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Les pâtes et papiers et le moulin Kipawa
Thème : Économie

L’essor du secteur des pâtes et papiers et le moulin Kipawa, 1917-1960

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 12 septembre 2002

 
Entre 1897 à 1909, la prospérité économique amène un regain dans les activités forestières québécoises. Les pinèdes de plusieurs régions étant pratiquement épuisées, certains propriétaires de scieries décident de se lancer dans le secteur des pâtes et papiers qui offre des perspectives d’avenir plus alléchantes. Par ailleurs, plusieurs facteurs concourent au développement du secteur des pâtes et papiers au Québec, à compter des années 1890. Il faut cependant attendre les années 1910 avant qu’il ne prenne une ampleur considérable. À cette époque, les industriels s’établissent principalement à proximité des ressources naturelles, comme l’illustre l’histoire du moulin Kipawa au Témiscamingue. 

Parmi les facteurs favorisant le développement du secteur des pâtes et papiers, mentionnons d’abord les innovations technologiques, l’épuisement des forêts du nord-est des États-Unis et l’augmentation de la demande en papier des Américains. À cela s’ajoutent la disponibilité des ressources forestières et hydrauliques dans les régions québécoises, l’instauration d’une gestion scientifique du secteur papetier et les mesures gouvernementales, dont deux retiennent l’attention. En 1894, le gouvernement révise à la baisse le droit de coupe sur le bois à pâte, le ramenant au même niveau que le bois d’épinette destiné au sciage. Dans la même veine, en 1900, il pénalise les entrepreneurs qui exportent le bois à pâte brut à l’extérieur du Québec, en augmentant l’échelle de droit de coupe sur ces billots. Également, en 1910, il décrète un embargo sur l’exportation du bois à pâte à l’état brut vers les États-Unis, concourant à la migration des capitaux américains pour la construction d’usines au Québec, après 1913. 

C’est dans ce contexte général que s’explique la construction d’un moulin de pâtes à papier au Témiscamingue par la Riordon Pulp & Paper Company. Elle est une des rares entreprises à fabriquer de la pâte à papier, la majorité des autres entreprises de ce secteur produisant du papier journal. Fondée à la fin du XIXe siècle, la Riordon est une des plus grosses entreprises de son époque. En 1917, ses dirigeants décident de construire un deuxième moulin à pâte au bisulfite au Témiscamingue, en complément à celui qu'elle possède déjà à Hawkesbury. À cette époque, les compagnies construisent leurs usines de transformation à proximité des zones de coupes forestières pour économiser sur les coûts de transport. 

Après une étude minutieuse des emplacements potentiels au Témiscamingue, la Riordon choisit de construire son nouveau moulin au pied du lac Témiscamingue, à proximité des hameaux du Lumdsen's Mill et du Long-Sault. Ce choix s'explique par l'abondance et la qualité des richesses naturelles dans le bassin forestier de l'Outaouais supérieur, englobant le Témiscamingue et l'Abitibi, le potentiel hydroélectrique de la rivière Gordon, la propreté de l'eau du lac Kipawa et la présence du chemin de fer au pied du lac Témiscamingue pour l’expédition des produits semi-finis vers les centres de consommation. Parallèlement au complexe industriel, la Riordon érige une ville de compagnie qu’elle baptise du nom de Témiscaming. 

La fabrication de pâtes et de papiers se fait avec des conifères, arbres dotés de fibres plus longues. L’épinette, la pruche et le pin constituent les principales essences utilisées par les papetières. Afin d'alimenter son moulin en matière ligneuse, la Riordon achète les concessions forestières de neuf entreprises de bois de sciage au Témiscamingue. D’une superficie de 6 570 kilomètres carrés, elles se situent autour des lacs Des-Quinze et Simard et dans le secteur de Rouyn-Noranda. Le moulin Kipawa, tel que baptisé par la Riordon, entre en production en 1918. La pâte chimique produite à Témiscaming porte le nom de Kipawa-Rayon. Elle sert à tisser la rayonne, à faire des enduits de plastiques et des films transparents de cellulose. En 1920, le moulin Kipawa possède une capacité de production quotidienne de 125 tonnes, ce qui représente la moitié de la production mondiale de cellulose-rayonne. 

Les affaires de la Riordon se porte alors assez bien et, en 1920, elle procède à une fusion d'entreprises papetières de l'Outaouais. Toutefois, la brève crise économique de 1921 change les données. Les prix baissent et plusieurs entreprises connaissent de sérieuses difficultés financières, dont la Riordon qui déclare alors faillite. C’est dans ce contexte que la Canadian International Paper s’implante dans l’Est du Canada, en 1925. Elle achète les intérêts de diverses compagnies, dont ceux de la Riordon. Ainsi, en avril 1925, la CIP devient notamment propriétaire du moulin Kipawa, de la ville de Témiscaming et de nombreuses concessions forestières dans l’Outaouais supérieur. Elle entreprend alors l’agrandissement de ce moulin de pâtes à papier en portant de quatre à onze le nombre de cuves, augmentant du même coup la capacité de production de 125 tonnes à 365 tonnes par jour. 

Une autre crise économique frappe par contre durement le secteur forestier à compter de 1928 et se poursuit jusqu’en 1935. Au plus fort de la crise, de 1931 à 1935, la majorité des compagnies ferment leurs chantiers forestiers au Témiscamingue. Toutefois, la situation économique s’améliore graduellement à compter de 1935, notamment à la suite de l’adoption de diverses mesures par les gouvernements fédéral et provincial. Ces politiques ont, entre autres conséquences, l’augmentation des salaires des travailleurs forestiers. Puis, la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en 1945, relance la production de tous les secteurs d’activités et, ainsi, le moulin de pâtes à papier Kipawa fonctionne à nouveau à plein rendement, jusqu’aux années 1960. 

En résumé, la Riordon Pulp & Paper Company profite de la nouvelle technologie, des ressources naturelles et hydrauliques et des mesures gouvernementales pour ériger un moulin de pâtes à papier en 1917, moulin qui est par ailleurs à l’origine de la ville de Témiscaming.  La Riordon spécialise son moulin dans la production de la pâte Kipawa-Rayon, laquelle est exportée partout dans le monde. En 1925, la CIP acquiert le moulin et la ville de Témiscaming. Elle entreprend aussitôt l’agrandissement du moulin pour accroître la production. Les années de la Crise économique seront toutefois difficiles et le moulin ne recommence à produire à pleine capacité qu’à compter de 1945, pour une quinzaine d’années. 


Bibliographie : 

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Charland, Jean-Pierre. Les pâtes et papiers au Québec 1880-1980. Technologies, travail et travailleurs. Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, 447 p., Documents de recherche no 23. 
Gaudreau, Guy. «L'État, le mesurage du bois et la promotion de l'industrie papetière», Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 43, no 2, 1989, p. 203-219. 
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Niosi, Jorge. « La Laurentide (1887-1927) : pionnière du papier journal au Canada », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 29, no 3, 1975, p. 375-415.
 
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