Chania

Un géant aux pieds d’argile
Thème : Économie

Un géant aux pieds d’argile : une économie de dépendance

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 19 février 2004


L’économie de l’Abitibi-Témiscamingue repose sur l’extraction et la transformation de base de ses ressources naturelles, comme dans la plupart des régions éloignées. C’est d’ailleurs la qualité et la quantité de ses ressources naturelles qui expliquent l’ouverture de l’Abitibi-Témiscamingue. La santé économique de la région varie donc en fonction de la demande sur les marchés nationaux et internationaux et, surtout, des intérêts des compagnies exploitantes, situées à l’extérieur de la région. Au début des années 1950, les gouvernements fédéral et provinciaux constatent les disparités qui existent entre les régions du Canada et entre les régions d’une province. Au Québec, divers groupes d’études sont mis sur pied dans les régions afin de remédier à cette situation. L’heure est au développement régional. L’on constate alors les problèmes sous-jacents à une économie basée sur l’exploitation des ressources naturelles et sur le manque de paliers décisionnels dans les régions elles-mêmes.
 
En Abitibi-Témiscamingue, cette économie de dépendance s’implante dès l’arrivée des entreprises dans la région afin de mettre en valeur les ressources naturelles. Il y a eu d’abord le commerce des fourrures, suivi dans le temps par l’industrie forestière et l’industrie minérale, auxquelles s’ajoute l’agriculture. Toutefois, ces principaux secteurs économiques ne favorisent pas le développement autonome de la région. En effet, les décisions sont prises à l’extérieur de la région, de la province et même du pays, en fonction des besoins et intérêts étrangers à la population régionale. Les décisions influençant directement l’économie régionale et ses résidants se prennent en fonction des fluctuations du marché international souvent basées sur l’offre et la demande. Voyons quelques exemples. 
 
Ainsi, des décisions prises sur les marchés de Londres et de Paris, au XVIIIe siècle, influencent directement le commerce des fourrures dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue. Cela se remarque notamment par la quantité des peaux de fourrure achetée, les prix payés aux Amérindiens, le nombre et l’emplacement des postes de traite. Le secteur forestier illustre fort bien, lui aussi, cet état de dépendance de l’économie régionale. Par exemple, au milieu du XIXe siècle, le gouvernement britannique abolit les tarifs préférentiels sur le bois canadien. Comme conséquences, les marchands canadiens délaissent la production de bois équarri et se tournent vers le marché américain du bois scié. Ils recherchent alors d’autres types d’essence forestière et déplacent leurs zones de coupe, entraînant la perte d’un marché pour les agriculteurs. Le même constat se remarque dans l’industrie minière alors que l’augmentation du prix de l’or, sur le marché international, en 1935, favorise l’ouverture de nombreuses mines en Abitibi. La baisse du prix entraîne leur fermeture. Par ailleurs, l’impact de ces industries minière et forestière aurait pu être beaucoup plus grand notamment en stimulant les marchés locaux des produits agricoles et la construction de routes. 
 
À compter des années 1960, l’intervention planifiée de l’État tente de changer cet état de fait dans les régions québécoises, mais en vain. L’État mise alors sur la participation des gens et organismes du milieu afin de trouver des solutions originales et de favoriser le développement intégré des ressources. Malgré les beaux discours gouvernementaux, les efforts de concertation ne débouchent pas sur la mise en place de moyens concrets permettant de changer l’état de dépendance de l’économie régionale. Dans les années 1980 et 1990, l’État québécois relance de nouveaux les attentes du milieu régional en parrainant la tenue du Sommet socioéconomique de l’Abitibi-Témiscamingue. Cécile Sabourin explique bien le contexte des projets de développement régional pour l’Abitibi et le Témiscamingue, dans les années 1980 et 1990. 
 
« C'est aux organismes régionaux que l'on confie le mandat de susciter des projets susceptibles d'inscrire l'Abitibi-Témiscamingue dans la course des années 1980, la vogue étant à l'affirmation des intérêts du secteur privé et à la recherche de productivité. Le contexte économique qui se consolide au cours de la décennie fournit la toile de fond aux activités de concertation que le Conseil régional de développement est invité à orchestrer et dont l'aboutissement consiste en l'adoption d'un Plan stratégique de développement de l'Abitibi-Témiscamingue en 1993. Les stratégies adoptées ressemblent comme des jumelles à de nombreux énoncés politiques antérieurs: «la mise en valeur «ajoutée» des ressources naturelles», «la diversification de la base économique régionale», «la redynamisation du milieu rural régional», «la mise en place des conditions favorables au développement régional». 
 
« Depuis le Sommet socio-économique de 1987, en passant par les activités de suivi de 1990 et la ronde récente de discussions, les résidents ont bien intégré le rôle qui leur est assigné d'être créatifs et entrepreneurs. Des projets innovateurs ou retravaillés de longue date figurent dans les listes de ceux qui attendent le support au démarrage ou à la consolidation. Pensons au développement agro-forestier et à la mise en valeur des lots intra-municipaux, à l'aménagement de la forêt, à l'implantation d'abattoirs régionaux et d'entreprises agro-alimentaires, aux activités de tourisme de plein air et de grande nature. Si la majorité des promoteurs régionaux sont convaincus de la qualité de leurs projets et si la responsabilité de les soutenir s'est ouvertement déplacée vers la région, les véritables décisions s'appuient encore sur des enjeux et une conjoncture sur lesquels la région a peu d'emprise. Comme l'énonce le Plan stratégique de développement en décrivant l'environnement externe de la région, «la propriété du grand capital de l'Abitibi-Témiscamingue est plus internationale que jamais auparavant». Ainsi, «le raz de marée de la mondialisation des économies a rapidement entraîné celle de l'Abitibi-Témiscamingue dans son mouvement». (C. Sabourin, « De territoire exploité à région: les activités économiques à partir de 1950 », p. 478-479). 
 
En somme, il faut remonter à l’implantation des entreprises dans la région pour trouver les sources de l’économie de dépendance de l’Abitibi-Témiscamingue. Malgré les efforts investis par les divers paliers de gouvernement, à compter des années 1960, pour changer la situation et favoriser un développement intégré des ressources, aucune action concrète ne vient appuyer les beaux discours. Dans les années 1980 et 1990, la population est davantage impliquée dans cette démarche, mais les résultats ne sont guère plus concluants. 


Bibliographie :

Riopel, Marc. Le Témiscamingue. Son histoire et ses habitants. Montréal, Fides, 2002. 366 p..
Sabourin, Cécile. « De territoire exploité à région: les activités économiques à partir de 1950 »., dans Odette Vincent (dir.), Histoire de l'Abitibi-Témiscamingue. Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, p. 417-480. Collection Les régions du Québec no 7. 
 
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