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Les écoles à vocation rurale
Thème : Société et institutions

Les écoles à vocation rurale au Témiscamingue 

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 4 novembre 2002

 
L’ouverture d’écoles à vocation rurale au Témiscamingue s’inscrit dans le projet plus vaste mis de l’avant par le clergé diocésain, dans les années 1940. Il s’agit de la promotion de la société et de la famille rurales traditionnelles. Ainsi, le clergé, appuyé par l’élite traditionnelle, lance une campagne de revalorisation de la famille devant ce qu’il perçoit comme étant les menaces des années 1940, en particulier l’industrialisation, l’urbanisation et l’entrée des femmes sur le marché du travail. Au Témiscamingue, comme ailleurs, le clergé réagit à ces changements avec la création d’écoles à vocation rurale, dont l’École d’agriculture Moffet, des écoles ménagères régionales, et par l’affection de religieuses pour prendre en charge l’éducation dans les villages. Puisqu’il faut y valoriser notamment l’importance de la famille traditionnelle, c’est à la femme que revient la tâche d’implanter et de diffuser cet idéal. 
 
Pour le clergé, la promotion de la société et de la famille rurales traditionnelles passe obligatoirement par le système scolaire. Aussi, dans les années 1940, le clergé lance une nouvelle offensive en matière d’éducation. On assiste alors à l’ouverture de trois écoles à vocation rurale, soit l’École d’agriculture Moffette à Ville-Marie, en 1939, et deux écoles ménagères régionales à Ville-Marie et à Guigues, en 1943. Dans ces écoles à vocation rurale, on enseigne les rudiments des métiers propres à la société rurale traditionnelle, ceux qui sont reliés à l’agriculture, à la gestion de la ferme et au maintien de la famille rurale. Dans les années 1940, on assiste également à l’arrivée de communautés religieuses d’hommes dans six paroisses rurales et de communautés religieuses d’enseignantes dans 11 paroisses. Il y a aussi l’ouverture d’une maison de retraites fermées à l’École d’agriculture de Ville-Marie. 
 
La fondation de l’École d’agriculture Moffet, en 1939, constitue le début de cette stratégie du clergé en faveur de la revalorisation de la ruralité. Elle donne un cours d’agriculture pour garçons et, à compter de 1946, ajoute un cours ménager agricole pour filles. La portée de l’École d’agriculture déborde largement les cadres de l’enseignement agricole. En effet, l’École occupe une place centrale dans la diffusion de l’idéologie corporatiste du clergé. Les étudiants suivent notamment des cours de sociologie où l’on enseigne le fonctionnement des principales institutions de la région, soit les caisses populaires, les coopératives, les commissions scolaires, les conseils municipaux et les fabriques. L’ouverture d’un cours ménager pour filles s’inspire de l’idée que l’exploitation d’une ferme se fait en couple : pendant que l’homme s’occupe des travaux de la ferme, la femme prend sous sa responsabilité la maison, la comptabilité, le potager et les enfants. Aussi les étudiantes reçoivent-elles une formation familiale et sociale, en plus des cours d’agriculture et d’arts ménagers et culinaires. 
 
Lors de l’inauguration de l’École Moffet, le 6 décembre 1939, quelques conférenciers ont souligné son importance pour le monde rural témiscamien. En voici des extraits tels que rapportés par Julien Morissette dans le journal La Frontière du 14 décembre 1939. 
 
