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L’agriculture, depuis 1960
Thème : Économie

L’agriculture en Abitibi-Témiscamingue, depuis 1960

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 16 août 2002


Dans les années 1960, les campagnes québécoises franchissent un nouveau pas dans l’ère du développement planifié. Parmi les préoccupations des gouvernements, la modernisation de la production agricole trône en tête de liste. Les diverses études et les actions gouvernementales entreprises dans cette optique visent à abandonner l’agriculture d’autoconsommation et à finaliser le passage vers une agriculture industrielle. Dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue, les planificateurs proposent un plan de développement de l’agriculture assorti de fermeture des paroisses dites marginales, ce qui soulève l’ire de la population rurale. Malgré l’échec relatif de ces plans de modernisation, l’agriculture industrielle s’implante graduellement dans la région, sans toutefois faire disparaître complètement l’agriculture à temps partiel. Au fil des ans, de nouvelles productions apparaissent, soulignant le côté novateur de l’agriculture régionale. 

À compter des années 1960, les interventions gouvernementales visent d’un côté à régler les problèmes qui affectent le monde rural et, de l’autre, à rationaliser les secteurs de la production et de la transformation agricoles. C’est le début de l’intervention massive de l’État dans le complexe agro-industriel, visant la mise sur pied d’un secteur agricole hautement mécanisé et rentable. Dans cette optique, l’État introduit, au début des années 1960, un système de subvention à la production afin de stabiliser, dans la mesure du possible, les revenus des producteurs laitiers. Ainsi, les agriculteurs reçoivent des sommes d’argent basées sur la production laitière de l’année précédente. À cela s’ajoutent divers programmes de subventions pour les travaux mécanisés, l’insémination artificielle, l’épandage de chaux dans les champs, les engrais chimiques, ainsi que l’assurance-récolte. 

C’est aussi à cette époque que s’impose le concept d’aménagement des régions rurales, qui remplace alors les politiques de colonisation en vigueur dans les années précédentes. Ce nouveau genre d’intervention planifiée se base sur des études de la situation socioéconomique des régions périphériques et vise notamment la mise en valeur de l’ensemble des ressources du territoire pour l’amélioration de la qualité de vie de la population. Mentionnons, à ce sujet, la loi ARDA, pour l’aménagement rural et développement agricole, en vigueur au Québec à partir de 1963. Deux grandes orientations se dégagent du programme ARDA : l’inventaire et le rachat des fermes non rentables afin de les réaffecter soit à la consolidation des fermes, soit à d’autres fins, et la fermeture des paroisses marginales. 

Dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue, qui a été un des bénéficiaires de l’ARDA, le nouvel aménagement des ressources passe par la Mission de planification économique, consultation menée par le Conseil d’orientation économique du Nord-Ouest québécois. Ce rapport, déposé en 1971, suggère la classification des paroisses agricoles en trois zones dont chacune possède une vocation précise. Ainsi, on recommande de maintenir la production laitière dans 18 paroisses, la production de viande dans 37 autres et on suggère de reboiser le territoire de 43 paroisses. Des représentants de ces paroisses dites marginales contestent cette dernière recommandation. Ils s’unissent au sein du mouvement des paroisses marginales de l’Abitibi-Témiscamingue et présentent diverses propositions alternatives. La majorité d’entre elles sont rejetées par le gouvernement, mais le mouvement empêche toutefois la fermeture de plusieurs localités. 

Ces programmes d’aménagement rural n’obtiennent pas les résultats escomptés en Abitibi-Témiscamingue, comme ailleurs au Québec. Un des problèmes vient du fait que les planificateurs misaient alors essentiellement sur la modernisation de l’agriculture en forçant les agriculteurs à changer leur mentalité. Ils voulaient les faire passer du stade de petits producteurs autosuffisants, jugé dépassé, à celui d’agriculteurs chef d’entreprise, considéré comme la voie à suivre. Néanmoins, malgré les ratés de cet ambitieux programme de modernisation du monde rural, l’agriculture régionale s’engage, à partir des années 1970, dans un processus de restructuration, caractérisé par une production intensive et concurrentielle. 

Comme première manifestation de cette restructuration, mentionnons que la taille moyenne des fermes augmente considérablement tandis que le nombre de producteurs diminue parallèlement. Les fermes laitières se mécanisent également, la récolte du lait se faisant désormais par pipelines et par camions-citernes et on organise des salons de traite. Les agriculteurs introduisent la stabulation libre, c’est-à-dire que les animaux entrent et sortent à volonté de l’étable. La gestion et le contrôle des troupeaux constituent une autre facette de cette modernisation de l’agriculture. L’augmentation de la productivité des vaches relève notamment d’une alimentation plus saine, du contrôle génétique, de l’insémination artificielle et de l’adoption de la race Holstein. 

Les agriculteurs de l’Abitibi-Témiscamingue utilisent de plus en plus les nouvelles technologies développées à la ferme expérimentale de Kapuskasing en fonction des particularités du Moyen-Nord. Par ailleurs, le secteur de la transformation et de la distribution des produits agricoles vit également une période de restructuration. Ces différents éléments démontrent donc que la modernisation de l’agriculture s’effectue chez la plupart des agriculteurs de la région. Par contre, il faut aussi préciser que l’agriculture à temps partiel continue d’exister. Ainsi, en 1991, près de 40 % des agriculteurs tirent des revenus de l’extérieur de leur ferme. Notons que les spécialisations de base restent les mêmes, puisque l’industrie laitière et la production bovine constituent les deux principaux secteurs d’activités.
 
Depuis quelques années, de nouvelles spécialités et innovations apparaissent dans le monde rural de l’Abitibi et du Témiscamingue. Mentionnons d’abord l’entreprise Les Pommes de terre du Témiscamingue inc., fondée en 1980, devenue le plus important producteur du genre au Québec. Depuis peu, une fromagerie est en activité à Lorrainville. À cela s’ajoute l’élevage d’agneaux, de volailles, de lapins, de sangliers, de bisons, de cerfs rouges et de ratites tels qu’émeus, nandous et autruches. Quelques entreprises œuvrent dans le domaine de la pisciculture, d’autres dans la production maraîchère ou encore dans la culture de petits fruits. Depuis peu, les grosses porcheries sont apparues dans la région, dont une à Fugèreville. Les consommateurs de la région ont maintenant accès, non sans problèmes, à ces produits et spécialités régionales. 


Bibliographie : 

Colombino, Enrique et Roger Guy. « L’entrepreneurship local et l’aménagement des ressources en Abitibi-Témiscamingue : la longue marche des technocrates ». Dans Vers de nouveaux territoires intermédiaires?, sous la dir. de Hugues Dionne, Juan-Luis Klein et Jean Larivée, Rimouski et Chicoutimi, Groupe de recherche interdisciplinaire en développement de l’Est du Québec de l’Université du Québec à Rimouski et Groupe de recherche et d’intervention régionales de l’Université du Québec à Chicoutimi, 1986, Actes et instruments de la recherche en développement régional, no 3, p. 153-181.
Dugas, Clermont. Les régions périphériques. Défi au développement du Québec. Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1983. 253 p. 
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Jean, Bruno. Agriculture et développement dans l'Est du Québec. Sillery, Presses de l'Université du Québec, 1985. 431 p. 
Sabourin, Cécile. « De territoire exploité à région : les activités économiques à partir de 1950 ». Dans Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, sous la dir. de Odette Vincent, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, Collection Les régions du Québec no 7, p. 417-480. 
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