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L’époque du bois équarri et du bois scié
Thème : Économie

L’époque du bois équarri et du bois scié au Témiscamingue, 1836-1916

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 10 septembre 2002


L’exploitation commerciale des forêts québécoises débute au début des années 1800. Les marchands de bois recherchent alors du pin rouge pour en faire du bois équarri afin de satisfaire à la demande de l’Angleterre. La région du Témiscamingue regorge de cette essence forestière et, au milieu des années 1830, des marchands de bois y ouvrent des chantiers de bois équarri. Toutefois, à la suite de la montée du secteur du bois de sciage, dans les années 1840, les chantiers du Témiscamingue sont fermés. Le regain de popularité du bois équarri, au début des années 1880, entraîne la mise en place définitive d’une économie forestière dans la région. L’histoire forestière québécoise nous conduit d’abord en Europe, au début du XIXe siècle. 

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le commerce du bois constitue une activité marginale dans l’économie du Bas-Canada (province de Québec). Mais la guerre qui éclate entre l’Angleterre et la France en 1793, et qui se poursuivra pendant 22 ans, stimule d’une façon considérable le commerce du bois des colonies de l’Amérique du Nord. À la suite du blocus napoléonien sur les ports de la mer Baltique, en 1805, l’Angleterre, en particulier, augmente les droits d’entrée sur les produits forestiers en provenance de la Baltique et des pays de l’Europe du Nord, instaurés en 1795 afin de favoriser l’achat dans ses colonies. De plus, en 1809-1810, elle abolit les droits d’entrée sur les bois provenant de ses colonies, en plus de hausser considérablement ceux provenant de la Baltique. 

Ce système de tarifs différentiels, généralement appelés tarifs préférentiels, constitue un élément primordial pour le démarrage de l’exploitation commerciale de la forêt québécoise. Cela permet dès lors l’ouverture de nouvelles régions forestières riches en pins rouges et en pins blancs, telles que l’Outaouais et le Témiscamingue. Au début des années 1800, les chantiers de bois équarri se situent dans les alentours immédiats de Hull et d’Ottawa. Toutefois, la chute des Chaudières limite l’accès aux zones situées plus au nord puisqu’elle se pose comme une importante embûche au flottage du bois. 

En 1826, à la suite de requêtes des marchands de bois, le Colonel John By entreprend les travaux de construction d’un canal du côté sud de cette chute. Toutefois, l’impact de ce canal est rapidement éclipsé par la construction d’un glissoir pour les cages de bois, en 1829, par Ruggles Wright sur le côté nord de la chute des Chaudières. Ce glissoir va définitivement ouvrir l’accès des pinèdes du Témiscamingue. Ainsi, en 1836, les frères McConnell ouvrent des chantiers de bois équarri au lac Témiscamingue. Mais devant les difficultés du secteur du bois équarri, ils abandonnent les chantiers de cette région, au début des années 1840. 

Entre 1800 et 1839, le bois équarri constitue la principale production du secteur forestier québécois. Les entrepreneurs forestiers effectuent une coupe sélective des arbres puisqu’ils récoltent principalement du pin rouge et, accessoirement, du pin blanc. À compter de 1840, nous assistons à un glissement de plus en plus marqué vers le secteur du bois de sciage, engendré par l’abolition des tarifs préférentiels et l’augmentation de la demande sur le marché américain de la construction résidentielle. Puis, la période de crise économique, qui s’amorce à partir de 1874, entraîne des soubresauts dans l’exploitation forestière. Dans les années 1880, le secteur du bois de sciage plafonne tandis que le secteur du bois équarri connaît un regain pour une dizaine d’années avant d’être remplacé définitivement par le secteur du bois de sciage. C’est précisément dans ce contexte que se développe considérablement le secteur forestier au Témiscamingue. 

En effet, l’épuisement graduel des pinèdes de l’Outaouais amène les entrepreneurs forestiers à ouvrir de nouveau des chantiers de bois équarri dans la région du Témiscamingue, au début des années 1860. Ainsi, en 1863, cinq chantiers forestiers sont en activité autour du lac Témiscamingue, dont ceux des McConnell. La production de bois équarri augmente alors dans la région au point où, en 1873, Olivier Latour démarre l’exploitation d’une scierie près de l’embouchure de la rivière Kipawa pour fabriquer des rames servant à la descente des cages de bois. L’année suivante, l’exploitation forestière prend de l’ampleur dans les forêts du Témiscamingue alors que les compagnies Booth, Gillies, McLaghlin et Eddy dirigent des chantiers autour du lac Kipawa. 

Mais c’est au début des années 1880, à la suite de l’augmentation de la demande en bois équarri, que les activités forestières prennent un envol considérable au Témiscamingue. Ainsi, en 1885, une quinzaine de marchands de bois dirigent 40 chantiers forestiers qui comptent 2 000 bûcherons dans la région. Ils travaillent alors principalement autour du lac Kipawa. Les années suivantes, les activités se déplacent vers le nord pour atteindre les lacs Des-Quinze et Simard. En 1900, les marchands de bois emploient 5 000 bûcherons dans les divers chantiers de la région. À cette époque, les forêts témiscamiennes fournissent principalement du bois de sciage et la dernière cage de bois traverse le lac Témiscamingue en 1906. Le secteur du bois d’œuvre demeure le seul secteur d’activité forestière de la région jusqu’au milieu des années 1910. 

La mise en valeur des forêts témiscamiennes débute donc dans les années 1830. La demande de bois équarri sur le marché anglais et la construction d’un glissoir à la chute des Chaudières entraînent alors des marchands de bois au Témiscamingue. L’exploitation des pinèdes de la région cesse toutefois vers 1840. Dans les années 1880, le regain de la demande pour le bois équarri incite les marchands de bois à investir de nouveau dans l’exploitation du pin rouge. Quelques années plus tard, ce commerce est abandonné au profit du bois de sciage qui devient alors le principal produit d’exportation vers les États-Unis. 


Bibliographie :

Chénier, Augustin. Notes historiques sur le Témiscamingue. Ville-Marie, Société d’histoire du Témiscamingue, 1980. 137 p., 2e édition. 
Gaudreau, Guy. Les récoltes des forêts publiques au Québec et en Ontario : 1840-1900. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1999, 178 p.
Lower, A.R.M. Great Britain's Woodyard: British America and the Timber Trade, 1763-1867. Kingston et Montréal, McGill-Queen's University Press, 1973. 271 p.
Riope;, Marc. Opémican, au cœur de l’histoire de la forêt et de la drave aux lacs Témiscamingue et Kipawa, 1860-1987. Rapport de recherche non publié, Société historique d’Opémican, octobre 1987. 129 p. 
 
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