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La coopération et les chantiers coopératifs en Abitibi
Thème : Économie

La coopération et les chantiers coopératifs en Abitibi

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 23 décembre 2002


Dans les années 1940, le mouvement coopératif prend de l’ampleur dans les régions rurales québécoises et dans les nouvelles zones de colonisation de l’Abitibi. Le clergé, les agronomes et l’Union catholique des cultivateurs (UCC) s’en font les promoteurs, appuyés localement par des hommes d’action. Ces promoteurs organisent des cercles d’étude et fondent des coopératives afin de favoriser la reprise en main de l’économie locale par les gens de la communauté. Dans plusieurs paroisses, la formule des chantiers forestiers coopératifs est adoptée afin de remplacer les sous-traitants auprès des compagnies de pâtes et papiers et de bois d’œuvre. Un premier chantier coopératif est inauguré à Roquemaure pendant la saison 1942-1943. Devant le succès obtenu, la formule est rapidement reprise dans d’autres paroisses abitibiennes. Toutefois, le contexte des décennies suivantes ne les favorise guère, comme le fait ressortir l’historique de ce mouvement. 
 
En fait, l’implantation et la diffusion de la coopération correspondent à la période de consolidation du monde rural québécois. En Abitibi, le coopératisme s’implante dans plusieurs cas dès les premières années de la colonisation de certaines paroisses, dont la plus célèbre est sans contredit Guyenne, également appelée la Petite-Russie. Le plan d’ensemble vise la mise sur pied de coopératives paroissiales dans les secteurs socioéconomiques clés pour la population rurale. Pour assurer le succès de la formule, des sessions d’études ont lieu le soir et les fins de semaine permettent de dispenser une formation aux futurs coopérateurs, ce qui est indispensable à la réussite des futures coopératives. Puis, le clergé, les agronomes régionaux, les dirigeants locaux de l’UCC et la population sont en mesure de mettre sur pied des beurreries coopératives, des magasins coopératifs de détail, des caisses populaires et des chantiers coopératifs. 
 
À cette époque, l’exploitation forestière occupe une place centrale dans l’économie de la plupart des villages abitibiens. Dans plusieurs cas, il s’agit de la principale activité des nouveaux colons établis dans les années 1930. Les agriculteurs et leurs fils travaillent dans des chantiers forestiers pour le compte de sous-traitants. Afin d’améliorer la situation financière des bûcherons, un groupe de la paroisse Sainte-Anne de Roquemaure propose alors de remplacer le sous-traitant par une coopérative de bûcherons. Il s’agit du curé de la paroisse, Émile Couture, de l’agronome, Joseph Laliberté, et d’un coopérateur, Odilon Boutin. Ainsi, ils forment un chantier coopératif et obtiennent un contrat de coupe forestière chez la compagnie Howard-Bienvenu, de La Sarre, pendant la saison 1942-1943. L’aventure s’avère un succès et les membres se partagent le profit normalement encaissé par le sous-traitant, augmentant d’autant leurs revenus. 

D’une façon générale, les règlements régissant les premiers chantiers coopératifs comprennent une discipline morale précise dont une pratique religieuse adaptée à la vie en forêt et l’élimination de l’alcool et du blasphème. Une réglementation particulière régit l’attribution des aires de coupe, la fixation des prix pour le travail à la pièce et à salaire ainsi que pour une garantie de fidélité au travail. Les promoteurs de cette formule coopérative visent les objectifs suivants :

1. La revalorisation morale et sociale du bûcheron 
2. La participation du travailleur forestier à l’orientation et au développement de l’économie rurale
3. La formation de coopérateurs et d’administrateurs
4. Assurer une meilleure répartition des revenus forestiers 
5. Prolonger le regroupement paroissial et l’étude des problèmes locaux durant l’hiver
6. Créer de l’emploi pour les jeunes et les initier aux travaux forestiers sous la direction de leurs pères ou frères plus âgés.
 