« L’École Moffet marque une étape importante dans la région et elle sera un des bons moyens de solutionner le problème rural parce qu’elle contribuera à l’éducation agricole et formera des jeunes qui comprendront l’importance de l’association professionnelle. Cette association est absolument nécessaire à l’avancement de l’agriculture. Les jeunes apprendront l’économie, chose très importante. On n’a qu’à penser aux bienfaits des caisses populaires. Bien qu’il reste beaucoup à faire chez la classe agricole, je dois dire que le réveil rural dont nous sommes les témoins est le résultat des saines directives de l’épiscopat et du clergé à qui nous devons de bien sincères remerciements. » [Samuel Audet, vice-président général de l’UCC]
 
« La situation agricole a aujourd’hui un caractère grave, car il ne reste plus que 40 % de notre population sur les fermes. Ce n’est pas normal. Il faut prendre tous les moyens pour faire cesser la désertion du sol et repeupler nos campagnes. Je conseille donc aux cultivateurs d’enseigner à leurs enfants l’amour de la terre et de faire les sacrifices qui s’imposent pour envoyer leurs fils à cette école. » [L’honorable L.-J. Thisdale, ministre sans portefeuille dans le cabinet Godbout]
 
« Si nous avons fait des démarches pour la réalisation de ce rêve, c’est parce que nous croyons que l’agriculture et la colonisation sont les moyens les plus sûrs de procurer du pain. Cette école formera donc de bons agriculteurs et des chefs qui assureront la survivance du peuple. » [Mgr Louis Rhéaume, évêque du diocèse de Timmins]
 
Par ailleurs, l’ouverture d’écoles ménagères régionales s’inscrit au cœur de la stratégie du clergé de la reproduction de la famille rurale traditionnelle. Il est intéressant de relever les propos de Julien Morissette, rédacteur en chef de La Frontière, au sujet de l’ouverture de l’école ménagère moyenne à Saint-Bruno-de-Guigues, en 1943. Il s’élève contre le fait que des femmes aient quitté la région au profit de la ville et que la guerre ait détaché la femme du foyer. Il accueille donc avec enthousiasme l’ouverture de cette école qui permettra de convaincre les femmes de revenir et de rester dans leur foyer. Il l’écrit en ces termes :
 
« Voilà toutes des raisons qui portent à accueillir avec encore plus de contentement qu’en temps normal la fondation de l’école ménagère de Guigues. Il importe, en effet, plus que jamais de trouver les moyens d’attacher la femme à ses belles tâches féminines et de lui laisser la conviction que son royaume n’a jamais été et ne sera jamais ailleurs qu’au foyer. » [Julien Morissette, « École ménagère à Guigues », La Frontière, 9 septembre 1943.]
 
Dans les années 1940, l’ouverture d’écoles à vocation rurale s’inscrit au cœur de la stratégie du clergé. Face aux changements que connaît alors le Québec, l’Église lance une vaste offensive en vue de revaloriser la famille rurale traditionnelle. Des communautés religieuses sont envoyées dans les paroisses de la région qui n’en comptent pas encore. L’École d’agriculture Moffet ouvre ses portes aux garçons en 1939 et aux filles, en 1946. L’enseignement dispensé à cette école dépasse largement les rudiments de l’agriculture. Il vise en plus la formation de coopérateurs agricoles et de femmes capables de seconder leur mari sur la ferme. Par ailleurs, l’ouverture d’écoles ménagères régionales, en 1943, doit permettre la valorisation des rôles de mère de famille et de femme d’agriculteur auprès des jeunes filles.


Bibliographie :

Archives de la Société d’histoire du Témiscamingue. Fonds Lous-Zéphirin Moreau, dossiers de correspondance et Cahier de coupure de journaux, 1939-1950. 
Martineau, Donat, omi. Entrevue réalisée par Marc Riopel, été 1982. 45 minutes. 
Riopel, Marc. Les fractions de l’élite locale et le développement du Témiscamingue, 1939-1950. Mémoire de maîtrise (histoire), Université du Québec à Montréal, 1989. 134 p. 
Riopel, Marc. Un siècle d’éducation au Témiscamingue. Ville-Marie, Société d’histoire du Témiscamingue, 1982. 52 p., Collection Maison du Colon numéro 2.
Thivierge, Nicole. Écoles ménagères et instituts familiaux : un modèle féminin traditionnel. Québec, I.Q.R.C., 1982. 475 p. 
 
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