Chania

La vie économique et sociale en 1908
Thème : Culture

La vie économique et sociale dans la colonie témiscamienne, en 1908

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 6 juin 2002

 

Au début du XXe siècle, le Témiscamingue est en pleine colonisation agricole. Mais vivre en pays de colonisation, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? L’extrait de texte suivant, présenté dans sa version intégrale, est signé par un contemporain, Augustin Chénier, et raconte quelques aspects de la vie économique et sociale des Témiscamiens en 1908. Il décrit notamment la vie de colon, les marchandises disponibles dans les commerces et l’habillement à cette époque. 
 
« Cinq municipalités formaient le Temiscamingue de 1908 : Fabre canton, Duhamel (comprenant alors Lorrainville et Duhamel-Ouest actuel), Guigues canton, Nord-Témiscamingue (qu’on designait plus souvent : Têt-du-lac) et Ville-Marie. L’érection civile de nos autres municipalités actuelles s'échelonne entre les années 1912 et 1939. La population de 1908 dépassait à peine les 3000. C’était donc au Témiscamingue de l’époque, une grande famille où les membres qui se rencontraient, à quelqu’endroit que ce fut, pouvaient s’interpeler à la première personne du singulier. Tout membre, même dispersé, sentait la présence du voisin prêt à l’assister. La population de 1908, c’était une famille de pionniers, de bâtisseurs de pays ; une famille qui, aiguillonnée par l’impression quotidienne de son isolement en était d'autant plus enracinée dans l’espoir qu’elle poursuivait. 
 
Restreinte de tous côtés, la vie économique de 1908 était forcément simplifiée. Pour le colon, une seule préoccupation; étendre le plus tôt possible la superficie cultivable de sa terre, et ainsi récolter plus de foin et d'avoine, seuls produits qui trouvaient alors acheteur. Pour le commerçant, aucune inquiétude quant à la variété des marchandises en magasin ; celles-ci se résumaient aux catégories indispensables à une cuisine uniforme : Farine, graisse, lard salé, haricots, sel, sucre, mélasse, biscuits secs. Et pour les vêtements, quelques pièces d'indienne pour les dames, deux ou trois variétés de draps du pays pour les hommes. Un seul problème : Que la collection annuelle des comptes rapportat suffisamment pour faire une commende d'automne qui soutiendrait le stock jusqu'à l’ouverture, au printemps suivant, de la navigation. 
 
Donc, pour le commerce, pas de spécialités. A quoi auraient-elles servi ? L’habillement ? Chez les hommes une culotte de " carisé " durait la vie de son propriétaire à moins qu’après 20 ans d’existence, elle aille se faire confectionner en habit neuf pour le petit premier communiant. Certes, quelques magasins généraux avaient à l’offre des habits de tweed " tout-faits ", mais encore là, celui qui s’en payait le luxe ne l’utilisait que pour les dimanches et les grandes fêtes, jusqu’au moment où " la maman du petit homme ", toujours bien conseillée, lui inculquât l’esprit de conversion, quitte à ajouter quelques "patches" pour le relief. 
 
C'était peut-être un peu plus compliqué pour ces dames, car la robe d'indienne ne faisait guère plus longue vie que trois ou quatre ans. Alors, il fallait changer un peu le modèle et la couleur du fleuri, histoire de reposer la vue. Quant à la toilette du dimanche, eh bien ! quoi faire autre de la robe de noces en soie de taffetas ou de brocard ? Quelques frisons enlevés à la surcharge des hanches et rajustés à l’encolure, et voilà une toilette qui vivra bien encore deux générations. 

Vous avez hâte, mesdames, de voir les chapeaux ? Voilà : - Ne fabriquait pas un chapeau la dame qui voulait. Cette industrie était réservée aux demoiselles du métier car, voyez-vous, il s’agissait de reprendre celui que madame avait porté étant fille et dont la forme, la teinte ou encore la plume d’autruche, ou les trois à la fois, avaient subi les avanies du temps. Il fallait donc des doigts agiles et un goût exercé pour rafistoler tout cela. Mademoiselle la modiste de chapeaux, dont on trouvait le magasin dans tout centre qui se respectait, rajustait, débossait, convertissait, remplaçait la fameuse plume, le tout pas cher, madame.- Madame sortait son chapeau neuf à la Pâque prochaine et, par la suite, en toutes circonstances spéciales jusqu'à ce que, un beau jour la mode changeant, la plume d'autruche devait faire place à un amas de petites fleurs bleues, jaunes, rouges, mauves, redonnant ainsi aux vingt ou trentes années du fidèle compagnon, l’allure de jeunesse qui risquait de disparaître. 
 
On dira aujourd'hui [en 1958] que tout cela était décidément trop simple ? Peut-être ; mais n’était-ce pas cette simplicité même dans les désirs quotidiens qui faisait que la vie était belle, dans ce coin resserré d'un cercle vide ? Qu'importait donc les grandes vitrines resplendissantes de hautes modes, les pavés de brique, les théâtres de " petites vues ", le parc Sohmer ou les petits chars à chevaux… Tout cela était trop éloigné et trop inaccessible pour le désirer. D'ailleurs tout celà on l'avait vu en passant, quand la famille avait décidé de quitter la vieille paroisse pour venir en pays neuf ; et ça suffisait pour en faire un sujet de conversation familial sur un ton où l’amertume n'avait de place. 
 
Notre vie économique, il y a cinquante ans, n'était donc compliquée que par tout ce qui lui manquait ; et ce qui manquait était précisément tout ce matériel nécessaire à la construction d’un nouveau pays : Terres disponibles législations de soutien, chemins et routes, marchés locaux et extérieurs, exploitation de nos ressources, diversité de production, liaisons extérieures, services publics provinciaux, municipaux, éducationnels et sociaux. »
 
Comme le fait ressortir cet extrait, vivre en pays de colonisation signifie vivre très simplement, C’est vivre dans un milieu où la débrouillardise et le recyclage sont de rigueur. Lorsque l’on construit un nouveau coin de pays, il ne faut pas s’attendre à jouir du confort matériel immédiatement, ni à bénéficier des attractions caractéristiques des villes ! Malgré tout, il existe une solidarité sociale très forte entre les habitants. 

 
Bibliographie : 

Chénier, Augustin. L’atmosphère au Témiscamingue de 1908. Causerie donnée aux membres de la Chambre de Commerce de Ville-Marie, le 23 mars 1958 à l’occasion du 50ième anniversaire de fondation de cette Chambre. 11 p. 
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