Les gens de Roquemaure poursuivent ensuite leur réflexion au sein d’un cercle d’étude du Syndicat de travail. À la fin de l’été 1943, ils décident de poursuivre dans cette direction et fondent officiellement un chantier coopératif. Ses dirigeants entreprennent alors des pourparlers avec le responsable de la division de la Baie-Caron de la Canadian International Paper (CIP), pour obtenir un contrat de coupe forestière. Étant donné la pénurie de main-d’œuvre forestière qui sévit à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale, la CIP décide d’accorder un contrat au syndicat de travail de Roquemaure, pour la saison 1943-1944. À la suite du bon déroulement de cette expérience, la CIP accorde d’autres contrats à des chantiers coopératifs abitibiens, les années suivantes. Le mouvement des chantiers coopératifs est alors sur sa lancée. 
 
En 1946, les 12 chantiers coopératifs de l’Abitibi fondent la Fédération régionale des chantiers coopératifs de l’Ouest québécois. La Fédération obtient, pour la saison 1946-1947, un gros contrat de coupe forestière dans le secteur du lac Granet pour le compte de la CIP. Cet hiver-là, les 694 bûcherons coopérateurs produisent 167 000 m3 de bois, ce qui représente environ le tiers de la production totale de la division Kipawa de la CIP. L’hiver suivant, 20 chantiers coopératifs travaillent pour la CIP au lac Granet. La Fédération y organise un chantier-école afin de former des bûcherons désireux de fonder un chantier coopératif dans leur paroisse. Cela permet de pénétrer au Témiscamingue, avec un succès relatif, et dans d’autres régions du Québec. 
 
L’essor des chantiers coopératifs prend toufefois brusquement fin au cours de la décennie 1950. La professionnalisation du travail en forêt incite alors les entreprises à délaisser le système de la sous-traitance et à reprendre la gestion des chantiers forestiers. L’ère des petits entrepreneurs forestiers et des petits chantiers est désormais révolue. La CIP négocie désormais seulement avec certains syndicats de travail. Certains coopérateurs expliquent ce revirement de situation par le fait que la CIP et les autres grosses entreprises forestières voulaient freiner le développement de la Fédération et l’empêcher d’obtenir des territoires de coupe directement du gouvernement. Finalement, la Fédération réoriente son action vers l’exploitation de scieries et délaisse les chantiers forestiers. 
 
En somme, l’histoire des chantiers coopératifs en Abitibi correspond aux années 1940 et à la consolidation des paroisses de colonisation. Dans ces paroisses nouvellement fondées, où l’esprit coopératif était de mise, la formule coopérative connaît un fort succès. Il n’y avait qu’un pas à franchir pour appliquer cette formule à l’exploitation forestière, d’autant plus qu’une pénurie de main-d’œuvre affectait déjà les entreprises forestières. Ces dernières, qui ont accepté un peu à contrecœur la venue des syndicats coopératifs, les ont rapidement écartés à la première occasion. 


Bibliographie : 

Allen, Benoît. 30e anniversaire des chantiers coopératifs : cahier souvenir, 1942-1972. La Sarre, Fédération régionale des chantiers coopératifs de l’Ouest québécois, 1973. 28 p. 
Asselin, Maurice et Benoît-Beaudry Gourd. «Les plans de colonisation et la consolidation du monde rural: 1930-1950», dans Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, sous la dir. de Odette Vincent, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, Collection Les régions du Québec no 7, p. 235-281. 
Gourds, Benoît-Beaudry. Angliers et le remorqueur T. E. Draper. Rouyn, Collège de l’Abitibi-Témiscamingue, 1983. 95 p. Cahiers du département d’histoire et de géographie, travaux de recherche no 5. 
Riopel, Marc. Les fractions de l’élite locale et le développement du Témiscamingue, 1939-1950. Mémoire de maîtrise (histoire), Université du Québec à Montréal, 1989. 134 p. 
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