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À la conquête du Nord
Thème : Économie

À la conquête du Nord : le transcontinental et l'ouverture de l'Abitibi à la colonisation

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., Hudson, 24 avril 2003


Même si le territoire de l’Abitibi est connu des Algonquins, des explorateurs et des missionnaires depuis fort longtemps, ce n’est qu’en 1898 qu’il sera rattaché à la province de Québec. On connaît alors la diversité de ses richesses naturelles et de ses terres arables, mais le manque de routes d’accès et l’éloignement du reste de la province se posent comme embûche à sa colonisation. Puis, au début du XXe siècle, la situation change rapidement. Le gouvernement du Québec s’associe au clergé pour promouvoir la colonisation agricole de l’Abitibi, entreprise quelque peu difficile à cause des préjugés accolés à cette région nordique. Malgré ces efforts, ce sera la construction du chemin de fer du National Transcontinental qui en favorise le peuplement et la présence de nombreuses scieries qui assure le développement des villes et villages dispersés le long du tracé de la voie ferrée. 
 
Depuis le début des années 1880, des responsables politiques québécois négocient avec leurs homologues fédéraux afin d’annexer ce vaste territoire à la province de Québec. Le gouvernement ontarien essaie également d’obtenir ce territoire, dont on vante alors la qualité et la quantité des ressources naturelles, tant minières, agricoles que forestières. En 1898, l’Abitibi est officiellement rattaché au Québec. Le gouvernement québécois procède alors à l’arpentage du territoire. Il crée 49 cantons auxquels il attribue un nom commémorant la mémoire de soldats de Montcalm s’étant battus contre les Anglais lors de la guerre de la conquête, en 1760. Désormais, la frontière septentrionale de la province de Québec est repoussée jusqu’à la rivière Eastmain, au sud-est de la baie James.
 
Jusqu’alors, cette frontière était située à la ligne de partage des eaux, dans la partie nord du Témiscamingue. Elle sépare en fait le bassin hydrographique du Saint-Laurent de celui de la baie James. Les rivières et cours d’eau situés au sud de cette ligne coulent vers le fleuve Saint-Laurent, tandis que ceux situés au nord s’écoulent vers la baie James. Par ailleurs, cette ligne de partage des eaux se dresse comme un obstacle majeur à la montée des exploitants forestiers en Abitibi puisque cette industrie compte uniquement sur le flottage du bois pour transporter les récoltes forestières vers le sud de la province. L’activité forestière constitue alors un important facteur de peuplement des régions québécoises. Également, dans l’imaginaire populaire, plusieurs préjugés négatifs reliés à la nordicité du territoire de la baie d’Hudson sont accolés à l’Abitibi, dont celui de région inhospitalière. 
 
Au début du XXe siècle, le Québec entre dans une phase d’industrialisation et d’urbanisation qui éclipse en quelque sorte le discours de la colonisation agricole comme planche de salut de la nation. Malgré tout, la colonisation de l’Abitibi débute officiellement en 1912 et elle se déroule dans un contexte fort différent de celui du Témiscamingue. Sur certains aspects, l’État intervient directement en lieu et place des sociétés de colonisation, même si le clergé joue un rôle actif en Abitibi par l’entremise de l’abbé Ivanhoë Caron. Mais, par-dessus tout, l’occupation du territoire abitibien se fait dans le cadre de la mise en valeur des ressources naturelles des régions nordiques canadiennes, soutenue par la construction d’un chemin de fer reliant l’Atlantique au Pacifique. Il s’agit là d’un des grands projets politiques du premier ministre canadien de l’époque, Wilfrid Laurier. Il obtient l’appui du Québec en l’assurant que le tracé du chemin de fer passera en Haute-Mauricie et en Abitibi. 
 
Les travaux de construction du National Transcontinental, entrepris en 1906, atteignent l’Abitibi en 1909. En 1911, Mgr Élie-Anicet Latulipe, vicaire apostolique du Témiscamingue, et l’abbé Ivanhoë Caron, missionnaire colonisateur de l’Abitibi, se rendent à proximité de la rivière Harricana, où s’élèvera la ville d’Amos. L’année suivante, les trains circulent régulièrement sur le territoire de l’Abitibi. Dès lors, les premiers colons s’établissent à proximité des 14 gares, construites pour la plupart près d’une rivière ou d’un lac. Ces hameaux forment la base de la population de l’Abitibi rural, qui s’étend d’Amos à La Sarre. À compter de 1914, l’Abitibi entre dans une nouvelle phase de son peuplement lorsqu’un premier train arrive directement de l’Est, sans passer par le long détour de North Bay à Cochrane par le Temiskaming and Northern Ontario Railway. Toutefois, il faut recruter des colons et les diriger vers ce nouveau territoire. 
 
Rendus sur place, les nouveaux colons jouissent de mesures d’appoint leur permettant d’assurer leur survie, en attendant qu’ils puissent tirer des revenus de leur lot de colonisation. Ainsi, les colons abitibiens peuvent couper et vendre le bois de leur lot, contrairement à ceux du Témiscamingue qui devaient se conformer à une série de conditions. De plus, le gouvernement investit rapidement dans le développement du réseau routier abitibien, source d’emplois importante pour les colons, en plus de travail dans les chantiers forestiers. À compter de 1923, le gouvernement instaure un système de primes à l’amélioration des lots des colons. Ces diverses mesures favorisent la colonisation de l’Abitibi. Ainsi, de 1912 à 1924, une vingtaine de paroisses voient le jour. En 1913, la population de la région s’élève à 329 habitants et en 1920, elle atteint 11 823 personnes. Dix localités comptent alors plus de 500 habitants, dont trois d’entre elles, Amos, Macamic et La Sarre, dépassent les 1 000 habitants. Il s’agit d’un début prometteur.
 
En bref, le rattachement de l’Abitibi au Québec et la construction du chemin de fer National Transcontinental donnent le signal au début de la colonisation agricole de ce territoire après 1910. L’action conjuguée de l’État québécois et du missionnaire colonisateur Caron permet l’établissement d’une douzaine de mille habitants en moins de 10 ans.
 
 
Bibliographie :

Asselin, Maurice. La colonisation de l’Abitibi. Un projet géopolitique. Rouyn, Collège de l’Abitibi-Témiscamingue, 1982. 171 p. Cahiers du département d’histoire et de géographie, Travaux de recherches, no 4.
Asselin, Maurice et Benoît-Beaudry Gourd. « La naissance de l'Abitibi rural », dans Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, sous la dir. d’Odette Vincent, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, p. 197-234. Collection Les régions du Québec, no 7. 
Trudelle, Pierre. L'Abitibi d'autrefois, d'hier et d'aujourd'hui. Amos, Chez l'auteur, 1937.
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