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Plans de colonisation en Abitibi
Thème : Économie

Un royaume nordique : la crise et les plans de colonisation en Abitibi dans les années 1930

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 26 avril 2003

 

L’Abitibi rural naît au début du XXe siècle à la suite de la construction du chemin de fer du National Transcontinental. À cette époque, les colons demeurent le long de la voie ferrée, entre Amos et La Sarre, sur une distance d’environ 180 kilomètres. En 1929, lorsque la Crise économique éclate, le territoire de l’Abitibi compte encore de nombreux espaces pour accueillir les familles urbaines entraînées dans la misère. Les élites québécoises élaborent alors une stratégie de retour à la terre qui se concrétise par des plans de colonisation. Des milliers de personnes profiteront de l’occasion pour s’établir en Abitibi, ce qui modifiera considérablement le paysage de la région. Les témoignages de pionniers d’alors nous permettent de mieux comprendre cette époque fort importante dans l’histoire de l’Abitibi, mais aussi dans l’histoire du Québec.
 
Ainsi, dans les années 1930, le territoire de l’Abitibi rural se développe considérablement. Les nouveaux colons s’établissent dans tous les secteurs géographiques de l’Abitibi, débordant ainsi vers le nord et le sud de la voie ferrée du Transcontinental. Également, les foyers de peuplement se multiplient autour de La Sarre et d’Amos, tant vers le nord que vers le sud, et autour des nouveaux centres miniers de Malartic et de Val-d’Or. Des colons s’établissent également dans le secteur est de la région, au nord de Barraute, dans les cantons de Lamorandière et de Rochebeaucourt, là où les terres sont de moins bonne qualité. Le Témiscamingue n’échappe pas non plus à cette vague de colonisation. Plusieurs paroisses sont en effet fondées au nord du Témiscamingue et autour du centre minier de Rouyn-Noranda. 
 
En fait, les programmes de colonisation dirigée des années 1930 permettent l’occupation des espaces boisés entre l’Abitibi rural, le Vieux-Témiscamingue et la zone minière de la faille de Cadillac. Cela favorise la naissance de la région de l’Abitibi-Témiscamingue. Ainsi, entre 1932 et 1940, 42 nouvelles paroisses de colonisation voient le jour dans le giron de ce programme de colonisation. La population rurale de l’Abitibi-Témiscamingue augmente considérablement. Ainsi, en 1931 et 1941, elle passe de 30 942 à 72 925 habitants, soit une hausse de 41 983 individus. De ces 41 983 individus, 30 148 vivent en Abitibi. 
 
Dans le cadre des programmes de colonisation dirigée, le gouvernement laisse le recrutement des colons aux mains de l’Église, un des principaux promoteurs du retour à la terre. Les missionnaires colonisateurs rencontrent alors les aspirants colons, comme l’explique le curé Stanislas Dubois. 
 
« Les futurs colons se présentaient à notre bureau et on prenait leurs noms, leur adresse, mais ils ne partaient pas tout de suite. Il fallait ensuite aller les visiter chez eux et les préparer. Quand on en avait recruté 50 colons, on faisait préparer un char [de chemin de fer] pour les monter en Abitibi, accompagné d’un prêtre la plupart du temps. Le choix des colons dans le cadre du plan Gordon reposait sur différents critères. Il y avait douze ou treize questions. On leur demandait s’ils étaient Canadiens français, s'ils avaient déjà travaillé sur une terre et depuis combien de temps ils demeuraient en ville. Mais la grande question était la suivante : Est-ce que vous n’avez plus rien ou sur le point de rien avoir ? Moi je protestais sur cet aspect parce que c’était absurde, je pensais que c'était mieux si le type pouvait apporter quelque chose. Mais, ce programme était un palliatif au chômage. On recrutait des gens qui étaient sur le bord d’avoir tout perdu. » 
 
Dans certains cas, on a doré la pilule afin de convaincre les gens à sortir des villes, comme le raconte à nouveau Stanislas Dubois. « Il faut dire qu’il y avait un message du genre : Sortez des villes ou vous allez périr! Mais, il faut préciser que, dans ce temps-là, il n’y avait pas d'assistance sociale. Il y avait une tendance dominante dans ce mouvement de colonisation dirigée que je n’aimais pas. À mon avis, il valait mieux dire la vérité telle qu’elle était. Il y avait les difficultés du déplacement, de l'établissement, de l'éloignement. Les hommes montaient en premier, ils étaient loin de leur famille. Ils ne laissaient pas venir la famille tant que la maison n'était pas bâtie. Ce qui est arrivé souvent, c'est que le type travaillait toute la journée à « faire du chemin » puis les soirs, après sa journée de travail, il construisait sa maison pour accueillir sa famille. Il est arrivé qu'on était rendu tard à l'automne et la femme et les enfants n’étaient pas encore arrivés. Dans plusieurs cas, les familles sont montées trop tard. »
 
Malgré ces problèmes inhérents aux plans de colonisation, l’arrivée de ces nouveaux colons n’est certes pas étrangère à la reprise économique que connaît la région dans les années 1930. Les colons vendent le bois coupé sur leurs lots et ils travaillent dans les chantiers forestiers, les scieries et dans les mines naissantes. Cela leur est d’autant plus facile que les lots de colonisation sont situés à proximité de ces industries minières et forestières. Ces nouveaux colons stimulent également les activités commerciales et consolident la position économique des centres de services d’alors, comme Ville-Marie, au Témiscamingue, et La Sarre et Amos, en Abitibi. À court terme, les industries minières et forestières ont assuré la survie de ces nouveaux villages de colonisation, mais à moyen terme, les colons, une fois épuisée l’aide financière du gouvernement, ont déserté les lots de colonisation et ont préféré les emplois offerts dans les secteurs miniers et forestiers. 
 
 
Bilbliographie :

Asselin, Maurice et Benoît-Beaudry Gourd. « La naissance de l'Abitibi rural », dans Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, sous la dir. d’Odette Vincent, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, Collection Les régions du Québec no 7, p. 197-234.
Lafleur, Normand. La vie quotidienne des premiers colons en Abitibi-Témiscamingue. Montréal, Leméac, 1976. 197 p., Collection connaissance.
 
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