent les noms des régiments de l’armée de Montcalm : La Reine, La Sarre, Royal-Rousillon, Languedoc, Guyenne, Berry et Béarn. Les cantons situés autour de ceux-là portent les noms des officiers de ces régiments. Il faut souligner le fait que ces vocables ne sont ni descriptifs, ni reliés en quoi que ce soit à l’histoire de la région. 
 
Par ailleurs, on remarque également une influence religieuse assez marquée dans l’appellation des localités de la région. Ainsi, plusieurs localités du Témiscamingue réfèrent à des noms oblats : le canton de Mazenod (en l’honneur du fondateur des missionnaires Oblats de Marie-Immaculée), les villages de Moffet (du frère Joseph Moffet, un des pères de l’agriculture), de Laverlochère (du premier missionnaire oblat de la région, Jean-Nicholas) et de Nédelec (un missionnaire du XIXe siècle, Jean-Marie), pour ne mentionner que ceux-là. Le premier évêque du diocèse d’Ottawa, Mgr Joseph-Eugène-Bruno Guigues reçoit un triple honneur lorsque l’on désigne un canton de son nom et deux paroisses, Saint-Bruno-de-Guigues et Saint-Eugène-de-Guigues. Toutefois, plusieurs de ces noms religieux remplacent des noms à consonance plus poétique tels que Ville-Marie au lieu de la Baie-des-Pères, et Notre-Dame-du-Nord au lieu de la Tête-du-Lac. 
 
Les paroisses abitibiennes sont nommées selon un plan précis par l’évêque du diocèse. Ainsi, Mgr Latulipe puis son successeur Mgr Rhéaume nomment les paroisses de l’Abitibi le long du Transcontinental selon des noms d’apôtres. Ils utilisent des noms de saints confesseurs pour désigner celles qui sont situées au nord de la voie ferrée, et des noms de vierges et de martyres pour celles situées au sud. Les paroisses de la zone minière de la faille de Cadillac tiennent leur nom de saints archanges et d’archanges. Par ailleurs, la toponymie régionale compte de nombreux noms d’hommes politiques. Mentionnons notamment les Turgeon, Taschereau, Authier, Allard, Brodeur, Guérin et Laferté. 
 
Les anglophones forment le troisième groupe culturel en importance dans la région. Plusieurs toponymes utilisés dans la région rappellent l’influence et la présence anglaises en Abitibi-Témiscamingue. Au Témiscamingue, la mémoire des grands entrepreneurs forestiers revit par les toponymes utilisés pour désigner des cantons, des lacs et des rivières. Il s’agit entre autres des Booth, Gillies, Klock, Bronson et Bryson. En Abitibi, ce sont des noms d’explorateurs, de géologues, de prospecteurs et de compagnies minières qui forment les toponymes anglophones. Mentionnons les rivières Bell, Peter-Brown et O’Sullivan, l’île Siscoe, les localités de McWatters et d’Arnfield et la muncipalité de Sullivan. 
 
La majorité des toponymes de l’Abitibi-Témiscamingue proviennent donc des trois principales cultures en présence dans la région. Chacune réfère à ses propres références culturelles pour désigner les lieux et les localités. Les Algonquins utilisent un système d’appellation basé sur leur univers spirituel et la vie quotidienne. Les Français adoptent plutôt des références aux personnages religieux, militaires et politiques. Mais la plupart de ceux-ci n’ont pas de lien direct avec l’histoire de la région. Finalement, les appellations anglophones rappellent la mémoire des entrepreneurs forestiers et miniers et de scientifiques de passage dans la région. 
 
 
Bibliographie :

Commision de toponymie du Québec. La toponymie des Algonquins. Québec, Gouvernement du Québec, 1999. 178 pages. Dossiers toponymiques, 26. 
Gourd, Benoît-Beaudry et collaborateurs. Itinéraire toponymique de l’Abitibi-Témiscamingue. Québec, Commission de toponymie, 1984. 102 pages. Études et recherches toponymiques, 8. 
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